I.’Estoile, /oucTial de Henri IV, en 1607, 23 février
2. Ces précautions n’empêchèrent pas la foire Saint-Germain d'être consumée, le 17 mars 1762, par un terrible incendie qui porta un coup mortel à sa prospérité. G. de Saint- Aubin a gravé cet incendie et ses suites dans une série de six estampes.
200 LKS FOIRES DE PARIS
étaient louées par des ouvriers qui en faisaient des magasins.
Scarron nous a laissé une description burlesque de la foire Saint-Germain, un peu avant le milieu du XVII* siècle. L’Estoile, Sauvai et Loret en ont parlé au long. Regiiardet Dancourt donnèrent aussi, en 1695 et 1696, des comédies sur le même sujet*. Grâce à ces documents originaux et à beaucoup d’autres du même genre, parmi lesquels nous citerons nombre de mazarinades et de plaquettes sur les plaisirs du carnaval et des jours gras, il est possible de reconstituer, sans trop de peine, la physionomie de ce marché célèbre.
Pendant toute la durée de la foire, que venaient ouvrir solennellement le prévôt de la ville et le lieutenant général de police, une foule immense s'y pressait de tous les coins de Paris et des environs. C’était entre les boutiques, dans les ruelles débordant de boue et de crotte, un effroyable tohu-bohu, un va-etvient incessant de cavaliers à moustaches en crocs et à larges panaches, de grandes dames vraies ou fausses, étalant le fard de leurs joues et le luxe de leurs déshabillés galants, de soldats à la longue rapière, de pages à l’affût d'une niche, de laquais courant après les querelles, de filous, de mendiants, de ba-
1. En 1607, on dansa au Louvre un ballet intitulé : !’.4pcouchement de la foire Saint- Germain . — lie Beauchamps mentionne aussi, en 1606, un Ballet de la foire de Saint-Germain, qui est peut-être le même.
daiids. Les équipages se croisaient, les vinaigrettes renversaient les chaises à porteurs, les cochers se disputaient de la voix, du geste et du fouet, et il fallait quehjue bravoure pour s’engager résol ûment dans cette marée humaine, où parfois un mouvement de reflux et d’irrésistibles poussées produisaient des catastrt)phes jour à tour grotesques et terribles. Joignez-y le concert des sonnettes, des flûtes, des mirlitons, des sifflets, des tambourins et des trompettes ; le vacarme des industries tapageuses qui encombraient les abords du marché, les cris des oublieux, des limonadiers et des marchands de tout genre, le bruit infernal des conversations, des discussions, des injures, des rixes, des provinciaux criant au voleur, des infirmes sollicitant la charité publique, des jeunes seigneurs rossant la garde et de la garde rossée par les jeunes seigneurs , et vous aurez une trèslégère idée de ce qu’on entendait ii la foire Saint- Germain.
Le jour était surtout réservé au peuple, mais la nuit amenait avec elle une assemblée plus brillante. C’était le moment choisi par la noblesse et les grandes dames, pour faire leur apparition au milieu des merveilles du marché, et le roi lui-même ne dédaignait pas de s’y montrer quelquefois. Henri IV et la reine n’y manquèrent pas un seul jour, nous apprend l’Estoile, en l’année 1608, et ils avaient une loge où étaient dressés la table et le tapis pour jouerau bre-
LES FOIRES DE PARIS
lan. A la clarté des milliers de flambeaux allumés à chaque boutique et qui transformaient la foire en une sorte de palais enchanté, allait lentement de long en large, comme au Cours, cette foule bariolée d’éclatants costumes, les dames couvertes du masque de velours noir. Alors surtout les tire-laines et les coupebourses faisaient leur office; alors aussi se nieraient les intrigues amoureuses. Les vertus faciles ne manquaient point sur le champ de foire ; il n’était pas rare de s’y voir civilement abordé par une nymphe qui venait vous proposer la collation, et, s’il faut en croire Scarron et Kegnard, un peu suspects l’un et l’autre en pareille matière, plus d’une bourgeoise évaporée, plus d’une petite marchande à l’œil lutin profitaient de la circonstance pour se faire mettre à mal. D’unboutà l’autre de sa comédie, Dancourt nous montre les marchands forains faisant, concurremment avec leur commerce, le métier d’entremetteurs, et prêtant leurs boutiques aux rendez-vous galants.
