Le Dit des rues de Paris
2. Monteil, Histoire des Français, xv' siècle, histoire XXI, l'Artiste, .
représente le ménestrel avec une longue chevelure, coiffé d’un couvre-chef plat sans bord, de couleur jaune , habillé d’un pourpoint bleu sous un riche manteau d’écarlate doublé de blanc, sans manches, et de chausses et bas rouges, avec sa mallette, c’est-àdire sa gibecière, pendue à la ceinture et retombant sur le ventre.
Dès lors, la décadence s’accélère et s’accroît de plus en plus. Malgré] la protection de Charles VI et celle de Louis XI, qui aimait fort la musique et réservait ses prodigalités les plus grandes pour les chantres, joueurs de luth et de rebec, tabourineurs et ménétriers ambulants, parvenus à l’égayer ou à le distraire* ; malgré les fêtes de cour, le luxe croissant et les progrès do la science musicale, elle ne s’arrêta pas un instant. Avec les mœurs chevaleresques avait disparu le chanteur des romans de geste et d’aventure, le nomade Orphée des poèmes héroïques. La plus noble portion do l’art du jongleur s’était ainsi évanouie, et les libres bateleurs de la rue avaient pris le [reste, ne laissant au ménétrier que le jeu des instruments, le seul point qu’embrassent et que règlent les statuts de 1321, confirmés par les suivants, — la seule partie du vieil héritage que celui-ci n’eùt pas dédaignée. Du jongleur historique , cet artiste complexe, universel, il no reste debout que le
1. Compte des menus plaisirs delà chambre, année M21, cHé par Monteil, ubi supra.
musicien, et bientôt il ne restera plus que le ménélrier des bals, le violon qui fait danser. Déjà, il n’est plus question d’autre chose dans la légende en vers qui accompagne la vignette de la dame macabre, dont je parlais tout à l’heure ;
Menestricr, qui dances et nottes Savez, et avez beau maintien,
Pour faire esjouir sots et sottes,
Qu’en dites-vous? Allons nous bien?
Montrer vous fault, puisque vous tiens.
Aux aultres cy unp tour de danse;
Le contredire ne vault rien ;
Maistre doit montrer sa science.
Telle est la harangue de la Mort, et voici comme lui répond le piteux ménestrel :
De danser ainsy n’eusse cure...
Plus ne corneray sauterelle N’aultre dance ; mort m’en retient, etc.
Le jongleur populaire des rues n’avait plus pour héritiers, au xvi' siècle, et à plus forte raison au xvn', que les chanteurs des carrefours et du Pont-Neuf, les vielleurs aveugles, qui mendiaient de maison en maison, en psalmodiant quelque cOinplainte sur leur instrument, ou qu’on faisait venir pour les noces, les repas, les fêtes, les sérénades ‘ : la double qualité d’aveugle et de mendiant était devenue, pour ainsi dire, absolument inséparable de celle de vielleux. Dans V Histoire comique de Francion, par Ch. Sorel,
1. Serée xix*, de (î. Bouchet; Uabelais, liv. II. cli. xxxi; .Saint-Amant, dans le Poète crotte'.
KT MÉNRSTni'.LS POPlILAinrS.
dont la première édition est de 1622, le professeur Ilortensius mande dans son collège, pour égayer les écoliers et pour l’accompagner lui-même, en jouant de la viole et en dansant, un pauvre vielleux aveugle auquel il refuse ensuite le quart d’écu qu’il demande. Celui-ci se lamente alors sur la décadence de sa profession : « Voilà-t-il pas la misère du siècle ! Hélas! notre état n’est plus estimé comme il étoit autrefois. J’ai vu que les douzains tomboient plus dru dans ma gibecière que ne font à cette heure-ci les doubles. J’allois jouer devant les rois, et Ton me faisoit mettre au haut bout de la table. » C’était là à peu près tout ce qui subsistait, avec la grande et la petite bande des violons, d’une institution jadis si florissante.
La corporation des ménétriers, comme toutes les corporations, dura jusque vers la fin de lamonarchie. Louis XIV lui donna encore, en 1658, de nouveaux statuts, où le chef n’est plus qualifié que de Roi des violons. Routinière, débordée parles progrès de l’art, déboutée successivement de ses principaux privilèges, vaincue dans sa double opposition à l’établissement de l’Académie royale de danse et de l’Académie royale de musique, réduite à néant, elle fut enfin supprimée, avec les autres confréries, par l’édit de 1776, puis par le décret de 1789. Depuis longtemps elle ne vivait plus.
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