NOTIONS CÉNÉRALES ET PRÉLIMINAIRES
Il a toujours existé de ces hommes bienfaisants et méconnus, qui se sont imposé pour mission do mettre le grand art de guérir à la portée de toutes les bourses comme de toutes les intelligences, et qui, si l’on me permet cette ambitieuse métaphore , proportionnée à l’importance du sujet, promènent de ville en ville et de rue en rue la science divine d’Esculape sur l’humble tombereau de Thespis.
Dès le xm® siècle, l’existence et les hauts faits des mires ambulants sont attestés par quelques-uns des plus anciens monuments de notre littérature. Des personnages mi-bouffons et mi-médecins parcouraient les villes et les campagnes avec leurs drogues.
qu’ils débitaient sur la place publique. Ces drogues étaient surtout des herbes de la Saint-Jean, vendues par Vherbier à grand renfort de lazzi et de grimaces.
Vers la fm du moyen âge , les Mauloüe, les Malassegnée, les Malassis s’étaient acquis une renommée légitime sur les places publiques de Paris, et principalement sans doute sur la place de Grève, qui était alors le grand théâtre de tous les divertissements populaires; mais quelle que fût leur habileté, il faut bien reconnaître qu’ils n'en étaient encore qu’à l’enfance de l’art, et les Tabarin, les Barry, les Orviétan, allaient bientôt replonger leurs noms dans l’oubli.
Du modeste mire ambulant du moyen âge, tel que nous l’avons montré à l’œuvre dans notre chapitre sur les jongleurs, au glorieux opéraleiir du xvii« siècle, il y a loin , — aussi loin que de la ville de boue de Philippe- Auguste à la ville de marbre de Louis XIV. Ce titre d’opérateur a lui-même je ne sais quoi de majestueux , qui est tout à fait en rapport avec la littérature de la grande époque. On voit bien poindre, dès les premières années du xvii* siècle , le nom injurieux de charlatan, qui aujourd’hui a définitivement prévalu; mais ce sont surtout les docteurs de la Faculté qui l’emploient contre leurs heureux rivaux de la rue , tandis que la foule persiste à les traiter d’opérateurs, et qu’eux-mémes s’appellent pompeusement médecins chimiques ou spagyriques, par opposition aux galéniques de la Faculté. Et pourquoi eussent-
ils courbé la tête sous l’indignation des Diafoirus et des Desforiandrès ? Ils étaient aussi habiles qu’eux, ils payaient patente pour exercer leur profession en public *; s’ils tuaient quelquefois le client, c’était du moins en le faisant rire, et la foule les préférait de beaucoup à leurs solennels et lugubres confrères.
A Paris, durant le xvii® siècle, les opérateurs avaient choisi pour centre de leurs travaux le Pont-Neuf et ses abords.
Vous, rendcz-Tous de charlatans,
s’écrie le poète Berthod, dans la Ville de Paris en vers burlesques ,
Pont-Neuf, ordinaire théâtre De vendeurs d’onguent et d’emplastre.
Séjour des arracheurs de dents,. . .
D’opérateurs et de cbymiques Et de médecins spagyriques.
Il y en avait de toutes sortes et de tous étages, depuis le pauvre diable qui portait lui-même sa boite à médicaments sous le bras jusqu’à celui qui traînait à sa suite toute une bande d’auxiliaires. Les plus riches possédaient de vraies troupes de comédiens, qui eussent pu lutter sans désavantage contre celles des principales villes de province, et ils attiraient le public à leurs drogues en l’amusant par des lazzi, des chansons, des parades et des farces,