‹ Tableau du vieux ParisChapitre 51 sur 138 · Fabliaux de Barbazan, édition Méon, 1. I", p · texte numérisé non relu

Fabliaux de Barbazan, édition Méon, 1. I", p

qui tient cour plénière, mande les ménestrels, et promet sa belle robe écarlate neuve à celui qui fera le plus rire. Aussitôt chacun s’évertue à produire les meilleurs tours de son métier ;

L’uiis fet l’yrre, l’autres le sot, Li uns chante, li autres note,

Et li autres dit la riote (dispute), Et li autres la jenglerie.

Cil qui sevent de jouglerie Vicient par devant le comte ; Aucuns i a qui fabliaus conte Où il ot mainte gaberie.

Et li autres dit lècherie.

Là où il ot mainte risée.

Le même tableau, et quelquefois avec les mêmes termes, est répété dans le DU des hiraus, de Baudoin de Gondé, où le valet d’un châtelain se plaint que son maître accueille avec empressement des jongleurs.

Ti’un pour faire l'tTre, L'autre le chat, le tiers le sot.

Le roman du Renart, cette vaste satire de la société du temps, nous peint d’une façon analogue le rôle des deux ménestrels Martin le singe et son fils Monncquin, pendant un grand repas que donne monseigneur Noble, le Lion. Martin fait la moue à l’un, prend l’autre par la joue, par le toupet ou par l’oreille, chante et danse, cache sa tête sous une au-

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musse, puis la sort à demi et fait des grimaces au roi, s’élance sur un convive inoffensif, et entonne une chanson du ton le plus aigu et le plus élevé, bref se montre expert en yabcric et fait rire toute l’assistance à gorge déployée. Il en était à peu près du jongleur comme plus tard du fou de cour : on lui octroyait toute liberté dans ses actes et ses propos, pourvu qu’il amusât ’.

Mais c’est surtout les Deux Troveors ribauz qui abondent en renseignements précieux. Cette pièce est une querelle entre deux jongleurs, dont chacun prétend être le plus habile et le plus savant dans son art. Sans doute, il ne faut pas prendre à la lettre les jactances et les fanfaronnades des rivaux, entremêlées de ces facétieuses hâbleries dont les ménestrels populaires étaient si prodigues, et de bévues volontaires, destinées à faire rire les auditeurs; mais le cadre est très-propre à une exposition complète des divers talents de la profession, et l’on y trouve indiqué tout ce qu’on regardait alors comme faisant partie des attributions du parfait troveor.

Tu ne sez à nu] bien répondre,

commence le premier, faisant allusion à cet esprit de repartie que devait posséder tout bon jongleur.

1. Voy. encore, dans les Latin stories, de Tb. Wright, le court récit : demimo et rege Francorum,

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Tu ne sez dire nul bon mot Dont tu puisses en pris monter.

Mais ge sai aussi bien conter Et en roumanz et en latin.

Probablement il n'usait guère de cette faculté de conter en latin ; mais il n’est’pas moins curieux qu’il s’en vante. Il énumère ensuite, en s’amusant à intervertir les noms et les faits, toutes les chansons de geste, tous les romans d’aventure, tous les poèmes de Charlemagne et de la Table Ronde qu’il connaît, tous les instruments qu’il a appris. Il continue par l’énumération de ses talents plus humbles et plus pratiques, toujours avec le même mélange de fariboles : « Si je voulais travailler de ma main, je gagnerais beaucoup d’argent. Je suis celui qui couvre les maisons d’omelettes et de tourteaux faits à la poêle. Je suis bon saigneur de chats et bon ventouseur de bœufs; je sais parfaitement cercler un œuf, faire freins à vaches, gants à chiens, coiffes à chèvres, et aux lièvres des hauberts assez forts pour qu’ils n’aient plus à craindre les chiens. Il n’y a rien au monde que je ne sache à point. Je sais faire des broches à oing, des fourreaux à trépieds et de bonnes gaines à carpes. Et si j’avais deux harpes, j’en tirerais une mélodie comme on n'en a jamais entendu de pareille. » L’autre ne demeure pas en reste. Il riposte par l’avalanche des noms de tous les seigneurs et trouvères qu’il connaît, des instruments dont il joue, des Rabels, rotruenges, dits, sirventois, pastourelles

qu'il a appris par cœur, de tous les divertissements où il est expert : • Je sais parler de chevalerie, et deviser sur les armes... Je sais jouer des bâtons, des couteaux, de la corde et de la fronde ; je sais sonner de la trompe, tailler la chape, porter conseils d’amour, faire des chapels de fleurs, nouer une ceinture avec grâce, enseigner le beau parler de courtoisie à ceux qui d’amour sont épris, etc. »

