‹ Tableau du vieux ParisChapitre 52 sur 138 · Monleil, Hist. des Français, t. I", p · texte numérisé non relu

Monleil, Hist. des Français, t. I", p

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158 JONGLia'Uri, TllOUVKllKS

Il cxisfe plusieurs dits de VHerberic, tous analogues ‘ ; il est inutile de nous y arrêter. Les mystères mettent aussi quelquefois ces mires et bordeon vulgaires en scène. Dans le mystère de Saint-Chrislofle, d’Antoine Chevalet, qui ne date, il est vrai, que des premières années du xvi' siècle, on voit le jongleur Mauloue parcourant villes et villages avec tout l’attirail de sa profession ,

Basions, bacins, soumets, timballe,

Les gobelets, la noix de Galle,

Le synge, la chiévre, le chien Et l’ours,

vendant des images de sainteté et chantant des chansons badines. Mais alors le jongleur est tout à fait dégénéré en opérateur et en charlatan.

{Souvent les ménestrels se réunissaient en troupe et associaient leurs talents et leurs ressources. Les trouvères s’adjoignaient des jongleurs pour remplir les entr’actes par des tours de leur métier, et tous parcouraient ainsi la France, avec leurs femmes et leurs enfants. Une ménestrandie bien composée avait ses poètes, ses musiciens et chanteurs, ses farceurs et saltimbanques. Les plaisirs du spectateur étaient ainsi des plus variés, et après avoir entendu une

1. Voy. Rutebœuf, éd. Jubinal, appendice A his, t. T", p. 168. — Legrand d’Aussy en a fondu plusieurs dans une imitation libre (t. III). Il en reste encore beaucoup dans les manuscrits de nos bibliothèques.

ET MÉxNESXnELS POPULAIRES.

chanson de geste et un concert de harpe, il se reposait en écoulant les quolibets, en contemplant les grimaces du jongleur et les gentillesses du chien savant. Cette association était si naturelle qu’elle dut se produire dès les premiers temps. Une estampe d’une Bible du x' siècle, conservée à la Bibliothèque impériale représente une de ces troupes en exercice : tandis que les uns jouent de la flûte, de la corne et de la harpe, les autres, à leur côté, jonglent avec des épées, des poignards, des boules et des anneaux, en dansant la tête en bas et les pieds en l’air.

Ces bandes menaient à peu près la vie précaire et désordonnée des comédiens nomades décrits par Scarron : « Pierre qui roule n’amasse pas mousse, » dit le proverbe. Essentiellement vagabonds, les jongleurs étaient donc essentiellement misérables, sauf ceux qui vivaient dans les châteaux et que les seigneurs attachaient à leur personne, plutôt par orgueil que par amour de l’art. Ces seigneurs mettaient leur gloire à combler le ménestrel aristocratique, dans les occasions solennelles, de riches présents, en argent, en fourrures, en chevaux ; mais la robe neuve était surtout le cadeau traditionnel Ramon Mun-

1. Cette estampe a été reproduite par MM. H. Bordier et Ed. Charton, dans leur Histoire de France d'après les nioniivie7its, t. 1", p. 230.

2. Dit diibuffet, les Deux Troveors rihauz,Dit des hiraus, Lai de Lanval, p.ir otarie de Franco, le Poh/craticus, 1. 1*'. eh. vin. ete.

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taner rapporte, dans sa Chronique, que les grands seigneurs se faisaient souvent faire des robes neuves tout exprès pour en gratifier le jongleur, et un passage peu connu des Grandes chroniques du Hainaul entre cà ce sujet dans de curieux détails Celui-ci se parait volontiers de l’opulente défroque, tant pour satisfaire son amour du luxe et de l'éclat que pour exciter ses nouveaux auditeurs à de pareilles générosités; mais sa vanité y gagnait plus que sa bourse et son estomac. La magnifique robe brodée contrastait presque toujours d’une façon flagrante avec le délabrement du reste de son costume, et tel qui portait sur son dos la valeur de plus de trente marcs d’argent, mourait littéralement de faim. Les œuvres

