‹ Tableau du vieux ParisChapitre 55 sur 138 · REPRÉSENTATIONS PUBLIQUES DES MYSTÈRES · texte numérisé non relu

REPRÉSENTATIONS PUBLIQUES DES MYSTÈRES

Les représentations dramatiques du moyen âge, quand elles commencèrent à se dégager nettement des cérémonies liturgiques et des premiers bégayements des jongleurs, offraient un caractère frappant de ressemblance avec les jeux solennels de l’ancienne Grèce. Organisés par toute une ville, et quelquefois par toute une contrée, à certaines dates qui restaient gravées comme de grandes époques dans la mémoire populaire, les mystères, drames religieux et nationaux à la fois, se déployaient avec ampleur par-devant une foule attentive, le plus souvent en plein soleil, sur le parvis ou sous le porche d’une église, dans un cimetière, sur une place publique, au haut d’une large rue montante, où se dressait l’immense échafaud avec tous ses étages, avec son monde de décora-

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lions sommaires et d'enlreparleurs. Mais les choses ne se passaient ainsi qu’en province. A Paris, il n’en était pas de même. Tant que les pèlerins de Jérusalem, de la Sainte-Baume et de Saint-Jacques de Composlelle se bornèrent à chanter des cantiques et des complaintes, la foule put les suivre, déambulant par les rues, ou arrêtés sur les places. Bourgeois et artisans s’amassaient autour de ces hommes, que leurs boui'dons et leurs escarcelles, quelquefois les palmes qu’ils avaient rapportées de la Terre Sainte, et qu’ils tenaient en main comme des témoins authentiques de leurs voyages, désignaient à la curiosité et à la vénération publiques. Ils écoutaient, avec une avidité respectueuse, les chants naïfs où les pèlerins redisaient la gloire du grand saint Jacques , les miracles de la Madeleine ou les outrages des mahométans au tombeau du Christ ‘. Le théâtre des Confrères de la Passion ne fut, dans l’origine, que la métamorphose de ces cantiques en actions dialoguées, aidées du grossier prestige de l’appareil scénique. Mais à peine les pèlerins se sont-ils organisés en confrérie dramatique, qu’ils s’isolent de la rue, s'enferment, et n’ouvrent plus leur porte qu’â beaux deniers comptants.

Le fut seulement en 1398 que les Confrères de la

1. Voir le Mémoire de M. Victor Leclerc sur les Pèlerinages au moyen âge, dans le recueil de l’Académie des inscriptions et belles-lettres.

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Passion louèrent une salle à Saint-Maur pour s’y établir, et seulement en 1402 qu’ils fondèrent, à l’hôpital de la Trinité, le premier théâtre fixe qu’on ait vu à Paris. 11 ne faudrait pas croire toutefois que les mystères eussent attendu, pour naître et se produire, la création du théâtre de l’hôpital de la Trinité. Indépendamment des fêtes et représentations liturgiques où ils étaient contenus en germe, on les voit se développer dès le xm siècle, du moins à l’état mimique, dans les rues de Paris, principalement aux entrées des rois. Les vieux chroniqueurs nous ont transmis de précieux détails sur ces mystères des rues, qui, faisant partie essentielle du cérémonial d’usage en ces sortes de solennités, formaient une véritable institution populaire.

Ces représentations aux entrées des rois étaient tantôt de simples tableaux vivants, tantôt des pantomimes où la parole était inutile. La musique concourait d’ordinaire à l’embellissement du spectacle : ici des anges entonnaient des cantiques sur un échafaud, et là des orgues jouaient moult doucement. Souvent aussi on plaçait au bas de la scène, et par-devant , des personnages chargés d’expliquer au peuple les détails de la représentation. Il y avait des mystères fixes et des mystères ambulants; mais pi esque toujours chaque échafaud ne comprenait qu’un fragment de l’action, et celleci se déroulait par degrés sur toute la série

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des tliéiitrcs dressés le long des rues, dans la direction suivie par le cortège, qui, sans interrompre sa marche, jouissait ainsi de l’ensemble du spectacle en le parcourant d'uu bout à l’autre, comme dans un panorama. Les diverses parties de la représentation restaient assez longtemps en permanence pour que le populaire püt la contempler à son gré dans scs moindres détails, en la reprenant, au besoin, depuis le commencement.

Je glisserai rapidement sur les mystères représentés aux diverses entrées des rois et des reines à Paris, pour éviter les répétitions monotones et les longueurs fatigantes ’ .