Ces querelles entre jongleurs étaient fréquentes. Elles ne se bornaient pas aux discussions subtiles des jeux-partis, où chacun cherchait à répondre de son mieux à une question de galanterie, mais elles s’étendaient souvent jusqu’aux injures les plus violentes, comme dans la pièce dont nous venons de détacher quelques extraits, et même, lorsqu’il s’agissait de se disputer la faveur d’un grand ou d’exclure un rival d’une fête, jusqu’aux rixes corps à corps : on le voit dans le DU des hiraus, où Baudoin de Condé raconte lui-même sa victoire à coups de poing sur un jongleur nomade, et la manière dont il en est récompensé par le seigneur, témoin et juge de la bataille. Baudoin de Condé était pourtant un ménestrel de renom, un poète ! Rien ne les effrayait, quand il s’agissait d’amuser les spectateurs : ils ne reculaient même pas devant les obscénités ou les farces les plus dégoûtantes *.

1. V. le fabliau dejought [Hist.litt. de la France, i.xxm, p.206), et le Polycratieus de Jean deSalisbury, 1 . 1", ch.viii : De histroi-

l')'! JONflLET’nS, XriOUVÈRES

J’ai dit qu’ils s’occupaient aussi de sorcellerie et d’enchantements. L’un des troveovs ribauz ne manque pas de faire valoir son habileté sur ce point : « Si sai, dit-il,

Et d’entregiet (tours de passe-passe) et d’arrumaire (magie),

Bien sai un enchantement faire.

Le poëme de Flaire et Blancheflor contient fine description de ce dont ils étaient capables en ce genre *. Le roi mande devant lui le jongleur Barbarin ; « Ou ne pouvait trouver un plus grand enchanteur au monde : il faisait trembler tout homme, il changeait la pierre en fromage; il faisait voler les bœufs en l’air et harper les ânes. Si on lui donnait douze deniers, il se tranchait la tête, et après l’avoir remise à l’un des assistants, il lui demandait : As-tu ma

« tête? — Oui, par Dieu, » lui répondait le vilain. Et quand il regardait dans ses mains, il trouvait un lézard et une couleuvre,... Il faisait sortir de son nez

nibus et mimis et præstidigitatoribus. Après avoir cité quelquesunes de leurs indécences habiluelles, à peu près dans les mômes termes que la Summa depœnitentid, dont nous parlerons plus loin, Jean de Salisbury ajoute : « Kec tune ejiciuntur quando tumultuantes inferius crebro sonitu aerem f cedant. * Me pardonuera-t-on cette citation, qui a pour elle la double circonstance atténuante de se trouver reléguée dans une note et d’ôtre en latin?— Le latin dans les mots brave l’honnêteté. — Et c’est bien de jongleurs qu’il s’agit, comme on le voit par le reste du chapitre.

1 . M. Edel. du jMéril l’a rejetée en appendice dans son édition, p. 229 {liibtioth. etzév.)

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une fumée telle qu’on ne le pouvait plus voir, et quand il soufflait, il mettait le palais tout en flammes. Alors vous eussiez vu fuir les spectateurs; mais une fois hors de la maison, dès qu’ils regardaient en arrière, ils ne voyaient plus de feu. • On reconnaît ici beaucoup des tours de magie blanche dont la tradition s’est conservée sans interruption jusqu’à nous.