La foire Saint-Germain était aussi un lieu de combats non moins que de divertissements et d’affaires. J’en ai déjà touché un mot; ci-joints deux extraits de l’Estoile, qui montreront que je suis loin d’avoir exagéré :
Cf Le 10 février 1597, le duc de Nemours et le comte d’Auvergne allèrent à la foire, où ils commirent dix mille insolences : un avocat y perdit son chapeau, et fut bien battu par les gens du comte d’Auvergne... »
LA roiIUi SAINT-GKRMAIN. 203
« Pendant la foire Saint-Germain do cette année (1005), où le roi alloit ordinairement se pourmener, se commirent à Paris des meurtres et excès infinis, procédant des débauches de la foire, dans laquelle les pages, laquais , écoliers et soldats des gardes firent des insolences non accoutumées, se battant dedans et dehors comme en petites batailles rangées, sans qu’on y pût ou voulût donner autrement d’ordre. Un laquais coupa les deux oreilles à un écolier et les lui mit dans sa pochette, dont les écoliers mutinés, se ruant sur tous les laquais qu’ils rencontroient, en tuèrent et blessèrent beaucoup. Un soldat des gardes ayant été attaqué dcsdils laquais au sortir de la foire, et atterré par eux de coups de bâton sur les fossés de Saint-Germain, s’étant enfin relevé, en tua deux et les jeta tout morts dans les fossés, puis s’en alla et se sauva. Yoihà comme les débauches, qui sont assez communes en matière de foire, furent extraordinaires en icelle. »
Au siècle suivant, les choses n’avaient pas changé. Barbier, dans son Journal (mars 1721), nous raconte en détail une lutte en règle entre les pages du roi et des princes du sang, et les pages des seigneurs et ambassadeurs étrangers, à qui les premiers voulaient interdire l’entrée sur la scène dans la loge de je ne sais quel bateleur. Cette rixe sanglante se prolongea trois jours, et il fallut, pour y mettre fin, la sérieuse intervention de la force armée.
■iüi LES lOlRES LE PARIS.
Les accidents n’étaient guère moins rares au milieu de cette foule immense et tumultueuse, pressée en tous sens dans les rues innombrables de la foire. L’entrée du côté de la rue de Tournon, en particulier, était une gorge étroite, à pente rapide, où les piétons ne trouvaient ni recoin, ni allée, pour se garer des voitures dont les roues effleuraient les murailles.
Que vendait-on à la foire Saint-Germain? On y vendait de tout et d’autre chose encore. Les commerçants sérieux y accouraient de toutes les villes de France, principalement d’Orléans, de Beaumont, d’Amiens, de Nogent et de Reims. Quant à Paris, il fournissait surtout les boutiques de luxe, de modes, de jeux et de rafraîchissements. Chaque objet de commerce avait son quartier distinct et chaque carré était consacré à la même industrie *. Les robes de chambre de Marseille, les chemises de toile de Hollande, les bonnets à la siamoise, les pointscoupés de Gênes, les diamants d’Alençon, les peintures de Flandres s’étalaient à tous les yeux. Ici, c’était un Portugais vendant des chinoiseries, de l’ambre gris, de la porcelaine line; là, uu Provençal débitant des oranges et des citrons; de ce côté, un Turc (postiche, bien entendu), avec son baume de Perse, ses marchandises du Levant, ses eaux de senteur de Constantinople; plus loin, un Arménien annonçant à