1 . « Sy advint aulcunes fois que Jongleurs, ou Gouliars ou autres manières de menestriers s’assamblent aulx cours* des bourgeois, des princes et des riches hommes; et sert chacun de son mestier au mieulx et au plus apertement qu'il peult pour avoir deniers, robbes, ou aultres joyaulx en chantant et comptant nouveaulx mots, nouveaulx dits et nouvelles risées de diverses guises ; et faignent à la loenge des riches hommes tout ce qu'ilz pevent faindre, affin qu’ilz leur plaisent de mieulx. Nous avons veu aulcunes fois advenir que aulcuns riches hommes faisoient festes et robbes déguisées, par grant estude pour pensées, par grant traveil labourées, et par grant avoir achetées, qui avoient par aventure cousté 20 marcs ou 30 d’argent ; sy ne les avoient pas portées plus de V jours ou VI ; quant ils les donnoient aulx menestriers à la première voix et à la première requeste ; dont c'est grand doulour; car du prix d’une telle robbe seroient par ung an soustenues vingt poures personnes ou trente. »

ET MÉNESTRELS POPULAIRES. 1 fi I

des trouvères sout pleines de lamentations et de reproches à l’adresse de leurs auditeurs, sans en excepter les grands, qui se souciaient fort peu de celte misère, quand leur ostentation ne trouvait pas son compte à la secourir :

(’liascun a son ilonnet pordu :

Li menestrel sont éperdu,

Car nus ne lor veut rien donner,

s’écrie un poète anonyme du temps. Un febliau, cité par Legrand d’Aussy et Daunou, prédit aux nobles qu’ils seront damnés pour n’avoir eu aucun soin des ménétriers, que Dieu les avait chargés de nourrir. On connaît la jolie chanson de Colin Muset, ménestrel du XIII® siècle :

Sire cuens (comte) j’ai viélé Devant vous, en vostre osté (hôtel), Si ne m’avez riens donc Ne mes gages aquité :

C’est vilanie.

La poésie deRutchœuf surtout déborde de plaintes amères, et forme presque d’un bout à l’autre le tableau le plus sinistre des misères de la profession *.

Aussi rien n’était, en général, d’un aspect plus sordide que l’accoutrement du jongleur popu-

1. C. f. aussi la pièce du Honiew ménestrel, rapportée par M. Jubinal dans l’appendice de son édition de Rutebœuf, (. I", et le fabliau de Saint Pierre et le Jougleor, dans Darbazan.

laire. Baudoin de Gondé nous apprend que les hiraus de son temps étaient d’ordinaire revêtus d’une espèce de grossière toile à matelas, qui les faisait ressembler à des moulins à vent, et le mot hiraudie était passé en proverbe pour désigner tout ce qu’il y avait de plus infime en fait de souquenille et de casaque usées. L’auteur du Dit des corduaniers décrit, avec un accent du cœur qui semble trahir une douloureuse expérience personnelle, les souffrances du mal chaussé, en hiver, quand il vente et qu’il pleut. Dans la dispute des Deux bordeors ribauz, mine inépuisable de renseignements, le premier des deux trouvères ne tarit pas sur la piètre mine et la chétive apparence de son rival; il passe en revue, avec force railleries, ses souliers, ses chausses, son pourpoint, le compare <à un bouvier ou à un meneur d’aveugle, et ne donnerait pas un trognon de pomme de tout ce qu’il possède.

Mais cette misère, il faut bien le dire, avait encore moins sa source dans la dureté du public, que dans la prodigalité et les vices des jongleurs, dans leur paresse incurable, leur gourmandise, leur amour effréné pour le jeu. Presque tous étaient grands vuideors de broet et humeors de henas (videurs de brouets et humeurs de hanaps). Les dés avaient pour eux des appâts irrésistibles. Le fabliau de saint Pierre et du Joutjleor est fécond en révélations sur ce point; il commence par décrire la misère

r.T MKN'F.STRF.LS POPIILAIREfi. 1 O!]

profonde du jongleur; mais il en donne aussitôt la cause :

Taverne amoit et puterie,

Les dez et la taverne amoit,

Tout son gaaing i despendoit.. .

