I. L. I*', chap. VIII
JüNGLIiUUS, TUOUVÈlU;S
mallieurs, et ne conunettent point d’innombrables turpitudes comme les précédents. Ceux-là peuvent être approuvés, comme l’a dit le pape Alexandre II » On trouve ici le mot jongleur employé encore dans son meilleur sens, et réservé expressément, comme un titre d’honneur, à la partie la plus relevée de la profession; mais il n’en devait plus être bien longtemps ainsi.
Toutefois, ce qui domino dans les décisions de l’Église à l’égard des jongleurs, c’est un esprit de réserve et de défiance, qui n’est que trop justifié. Même quand elle les tolérait, on peut dire qu’elle ne les aimait pas. Ceux-ci le lui rendaient à leur manière, et ainsi s’explique, en grande partie, la prédilection avec laquelle ils daubent sur les curés et les moines, dans les bons contes des vieux fabliaux.
Le premier acte qui constate solennellement et d’une façon ofïïcielle l’existence des jongleurs, en les groupant en corporation, est aussi le premier qui constate officiellement leur décadence. Ün peut même faire dater celle-ci du jour qui semblait devoir, au contraire, leur ouvrir une ère de prospérités nouvelles. Le plus ancien règlement connu de leur association nous révèle l’abaissement de leur art, et, à
1. Voy. le texte latin dans la préface de Huon de Bordeaux, édition Guessard et Grandmaison, et la traduction en vieux français dans \e Jardin des Nobles, cité par M. Paulin Paris (.Vanusc. français, t. II, p. 144).
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coup sûr, il contribua encore à en accélérer la ruine.
Vers le commencement du xiv' siècle, deux jongleurs, Jacques Grure et Hugues ou Huet le Lorrain, avaient fondé l’église Saint-Julien des Ménétriers' et un hôpital destiné à héberger les ménestrels étrangers, passant parla ville de Paris. Ges deux établissements ne furent entièrement terminés qu’en 1335; mais, dès 1 321 , les jongleurs avaient adopté un règlement, scellé à la prévôté de Paris, qui les divisait en maîtres et en apprentis, réservait aux seuls jongleurs de la corporation le privilège de se faire entendre aux fêtes, à l’exclusion de tout ménétrier étranger, donnait au roi de la ménestrandie et au prévôt de Saint- Julien le droit de mettre à l’amende ou de bannir les contrevenants, réglait enfin de la façon la plus minutieuse, non plus comme pour des artistes, mais comme pour des artisans qu’on loue à la journée ou à la tâche, ce que chacun devait dire et faire, le temps durant lequel il devait jouer, etc. On y apprend qu’il y avait alors une rue aux jongleurs, où il fallait aller chercher ceux dont on avait besoin. Cette rue fut appelée, depuis, rue des Ménétriers. A partir de midi,
1. Les ménétriers avaient un patron tout naturellement indiqué dans la personne du bienheureux Jean le Bon, qui, avant d’instituer l'ordre des Ermites de Saint-Augustin, avait couru le monde en chantant et jouant des instrumenta. Mais Jean le Bon, converti par les prières et les larmes de sa mère, s’était repenti de sa profession et y avait renoncé, ce qui était peu flatteur pour eux.
17ü JONGLEURS, TROUVÈRES
on y entendait jusqu’au soir des concerts de hauts et de bas instruments, que le peuple venait écouter bouche béante'. La corporation eut un roi, qui portait une couronne et tous les insignes du pouvoir. Un peu plus tard, sa juridiction ne se borna plus à Paris, elle s’étendit à tout le royaume, comme le prouvent de nouveaux statuts, rédigés en 1407, et confirmés par Charles VI. Il était représenté dans les principales villes par des vice-rois, qui lui servaient de lieutenants’. Non-seulement les jongleurs acceptèrent cette organisation, qui les abaissait, pour ainsi dire, au rang subalterne de nos ménétriers d’aujourd’hui, en leur imposant de plus le poids d’une réglementation sévère, mais ils s’en parèrent comme d’une conquête et d’un progrès; ils la consacrèrent par tout un ensemble de statuts et d’ordonnances, délibérés en commun, et placés sous la sanction d’une pénalité rigoureuse. Ils ne voulurent voir que leur profit matériel. Peut-être devinrent-ils plus puissants et plus riches, mais au prix de leur déchéance artistique et intellectuelle. C’est sans doute aussi à partir de ce moment qu’ils adoptèrent un costume distinctif et réglementaire : la conséquence était toute naturelle. Une vignette de la Danse macabre, manuscrit de la fin du xv= siècle , conservé à la Bibliothèque impériale ,