1. Kntre les rues Garaiieière et Je Touriioii se trouvait le Champ crotte, destiné à la vente des bestiaux.
grands cris qu’il tenait boutique de thé, chocolat et café ‘.Lingers, épiciers, merciers,bijoutiers, orfèvres, couteliers, quincailliers, oiseliers, parcheminiers, chirurgiens, marchands de jouets, peintres surtout (comme on appelait les marchands de tableaux), ébénistes et sculpteurs s’y succédaient en ordre méthodique. Dieu sait tout ce qui s'y vendait de fromages de Milan, de sucreries coloriées et de dragées de Verdun! On y coudoyait à chaque pas les gaufriers, confituriers*, pâtissiers français et limonadiers italiens. On y trouvait à foison les jeux de dés (qui y furent interdits peu d’années après la mort de Louis XIV), vrais coupe-gorge où trônaient les chevaliers d'industrie, — et les Manques^, amassant la foule au son retentissant de la trompette.
1. Le premier café de Paris fut établi à la foir|^ Saint-Germain par l'Arménien Pascal, qui alla se fixer ensuite quai de l’Ecole. Plus tard, au moment où la mode du café commençait à se passer, suivant la prédiction de madame de Sévigné, le Sicilien Procope s’établit h la môme foire, et le remit en vogue, par la magnificence de sa boutique et la bonne qualité de la liqueur qu’il servait.
2. Chez lesquels on faisait souvent la partie d’aller manger des confitures tout son soûl. (Boursault, Lettres à Babet.)
3. Les blanques étaient des loteries où le billet blanc perdait ; les billets gagnants portaient la désignation de leurs gains. {Recherches de Pasquier, livre VII, ch. xl.) Ce fut une des grandes modes du xviie siècle. L’Estoile et le Mercure de France nous apprennent qu’un nommé Jonas avait loué jusqu’à 1,400 livres pour quinze jours une maison où il voulait installer une blanque, pendant la foire Saint-Germain (1609' . L’année précédente, un arrêt du Parlement avait défendu à
LES FOIRES DE PARIS
Quant aux cabarets, richement tapissés, ornés de glaces, de tableaux et de lustres, ils écoulaient des centaines de tonnes de ratafia, hypocras, aigre de cèdre, muscat, vins de Saint-Laurent, de laVerdée, de Rivesaltes, de Malvoisie, eau de cannelle, eau de Forges et de Bourbon, etc. Dans les premières années du xvii' siècle, lorsque le tabac commença à se répandre, la foire Saint-Germain fit grande fête à cette drogue, et les amateurs entraient aux cabarets, rien que pour priser et fumer la nicotine, servie des mains de l’hôte.
A défaut des descriptions ultra-familières de Scarron et de François Colletet, le poète crotté, — trop longues pour trouver place ici, — nous croyons devoir l’eproduire le léger croquis que Loret a laissé de ce lieu de délices, à la date du 22 février 1664 :
On y voit de tous les côtés Cent plaisantes diversités,
Cor, outre les orfèvreries.
Outre les riches pierreries,
Quantité de bijoux fort beaux Qui brillent, le soir, aux flambeaux;
cette foire les jeux de cartes, dés, quilles et tourniquets. Celte mesure était urgente, car tout le monde, depuis le plus petit bourgeois jusqu’aux plus grands seigneurs, venait risquer sa fortune dans les académies de jeu qui y fourmillaient, et le 23 février 1607, Henri IV lui-méme, le roi économe qui marchandait si âprement les boutiquiers de la foire, et leur offrait dix-huit livres éeus quand ils en demandaient soixante, y avait perdu 700 éeus contre M. de Villars,
LA FOIRE SAIiNT-GERMAIN.
Outre mainte belle marchande.
Outre les toiles de Hollande,
Les beaux rubans, les fins mouchoirs,
Les porcelaines, les miroirs,
Les tableaux et les antiquailles Qui ne sont pas pour des canailles,
Les confitures et douceurs.
Marionnettes et danseurs ;
Outre les animaux saurages.
