‹ Tableau du vieux ParisChapitre 70 sur 138 · Molière, V Amour médecin, acte II, sc. vu · texte numérisé non relu

Molière, V Amour médecin, acte II, sc. vu

ments, les tours de gibecière, tenaient une large place, étaient habituellement gratuites ‘, n’ayant d’autre but que de servir d’appât à la vente? Est-il besoin d’ajouter encore que, loin de briller par la décence et le bon goût, elles tombaient facilement dans la grossièreté et pis encore?

Les opérateurs vivaient en bonne intelligence et confraternité avec les comédiens, qui alors n’étaient pas toujours beaucoup au-dessus d’eux. Le Roman comique , en plusieurs passages , rend témoignage de ces relations amicales, et après lui le Voyage de Guibray (1704), curieux et rarissime petit livre qui fait comme la suite naturelle du Roman comique. Quelle différence pouvait-onvoir,je vous le demande, entre Gaultier-Garguille et Turlupin, qui du reste, avaient commencé par les tréteaux de la place publique, et Tabarin ou Barry? Des deux côtés, mêmes grimaces, mêmes quolibets, même accoutrement, même jeu et à peu près mêmes pièces. Aussi les opérateurs et les comédiens s’empruntaient-ils réciproquement des sujets, et passaient-ils de l’un à l’autre genre d’existence avec la plus grande facilité du monde. Galinette la Galine, de l’Hôtel de Bourgogne, ne croyait pas

1. Suite du Roman comique, chap. iv (t.II, p. 150 de notre «'îdit. chez Jannet); R. Poisson, VAprès-soupé des auberges, scène vu. Mais pas toujours pourtant (Poisson, le PotHe Basque, scène ii) : il arrivait parfois, en effet, que l’opérateur se laissait absorber par le directeur de troupe, et que les drogues n’étaient que le prétexte ou le masque de la comédie.

compromettre sa dignité en comparaissant sur les planches à côté i’il signor Hieronymo , le célèbre empirique; d’un autre côté, Guillot-Gorju, Bruscambille et Jean Farine ne faisaient qu’un saut de leurs tréteaux à l’Hôtel de Bourgogne, lequel même, à ce que nous apprend encore le Voyage de Guibray^ se remontait à fond en dépouillant Mondor de ses plus excellents bateleurs. Dancourt a donc pu supposer, sans trop d’invraisemblance, que sa comédie de l’Opérateur Barry, iouée sur le Théâtre-Français en 1702, était une farce représentée devant les spectateurs par ce grand homme lui-même.

Mais s’ils étaient en rapports suivis avec les comédiens, ils ne l’étaient pas moins avec tous les vagabonds des grandes routes. Le même Voyage de Guibray nous les montre, à plusieurs reprises, associés à des troupes d’Egypliens, comme on disait alors, jusqu’à leur acheter des femmes, ou emprunter leur aide pour voler des enfants. Il y a, dans le Discours de l'origine des ciarlg.tans . un chapitre entier qui roule sur leurs mœurs dépravées, et qui les accuse d’être coureurs, parjures , babillards, libertins, joueurs, menteurs , passefins, piliers de tavernes et cabarets. Le tableau n’est pas flatté, quoique nous l’ayons adouci en le reproduisant. Nous aimons à croire que l’auteur, en digne médecin galénique, a chargé quelque peu les couleurs dont il a peint ses adversaires.

OPÉRATElîllS ET CHARLATANS.

nARRY FT I.’ORVIKTAN < .

Barry brillait à Paris dans la première moitié , et même dès les premières années du xvn« siècle. C'est à tort qu’un de nos érudits les plus distingués l’a fait contemporain de la comédie à laquelle Dancourt a donné son nom (l’Opérateur Barry, 1702). En lisant avec soin le prologue dont elle est précédée, on aurait pu voir que l’auteur lui fait dire de lui-même. " Il y a quatre-vingt-treize ans, je faisois un bruit de diable

