ANNO SALUTIS
Après avoir laissé en Italie une Anglaise qui l’avait suivi, Barry quitta la ville étemelle avec deux belles Romaines, les signore Morini et Colombina, qui ne purent se séparer de lui. Le cher homme ne demandait pas mieux pour le moment. Il était fort inconstant dans tous ses goûts , et d’une humeur libertine que déplore amèrement sa fille. Il rentra en France, et arriva, après nombre de stations intermédiaires, à la célèbre foire de Guibray, qui se tient, comme on sait, dans un faubourg de Falaise. Il avait ramené d’Italie une troupe admirable, qui s’était récemment augmentée d’un Trivelin, fils naturel qu’il avait eu d’une Égyptienne. Ce Trivelin était un grand garçon fait au tour, et le premier qui ait dansé sur la corde sans balancier. En outre , les riches décorations qu’il avait rapportées de Venise, l’excellence et la grande réputation de ses remèdes, la beauté et la variété de ses pièces italiennes jouées par des acteurs hors ligne , lui attiraient une foule innombrable. Un jour, on allait commencer la pièce et ses comédiens achevaient de s’habiller, pendant qu’il était resté avec la signora Morini à entretenir l’auditoire de la vertu de son antidote et des effets
merveilleux qu’il en avait obtenus , tout en jouant avec des crapauds, des aspics et des vipères qu’il tenait dans ses mains , pour montrer à quel point il dédaignait les morsures des bêtes venimeuses, quand un homme apporta une fiole et un billet à la demoiselle Morini, et se perdit dans la foule. Le billet était un défi d’expérimenter le poison contenu dans la fiole. Le glorieux Barry lut ce défi tout haut, l’accepta, et pour qu'on ne pût croire que c’était un tour concerté d’avance, il fit avaler une seule cuillerée de la liqueur à un chien, qui creva sur-le-champ. Sans se laisser effrayer par ce résultat terrible , ni arrêter par les larmes de sa troupe, il versa le contenu de la fiole dans un verre, et son Marocain lui prépara un peu d’orviétan, qu’il prit dans une boite tirée au hasard parmi celles qu’on vendait. Barry avala alors le poison, dont l’effet fut si instantané, malgré la promptitude qu’on mit à lui administrer le remède, qu’il enfla extraordinairement, et tomba en défaillance. On le crut mort. Par bonheur, son fidèle Marocain le fit mettre aussitôt entre deux matelas, et il en fut quitte pour quelques joups d’indisposition qui ne l’empêchèrent pas de paraître en public. On juge du débit prodigieux qu’obtint alors sa marchandise.
Ce poison avait été composé secrètement par la Morini, qui était jalouse et se croyait moins aimée que la Colombina. Voyant son coup manqué, et craignant d’être découverte, elle corrompit le Trivelin,
et l’amena à profiter de la confiance de son père pour lui voler tout ce qu’il avait d’or et d’argent.
De Guibray, Barry descendit à Rouen, alors désolé par le pourpre. Reçu avec une bienveillance particulière par le premier président du parlement, il délivra en peu de jours la ville de cette maladie, aussi dangereuse que la peste. Puis il alla courir le royaume et les pays étrangers, sans rien changer de son genre de vie, quoiqu’il fût septuagénaire. Ce fut à Amiens qu’il termina son existence aventureuse. Un sauteur, qu’il avait amené de Portugal, le vola de concert avec Golombina, puis tous deux se sauvèrent en Hollande. Barry, cette fois, avait été si complètement dépouillé qu’il dut congédier sa troupe. Ce dernier malheur lui donna le coup mortel ; son esprit même y succomba, et entraîna dans sa chute un corps ruiné par quatre-vingts ans de travaux et de plaisirs. Le grand Barry, le faVori des princes, le vainqueur de la mort, s’en fut mourir à l’hôpital, où, touché enfin de la grâce , il pleura amèrement ses fautes et eut la fin la plus édifiante.
Son contemporain , il signor Hieronymo Ferranti , d’Orviéto*, avait primitivement son théâtre dans la
1. De son vrai nom Christophe Confugi, d’après la découverte faite par M. Ravenel dans les registres de Saint-Jacquesdu-Haut-Pas. Cependant, on pourrait contester ce point, s’il en valait la peine, et essayer d’établir que ce nom était plutôt celui d’un successeur de l’Orviétan, d’un de ceux qui
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cour du Palais*, d’où il semble s’être transporté plus tard aux abords du Pont-Neuf*. Le spectacle du seigneur Hieronymo ôtait un des mieux organisés et des plus courus. Aux quati'e coins de la scène se tenaient quatre excellents joueurs de viole qui faisaient merveille, assistés de l’unique bouffon Galinette la Galina, célôbrepar ses grimaces et l’énorme plume rouge qui coiffait son bonnet pointu. Au milieu il signor Ilieronymo, debout, en superbe équipage, une grosse chaîne d’or au cou, célébrait, dans un langage tout de miel et de sucre , et plein de la plus artificieuse rhétorique, les propriétés admirables de ses onguents, baumes, huiles, extractions, quintessences, distillations et calcinations. Ce qui fit surtout sa célébrité, ce fut l’invention d’une drogue dont la thériaque formait la base, et qui s’appelait l’orviétan, du nom de sa ville natale. Ce mot est resté comme terme générique; quelques années plus tard, on l’employait
avaient hérité de son titre en même temps que de son secret (Voir une note de M. Honnardot, page 117 du Paris ridivule et burlesque, publié par M. P. Lacroix).
1. Les tromperies des charlatans découvertes, par le sieur Courval (1619).
2. Peut-être la cour du Palais est-elle ici, par abréviation, pour la cour de Vile du Palais, et alors elle désignerait la place Dauphine, qui est dans l'{/e du Palais, comme on appelait souvent la Cité au XVII" siècle (Lemaire, Paris anc. et tiouv., t, III, p.313, etc.), et qui a toute la physionomie. d’une cour. L’explication est vraisemblable ; si elle est vraie, Hieronymo n'aurait pas changé de place.
■J40 OPÉRATELnS ET CHARLATANS.
indifféremment pour désigner un charlatan ou sa drogue, et même le lieu où il la débitait*. L’orviétan eut une vogue immense ; il obtint, à la date du 9 avril 1647, un privilège renouvelé près d’un siècle plus tard, après un nouvel examen, fut même approuvé solennellement en 1653, par douze docteurs de la Faculté, que leurs collègues s’empressèrent d’accabler de leur indignation *, et conserva très-longtemps une vogue extraordinaire.
Hieronymo, pour expérimenter un de ses remèdes, se brûlait publiquement les mains avec un flambeau jusqu’à ce qu’elles fussent couvertes d’ampoules , puis, par l’application de son onguent, il se guérissait en deux heures. Mais le sieur de Courval nous apprend qu’il avait eu soin d’abord de se laver secrètement avec une eau artificielle, qui garantissait de la flamme les parties fraîchement imbibées, tout en lui p«nnettant de produire à l’épiderme des pustules sans aucune consistance. Voici qui était plus fort ; il se donnait des coups d’épée à travers les muscles de l’épigastre, principalement ceux qui sont situés vers les hypocondres; puis il appliquait son baume sur les plaies, dont le lendemain on n’apercevait plus que la cicatrice presque entièrement fermée. Mais, dit encore le sieur de Courval, « c’étoit une guérison