REPRÉSENTATIONS PUBLIQUES
et des reines à Paris, pour contribuer à la pompe de la fête. 11 est probable aussi que les échafauds dressés invariablement devant le Châtelet étaient desservis par la corporation dramatique des clercs du lieu, et il est plus probable encore que ceux qui s’élevaient d’une façon non moins invariable devant l’hôpital de la Trinité étaient réservés aux confrères de la Passion, qui n’avaient pour ainsi dire qu’une porte à ouvrir pour se transporter, avec leurs costumes et leurs décorations, du théâtre de l'intérieur au théâtre du dehors. Qui eût eu l’audace d’aller représenter un mystère devant la porte même des maîtres du genre, de ceux qui l’avaient créé et l'avaient élevé à son plus haut point de splendeur? Seulement ceu.x-ci se bornaient alors à une action figurée, et transformaient la pièce en pantomime.
Si ce n’est là qu’une conjecture fort vraisemblable pour les premières fêtes de cette nature, c’est une certitude pour toutes celles qui eurent lieu à partir de la fin du xv' siècle. Dès l’entrée de Louis XII, en 1498, la relation conservée par le Cérémonial français nous apprend que le sacrifice d’Abraham et le crucifiement de Jésus entre les deux larrons, représentés devant l’église de la Trinité, avaient pour auteurs et pour acteurs les confrères de la Passion, et les registres de l’Hôtel de ville répètent la même chose, pour les entx'ées des reines Anne de Bretagne et Eléonore d’Autriche.
DES MYSTÈRES
Ces grandes solennités étaient à peu près les seules circonstances où les confrères de la Passion jouassent en plein air ; toutefois, en lisant avec soin nos vieilles chroniques, on trouve encore quelques autres représentations publiques de mystères, comme celle qui eut lieu, sous Philippe le Bel, dans l’île et pré Notre- Dame ‘, sans parler de tout ce qui s’y rattachait de près ou de loin dans les fêtes publiques de certains corps de métier, et dans les processions dramatiques de certaines confréries. C’était un véritable mystère que la danse macabre, représentation symbolique, destinée à rappeler l’égalité de tous les hommes devant la mort. Le Journal d’un bourgeois de Paris sous Charles VI et Charles VII raconte que la danse macabre fut faite aux Innocents, en l’an 1424, et il en parle encore en 1429*. Le théâtre était adossé aux charniers du cimetière, lieu propice pour ce lugubre
1. C'est-à-dire dans l’île Saint-Louis actuelle, qui n’était pas encore couverte de maisons.
2. Il faut l’avouer toutefois, le texte de ces deux passages autorise à croire que le chroniqueur n’a voulu désigner qu’une peinture et non un spectacle en action. C’est dans ce sens que se prononce Peignot {Recherches sur la danse des morts, 1828, in-8°) contre la majorité des auteurs qui se sont appuyés sur le même document, et son opinion semble encore confirmée par quelques lignes du Journal de l’Estoile (Collect. Micb., t. XV, p. 59). Mais quoi qu’il en soit de ce cas particulier, on peut affirmer avec une véritable certitude morale, quand on connaît les goûts et les habitudes du moyen âge, que ces peintures symboliques durent être transportées sur la scène et mises en drame.
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spectacle, qui se jouait toujours en de tels endroits. On y voyait la Mort, sous forme d’un squelette aux grands bras décharnés, cherchant à attirer vers la tombe chacun des divers états personnifiés. Pape, roi, cardinaux, princes, évêques, abbés, moines, avocats, médecins, ménétriers, laboureurs, clercs, docteurs, enfants, bourgeois et bourgeoises paraissaient successivement sur la scène , et étaient saisis par la Mort, comme dans la fameuse composition d’Holbein, comme dans toutes les peintures qui reproduisirent à foison ce sujet sur les murs des églises, des cloîtres et des cimetières, et dont on trouve encore des traces chez nous, à Strasbourg et à Rouen. En 1424, le mystère de la danse macabre, au milieu d'une des misères les plus profondes qui eussent désolé le peuple, était un divertissement tout de circonstance, et il se prolongea du mois d’août au carême suivant. Si c’estbien d’une représentation dramatique qu’il s’agit dans ce passage, cette longue durée semblerait indiquer qu’il était représenté par une confrérie, qui avait pour but spécial de jouer en public, — peut-être par les confrères de la Passion eux-mêmes.
Le vendredi, 10 mai 1591, jour de la Saint-Job, dit l’Estoile, les Wallons faisant partie des troupes qui occupaient alors Paris, célébrèrent parles rues, à la mode de leur pays, un mystère ambulant, ou plutôt une mascarade de la patience de Job. Ils se promenèrent à travers la ville, avec force gens à moitié
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nus, qui avaient les bras sanglants et les corps peints ; et, en ce bel équipage, ils accompagnaient avec des violons un homme, monté à rebours sur un âne, et ayant à ses côtés un diable et une femme qui le couvraient de risées. Cet homme, qui représentait Job, donnait la bénédiction aux passants avec la queue de son âne. Cette farce sacrilège excita l’indignation du peuple de Paris, qui, sur le pont Notre-Dame, voulut jeter les acteurs à l’eau, et les força de se retirer plus vite qu’ils n’étaient venus'.
Toutefois ces derniers exemples ne peuvent guère être pris que comme des exceptions : c’était simplement par leurs cris et montres que les mystères joués à Paris se mettaient d’ordinaire en rapports directs avec la rue. Comme les Enfants sans souci, les confrères de la Passion, lors d’une représentation solennelle, parcouraient la ville en grand appareil et faisaient une proclamation à tous les carrefours. Rabelais nous a laissé * une description pleine de verve burlesque d’une de ces montres où l’on voyait les diables du mystère , vêtus de peaux de brebis , de veau et de loup, portant des têtes de mouton et des cornes de bœuf, ceints de grosses courroies auxquelles pendaient des sonnettes, sauter et gambader par les rues, en criant, hurlant, jetant des fusées et des pétards sur leur passage. Cette description