1. On s’est assez souvent occupé des plus célèbres opérateurs et farceurs dont il sera question dans ce chapitre et les deux suivants. Quelques-uns, comme Tabarin et Gaultier- Garguille, ont été l'objet de recherches particulières. Parmi les travaux d’ensemble, nous citerons surtout la curieuse Histoire du Pont-Neuf [Ueniu, 2 vol. in 18), oii M. Ed. Fournier a parlé de ceux qui rentraient dans le cadre tracé par son titre, mais en général d’une manière moins étendue que nous avons pu le faire dans ce livre, et aussi les Personnages célèbres dans les rues de Paris, de Gouriet (2 vol. in-8“, 1811), les articles de M. André Thomas dans la Patrie (1850) et de M. Labat dans le Musée des familles (t. XIII, etc.), études amusantes et spirituelles, où la fantaisie tient plus de place que l’érudition. Ceci dit une fois pour toutes, ajoutons que la nature de cet ouvrage nous a généralement conduit à traiter le sujet d'une façon plus complète, et que, tout en proQtant au besoin des travaux do nos devanciers, nous croyons l’avoir enrichi de plusieurs détails nouveaux.

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à Paris, • ce qui reporte à 1G09 l’époque dont il est question. Ce renseignement, d’ailleurs, concorde parfaitement avec deux autres, que nous puisons dans VHistoire de Darry, Filandre el Alison, publiée à la suite du Voyage de Guibray (1704). En effet, on y lit d’abord que , lors de son dernier voyage à Rome, postérieur à son séjour à Paris, le Pape fit frapper en son honneur une médaille qui portait le millésime de 1644. Il est fâcheux qu’on ne trouve pas d’autres dates dans ce curieux récit, mais celle-là suffit à peu près à i?otre but. En outre, on y raconte que peu de temps après, et vers la fin de sa vie, lorsqu’il était déjà âgé d’environ soixante-dix ans, il se rencontra à Rouen avec les débris de la troupe de Mondor, dont l’Hôtel de Bourgogne s’était approprié la meilleure partie. Or, c’est de 1618 à 1635, et peut-être même plus tard, que Mondor brillait sur le Pont-Neuf : cette nouvelle date ne peut donc que confirmer les deux précédentes. Ainsi rien ne s’oppose — bien au contraire — à ce que, suivant Dancourt, Barry fit « un bruit de diable • à Paris en 1609, époque où il aurait eu quelque chose comme trente-cinq ans.

Espérons que les historiens nous sauron l gré d’avoir rétabli la vérité sur ce point capital.

Suivant le même Dancourt, l’illustre opérateur portait l’harmonieux et imposant prénom de Melchisedech. Là se bornent à peu près tous les renseignements biographiques qu’il nous donne sur son

compte, mais nous avons, pour y suppléer, YHistoire de Barry, dont nous parlions tout à l’heure, histoire qui est racontée dans le plus grand détail par la propre fille de l’habile médecin chimique. C’est ce document que nous suivrons pas à pas, au risque, pour cette fois, de nous éloigner beaucoup de Paris.

Donc Barry était un grand homme de fort bonne mine, ce qui n’est pas indifférent quand il s’agit d’un opérateur. Il portait la barbe longue et les cheveux courts, et était habillé d’une soutane de satin noir avec des boutons d’or, et d’un manteau traînant de la même étoffe. A Paris, il se tenait sur la place Dauphine. Notre héros voyageait beaucoup ; il fit, entre autres, plusieurs excursions à Rome. La dernière fois qu’il s’y rendit, la peste y exerçait d’horribles ravages, et les cardinaux mêmes se disposaient à fuir. Barry alla trouver le Saint-Père, obtint la faveur de lui parler, et comme Dieu l’avait doué d’éloquence , il lui vanta avec tant de chaleur la vertu de son antidote qu’il le détermina à rester, ainsi que les cardinaux et seigneurs qui n’étaient pas encore partis. Aussitôt il fit bâtir un magnifique théâtre sur la place Navone, et travailla si bien avec ses remèdes qu’en moins de quinze jours il arrêta le cours de la maladie. Rome changea de physionomie, grâce au miraculeux opérateur, qui se vit comblé d’honneurs et de biens. Le Pape lui fit présent d’une grande médaille d’or, frappée en son honneur, ou

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l’on voyait d’un côté son efTigie, et sur le revers l’inscription suivante :

INNOCENTIÜS DKCIMUS BARRIDO, URBIS SANATORI,

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