Un vert chapelet en sa teste,

Tozjors vousist que il fustfeste...

En foie vie se maintint.

Après sa mort, il va droit en enfer, là où vont tous les harpeurs et jongleurs, dit le fabliau ù'Aucassin. Le diable, pendant une de ses expéditions, lui confie la garde de son troupeau ; mais saint Pierre, qui connaît ses goûts, vient lui proposer une partie de dés, et de partie en partie, il finit par lui gagner toutes les âmes, et il emmène l’enfer entier, sauf le pauvre ménestrel, en paradis. Ruteüœuf, lui aussi, nous fait de larges aveux sur ce chapitre, et sa confession n’est qu’une variante continuelle à ces vers ;

Li dé m'occient,

Li dé m’aguetent et espieut,

Li dé m'assaillent et défient.. .

Li dé m’ont pris et emparchié.

Une pièce latine en distiques léonins , rapportée par M. Th. Wright dans ses Aiucdola, nous donne de curieux détails sur les vices du jongleur, sur sa misère et la résignation avec laquelle il la supportait. Elle débute par une exhortation à un bordeor blanchi sous le harnais, de se convertir :

« Semblable à ton père et à ta mère, tu as prodigué les

IG't JONGLEURS, TROUVÈRES

discours pervers sur les théâtres; enfant et jeune homnae, tu as chanté dans les banquets des vers mordants et impurs. Pourquoi persister encore dans ces chants illicites, maintenant que tes tempes sont ombragées de cheveux blancs?. . Cesse de t’adonner à ces vains exercices, et de mordre comme un chien des gens qui ne t’ont rien fait ; combats de toutes tes forces ta gourmandise, et n’imite pas la gloutonnerie de la mule et du cheval. »

Voici la réponse du jongleur; elle est pleine de philosophie :

« Si tu joues de la lyre sans repos ni trêve, les pertes, les coups, les menaces ne t’ébranleront pas. C’est souvent la pauvreté qui rend suspect et tient lieu de crime... Que le sort me favorise ou me harcèle, je supporte d’un cœur égal l’une «t l’autre fortune. Quoiqu’on préfère à bon droit le froment à l’avoine, cependant à défaut de l’un je me nourris volontiers de l’autre. Je dédaigne la cervoise quand j’ai du falerne, mais je la recherche si le vin me manque. Ai-je de la viande sous la main, je méprise le poisson; mais n’en ai-je point, le poisson m’est agréable. J’aime mieux un manteau de pourpre qu’une humble casaque; mais la casaque me plaît seule, en l’absence du manteau de pourpre. Je me réjouis si ma maison est de marbre, sinon un toit de chaume ou de jonc me suffit. A coup sûr, un beau cheval a plus de prix qu’un petit âne, mais je monterai l’âne, si le cheval me fait défaut. Toi qui es réputé habile, tu me parais un sot personnage : modèle-toi sur moi, et tu seras savant!. »