Mais les jongleiirs populaires étaient surtout ?»urcs et physiciens, c’est-à-dire médecins, comme les charlatans de nos jours. Ils étalaient leurs herbes et leurs drogues sur un tapis, en place publique, et assemblaient le cercle autour d'eux par des concerts d’instruments, des chansons, des tours d’adresse et des cabrioles, par le spectacle d’animaux rares ou drossés savamment, comme aussi par leur costume bizarre et bariolé. Ici, on voyait un ohrs tourner sur lui-même et sauter en cadence, là une chèvre pinçant de la lyre, ou un grand loup filant de la laine au rouet. Quand ce merveilleux .spectacle avait mis la foule en belle humeur, ils commençaient leur allocution d’une voix sonore. Ilutebœuf nous a laissé un Dit de l’Erbcrie, en vers et en prose, qui peut passer pour le type du genre, soit qu’il l’ait récité lui-même en personne dans les rues et les carrefours, soit qu’il l’ait composé pour un autre, ou que ce fût simplement une fantaisie et un délassement de sa plume. Cette harangue ressemble tout à fait aux boniments dé

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nos charlatans actuels : c’est le même ton et le même style, mêlé de solennité et de trivialité, de grands mots savants, de termes étrangers et de calembours, de componction et de gaudrioles; c’est le même genre d’éloquence et le même procédé de persuasion. Comme nos charlatans, le mire est l’envoyé d’une haute et puissante dame ; il a voyagé partout, il a conquis ses herbes, ses oignemenls et ses pierres aux propriétés merveilleuses, dans les pays lointains, au prix des plus grands périls, en Fouille, en Calabre, en Allemagne, au désert d’Inde, dans la forêt d’Ardenne, où il a fait la chasse aux bêtes sauvages, pour se procurer leur graisse , féconde en vertus médicales; il a guéri les potentats, il a le remède universel, infaillible surtout contre les vers; et il ne le vend pas, il le donne! Seulement les charlatans de nos jours ne sont pas si lettrés que ceux du XIII® siècle, et ils ne parlent qu’en prose, tandis que Rulebœuf débute en vers. Je ne puis résister au désir de citer sa péroraison :

« Otez vos chaperons, tendez les oreilles, regardez mes herbes, que ma dame envoie en ce pays et en cette terre; et pour ce qu’elle veut que le pauvre en puisse avoir aussi bien que le riche, elle me dit d’en faire bon marché, car tel a un denier en sa bourse qui n’a pas cinq livres. Et elle me commanda de prendre un denier de la monnaie qui aurait cours dans la contrée où je viendrais : à Paris, un parisis, etc. Je les donne aussi pour du pain, pour du vin à moi, pour du foin, pour de

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l’avoine à mon cheval, car qui sert l'autel doit vivre de l’autel. — Et j’ajoute que s’il y avait quelqu’un de si pauvre, homme ou femme, qu’il ne pût rien donner, qu’il vienne à moi, je lui prêterai l'une de mes mains pour Dieu, l’autre pour sa mère, à condition que d’ici à un an il fera chanter une messe du Saint-Esprit pour l’àme de ma dame. — Ces herbes, vous ne les mangerez pas, car il n’y a si gros bœuf, ni si vigoureux destrier qui ne mourût de male mprt, s’il en avait seulement gros comme un pois sur la langue, tant elles sont fortes et amères; mais ce qui est amer à la bouche est doux au cœur. Vous les mettrez dormir trois jours dans de bon vin blanc; si vous n’avez pas de vin blanc, prenez du vermeil, et si vous n’avez pas de vermeil, prenez de la belle eau claire, car tel a un puits devant sa porte qui n’a pas un tonneau dans son cellier. Vous en déjeunerez pendant treize matins... C’est en telle manière que je vends mes herbes et onguents; celui qui en voudra, qu’il en prenne, et celui qui n’en voudra pas, qu’il les laisse. »

Ce beau discours est farci de quolibets gros comme des maisons, et aussi, par malheur, d’ordures que les plus osés de nos pitres ne se permettraient plus aujourd’hui. C’est une des marques de l’éloquence du temps.

Comment le public eût-il pu résister à une pareille harangue, surtout quand le loup, cachant sous sa peau un joyeux compagnon, venait faire lui-même la distribution des herbes ‘?

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