‹ Tableau du vieux ParisChapitre 41 sur 138 · Legrand d’Aussy, préf. de ses Fabliaux, p. 12, note · texte numérisé non relu

Legrand d’Aussy, préf. de ses Fabliaux, p. 12, note

Tellement comme intermédiaires entre deux rois ou deux peuples en guerre. Ils devaient même à la confiance et au respect qu’inspirait alors leur profession de pouvoir se promener librement d’un camp à l’autre, de se montrer sans crainte sur les terres de l’ennemi, et ils en profitaient quelquefois pour rendre des services précieux à leur souverain ou à leur parti. On connaît l’histoire de Blondel, ce ménestrel picard qui, errant de ville en ville avec sa harpe, parvint à trouver la prison où était renfermé Richard Cœur de Lion son maître. Aussi le costume de jongleur servait-il souvent de masque aux espions et aux aventuriers qui voulaient circuler partout sans être inquiétés, et qui, à la faveur de ce déguisement, étudiaient l’ennemi, le faisaient tomber dans des embuscades ou délivraient les prisonniers. C’est ainsi que, dans le roman de Brut, de Robert Wace, Celdric s’habille en trouvère pour aller au secours de son frère Baldus, et que, dans VUistoire de Foulques Fitz Warin ', Jean de Rampagne, un gentilhomme instruit dans la gaie science, comme beaucoup d’autres alors, se rend au camp ennemi sous l’accoutrement d’un ménestrel éthiopien, pour sauver Adolphe de Bracy, qui devait être pendu le lendemain.

En même temps qu’ils conduisaient les soldats à

1. Nouvelles franç. du xiv* siècle, publiées par MM. Moland et d’HéricauIt (Bibl. elzév.), p. 70. Voy. un autre exemple, p. GO.

la victoire et s’illustraient eux-mêmes par des exploits chevaleresques, les jongleurs excitaient les princes à la vertu par des récits et des chants qui glorifiaient les exploits de leurs ancêtres, la magnanimité des preux , les grands traits de l’histoire ’ . C’est là ce qu’on peut appeler l’âge héroïque des ménestrels. Par malheur, il ne dura pas bien longtemps, et ne dépassa guère le xii" siècle, autant du moins qu’on peut établir des limites et des catégories en pareille matière, et dans ces périodes obscures. Il est à croire, sans doute, qu’il y avait dès lors bon nombre de jongleurs peu soucieux de ce haut et sévère idéal; en tout cas, on peut dire sans calomnie qu’ils en apparaissent bien éloignés, dés le moment où l’on commence à pouvoir étudier leur histoire plus nettement et de plus près. Les jongleurs du xiii® siècle, par exemple, sont déjà fort dégénérés du vaillant Taillefer, puisque le roman du Renan range au nombre des chimères introuvables :

Femme sage et hardi jougleor.

Qu’est-ce donc aux xiv^ et xv' siècles ? On retrouve bien encore quelques traces de leur ancien rôle, mais singulièrement affaibli et déchu, ou même tourné à la bouffonnerie. Les ménétriers qui, sous Guillaume le Conquérant, conduisaient bravement l’armée au

1. Roman d’Alea;andre, Chron. de Berir. DuguescUn, Nie. de Bray.

combat, sous Louis XI se bornent à conduire par les rues de Paris, au son des instruments, le guet du cardinal la Balue. Dès le xiii' siècle , ils avaient échangé les surnoms héroïques, comme celui de Taillefer, contre des sobriquets burlesques et ridicules, semblables à ceux que pourraient porter aujourd’hui des athlètes et saltimbanques forains : Tranche-fonde, Rouge-foie, Gros-groing, Mâche-beignet, Tue-bœuf, Arrache-cœur, Abat-paroi‘, etc. Enfin, après les proclamations de paix dans les rues, lorsque le cortège est passé et que la voix du héraut a cessé de se faire entendre, le jongleur, devenu un bouffon de carrefour, s’en empare pour les parodier grossièrement, et les traduit à sa façon, en vers et en prose mêlés de quolibets, de calembours et d’obscénités

Mais il ne faut pas exagérer la rapidité de cette décadence, ni y voir un fait universel et sans exception. Tous les jongleurs n’étaient point tombés si bas, et ceux même qui se livraient à ces plates mascarades de la rue savaient se relever au besoin jiar de plus hauts exercices. Le vrai, le principal rôle des trouvères et ménestrels, quels qu’ils fussent, était la récitation et le chant des poèmes chevaleresques, chansons de geste, romans d’aventures, pastourelles et

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