1. T. Wright, Anecdotu îitteraria, Londres, 1841, in-8’, p. 100, tirf'* des mss. Arundel.

Avec de pareilles mœurs, les jongleurs n’avaient pas tardé à tomber dans le mépris. On les recherchait pour leurs talents, on les applaudissait, on les récompensait, mais ils n'en étaient pas moins décriés. Les vices et les bassesses de la majorité avaient rejailli sur la profession tout entière. Dans la plupart des documents, on les voit associés aux mimi, scurræ et histriones, désignés eux-mêqies sous ces noms, et comme tels foudroyés par l’Église. Plusieurs conciles les proscrivirent, et plusieurs rois les chassèrent. Cependant on constate, dans les décisions ecclésiastiques et royales, et dans les mesures de police prises à leur égard, beaucoup d’incertitudes et de A'ariations, qui s’expliquent naturellement par les différences que nous avons signalées entre eux. La distance morale qui séparait le ménestrel proprement dit, resté fidèle aux traditions héroïques de sa classe, poète et chanteur soigneux de sa propre dignité, célébrant sur la harpe les vertus des saints ou les exploits des héros, du jongleur sans vergogne qui s’abaissait au rôle de sorcier et de grimacier obscène, commandait nécessairement ces distinctions, ces contradictions apparentes de nos vieux décrets civils et religieux, où l’on ne se reconnaît pas aisément aujourd’hui. Philippe -Auguste ’ et saint Louis, dit-on,

1. La suite du passage cité des Grandes chroniques du Hainaut rend témoignage du peu de goût de Philippe-Auguste pour les jongleurs ambulants : « Mais pour ce que le bon roy

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les chassèrent de Paris, ou même de leurs Etals; et pourtant nous les voyons remplir leurs fonctions sous l’un et sous l’autre, particulièrement sous ce dernier. Dans le Livre des métiers, d’Étienne Boileau, recueil de règlements colligés sous le règne de Louis IX, il est dit qu’un bateleur entrant à Paris avec un singe sera exempt de tout droit, en faisant gambader le singe devant le péager, et que tout jongleur dans le même cas demeurera quitte pour une chanson. Il y a loin de ce privilège à la proscription. La Branche aux royaux lignages rend également témoignage de la munificence de saint Louis envers les jongleurs :

Viex menestriei mendians...

Tant du sien par an emportoient

Que nombre ne puist avenir.

Nous les avons vus figurer à la noce de Robert, frère du saint roi, et d’autre part, Joinville rapporte qu’ils se faisaient entendre à sa table, après le repas, et

PHilippe- Auguste regarda que toutes ces choses estoientfaites pour le beubant et pour la vanité du siècle et estoient contraires à la vie, et d’aultre part il ramenoit à mémoire ce qu’il avoit oy dire à aulcuns religieux que cellui qui donne à telz menestriers il fait sacrifice au dyable, il voua et proposa en son cueur que tant comme il vivroit il donneroit ses vieilles robbes pour les poures gens revestir, pour ce que aulmosne esteint le péché et donne grant fiance devant Dieu à tous ceulx qui le font. Se tous les princes et haulx hommes faisoient ainsy comme le preudhomme fist, il ne couroit mye tant de meschans gens aval le pays.

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qu’il attendait qu’ils eussent fini pour dire ses grâces. Ou voit donc que l’expulsion prononcée par lui ne dut pas tomber sur la classe entière des jongleurs, mais seulement sur la partie la plus infime. C’est aussi à celle-là que Jean de Salisbury interdit la communion, dans son PohjcraticusK Une Somme de pénilence du milieu du xiii® siècle fait à ce sujet des distinctions curieuses qui servent à éclairer la question : « Il y a, dit-elle, trois classes d’histrions. Les uns défigurent leurs corps par des contorsions ou des gestes indécents, ou étalent des nudités honteuses et revêtent des masques horribles : ceux-là doivent être condamnés, s’ils ne renoncent pas à leur profession. D’autres, sans rien faire de tout cela, mènent une existence vagabonde, et parcourent les palais en y semant des paroles répréhensibles et injurieuses, et ceux-là aussi doivent être condamnés. Il y a une troisième classe, qui réjouit les hommes avec des instruments de musique ; mais elle se divise ellemême en deux parties : quelques-uns, en effet, fréquentent les auberges, les festins et les assemblées licencieuses, pour y chanter des cantilènes lascives, et ils doivent être aussi condamnés ; d’autres appelés jongleurs {qui dicunlur joculalores), célèbrent les hauts faits des princes et les vies des saints, donnent des consolations aux hommes dans leurs maladies et leurs

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