Les fêtes et spectacles offerts, durant toute une semaine, par Philippe le,Bel à son gendre Edouard II d’Angleterre, en 1313, sont restés célèbres, elles jeux de personnages remplirent aussi un rôle important au couronnement du roi Jean *. Les grands, les bourgeois et les corporations concoururent, chacun pour sa part, à ces divertissements solennels. De riches échafauds étaient dressés sur toutes les places. On y voyait Dieu et ses apôtres, Hérode et Gaïphe, etc., et l’on y représentait les mystères de la Résurrection des morts, du Jugement dernier, avec les élus chan-

1. On trouvera la plupart des relations de nos vieux chroniqueurs sur ce sujet, réunies dans les frères Parfaict, t. II.

2. Grandes chron. de France, publiées par M. Paulin Pdris, t. V, p. 198; t. VI, p. 2.

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tant dans le ciel en compagnie des anges, et les damnés hurlant dans l’enfer au milieu des démons. !Mais la partie la plus curieuse de ces fêtes était une sorte de farce satirique, qu’on appelait la procession du Renard. Un homme, couvert de la peau du renard, et, par-dessus, d’un surplis, chantait l’épître, puis se revêtait des insignes de l’épiscopat et de la papauté, et courait après une troupe de poules et de poussins qu’il croquait à belles dents '. On doit probablement à Philippe le Bel la première idée de cette farce, qui était de sa part une machine de guerre contre Boniface VllI, et ce n’est pas la seule fois que notre vieux théâtre est devenu un instrument politique entre les mains de la royauté.

Le 20 juin 1389, à l’entrée d’Isabeau de Bavière, la ville se mit en frais extraordinaires et fit grandement les choses. Le spectacle commençait à la première porte Saint-Denis, où le décorateur avait figuré un ciel étoilé, rempli de jeunes anges qui chantaient, et où l’on voyait, dans les bras de Notre-Dame, le petit .Jésus s’ébattant avec un moulin fait d’une grosse noix. Un peu plus loin, devant le moustiei' de la Trinité, les bons bourgeois de Paris représentaient sur un échafaud la grande bataille du roi Richard contre Saladin et les Sarrasins. A la seconde porte

1. Godefroi de Paris, Chron. en vers, publiée par M. Puebon, du vers 5351 au 5380. — Saint-Foix, Essais histor. sur Paris, t. IV, p. 57. — Magnin, Journal des Saeanls, janv. 1856.

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Saint-Denis, le cortège arriva derechef devant un ciel « nué et estoilé très-richement, • où siégeaient Dieu le père, le Fils et le Saint-Esprit ; et, au moment où la reine passait avec sa litière sous la porte du Paradis, deux anges en descendirent et vinrent déposer sur sa tète, en chantant, une couronne d'or garnie de pierres précieuses. Enfin, après avoir joui d'un nouveau spectacle devant la chapelle Saint- Jacques, le cortège arriva à la porte du Châtelet, où l’on avait bâti un château de bois, surmonté d’un lit de justice richement encourtiuè, sur lequel était couchée madame sainte Anne. Un homme armé de toutes pièces gardait chacun des créneaux. Ce château contenait dans son enceinte une garenne et • grande foison do ramée, » avec beaucoup de lièvres, lapins et oisillons. Dubois s’échappa, à l'approche de la reine, un grand cerf blanc, mû par un homme caché dans l’intérieur, et qui portait au cou les armes du roi ; il se sauva vers le lit de justice, poursuivi par un lion et par un aigle, mais une douzaine de jeunes pucelles, tenant des épées nues en leurs mains, se précipitèrent devant ces animaux féroces, pour protéger le fugitif h

Nous en sommes encore, comme on voit, à l’enfance de l'art, et c’est à peine si l’on commence à discerner, sous la pompe naïve de ce spectacle, les

1. Froissarl, liv. VI, cli. i. Grandes vhron. de France, règne de Charles VI, ch. xi.viii.

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rudiments d’une représentation dramatique. Il n’en est plus de même quarante ans plus tard, lors de l’entrée à Paris du roi d’Angleterre Henri VI (1431). Dans l'intervalle, le théâtre des confrères de la Passion avait donné l’élan et les esprits avaient marché : aussi les bourgeois furent-ils en mesure cette fois d’offrir aux regards émerveillés du souverain, près de la seconde porte Saint-Denis, les mystères de la Nativité de Notre-Dame, de son mariage, de l’Adoration des trois Mages, du massacre des Innocents, de la Parabole du semeur, et de la Légende de saint Denis '.

Ce fut bien mieux encore quand, le 12 novembre 1437, Charles VII rentra à sou tour dans sa bonne capitale, qu’il venait de reconquérir. Les Parisiens avaient à peine eu le temps de démolir les échafauds qui avaient servi lors de l’entrée solennelle de Henri VI; ils les relevèrent en toute bâte, mais il faut leur rendre cette justice qu’ils déployèrent encore plus de magnificence et d’imagination pour leur roi légitime qu’ils n’avaient fait pour l’usurpateur étranger. Ils organisèrent d’abord une sorte de mystère ambulant : derrière le prévôt des marchands, le prévôt de Paris et les écbevins, venaient, à cheval, des personnages symboliques, représentant l'es sept Péchés mortels et les sept Vertus théologales

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