Outre cent et cent batelages,
Les Fagolins et les Guenons,
Les mignonnes et les mignons,
On voit un certain babile homme (Je ne sais pas comme on le nomme)
Dont le travail industrieux Fait voir à tous les curieux Non pas la figure d’Hérodes,
Mais du grand colosse de Rhodes,
Qu’à faire on a bien du temps mis ;
Les hauts murs de Semiramis,
Où cette reine fait la ronde;
Bref, les sept merveilles du monde.
Dont très-bien des yeux sont surpris,
Et que l’on voit à juste prix.
Ces derniers vers nous servent de transition naturelle pour passer des bagatelles de la porte, que nous avons examinées jusqu’à présent, au principal attrait de cette bienheureuse foire. Avons-nous besoin de dire qu’elle était le paradis des saltimbanques, farceurs, opérateurs, bateleurs, montreurs de raretés et de curiosités ’, diseurs de bonne aventure, et de toute la confrérie de Bohême ? Ah ! les belles choses qui sollicitaient de toutes parts, dans ce joyeux quar-
1. On donnait plus spécialement alors le nom de mriosités à des questions adressées à un prétendu sorcier, pour connaître l'avenir.
LES FOUIES DE PARIS
lier qu’on trouvait tout à l’entrée, les regards et l’argent du badaud ! Aimait-il le merveilleux ? Il avait le choix entre maître Gonin avec ses tours de passe-passe et de gibecière, et l’Kgvplienne qui l’attirait en un coin pour lui prédire, d’après l’inspection de sa. ligne de vie, qu’il mourrait centenaire; il marchait entre une double rangée de sanctuaires magiques, décorés de crapauds, de chats noirs, de squelettes, de grands lézards empaillés, où, moyennant un sou, le sorcier en chapeau pointu lui faisait prédire l’avenir par des Bouches de Vérité en carton. Aimait-il les monstruosités de la nature : dès lors comme aujourd’hui il ne manquait pas de veaux à deux têtes et de géants ' . S’il avait du goût pour l’histoire et les aits, il allait voir les momies ou les figures de cire, ce que l’on appelait le Cercle, c’està-dire une réunion de personnages groupés en rond, d’une façon vivante et expressive, et jouant des scènes de chant et de danse. Préférait-il les tours de force ou d’adresse? Cinq cents loges se disputaient l’honneur de sa présence, au son du clairon, du tambour et du tambourin à sonnettes. Bon Dieu! que de sauteurs, que d’hommes grimpés sur des écha.sses, que d’animaux savants, que de meneurs d’éléphants, d’ours et de lions, que de danseurs de corde !
1. Madame de Sévigné n’a pas dédaigné de mentionner avec admiration la grande diahletae de femme qu'on y montrait en 1671 (lettre du 13 mars'.
Et n’allez pas croire que les saltimbanques du xvir siècle fussent de petits garçons à côté des nôtres! Non, en vérité; ils auraient pu, sans crainte, affronter le public blasé du Cirque ou de l’Hippodrome. Il y avait bien quelques fraudes, et les saltimbanques du temps passé n’étaient pas plus scrupuleux que les nôtres en fait de phénomènes. Mercier nous apprend, dans son Tableau de Paris qu’en plein xviii' siècle, on y créait des géants à l’aide d’un ingénieux système de coiffures et de brodequins au talon élevé ; des animaux extraordinaires et uniques, avec des ourses rasées, épilées, auxquelles on avait passé des chemises, vestes et culottes; des colosses de bois qui parlaient, grâce à un petit garçon caché dans leur ventre. Si l’on pouvait pénétrer dans le secret des baraques foraines du xvii* siècle , on y trouverait sans doute bon nombre de tours analogues, mais il resterait pourtant bien des choses vraiment singulières.
Ainsi, que dites-vous de l’industriel qui avalait un seau d’eau claire tout entier, puis le rendait par la bouche en lui donnant la couleur demandée?
dites-vous des rats qui dansaient sur la corde, et de la guenon qui signait son nom? A vrai dire, la danse de corde et les animaux savants étaient alors, comme aujourd’hui, le spectacle classique de la foire, et la