Histoire du poète Sibus
2. Lettre de Guy-Patin, du 6 janv. 1651. Il y donne de piquants détails sur cette affaire.
palliative, une cure charlalanesque et trompeuse, pour piper le monde, car lesdites plaies étoient encore toutes fraîches et récentes en leur fond, et n’étoient guéries qu’en apparence et superficiellement. » Il est permis de trouver l’explication insuffisante. Et lorsque le sieur de Courval raconte la même chose de plusieui's charlatans d’Avignon qui se perçaient les bras avec des poignards, pour faire croire au peuple qu’ils se guérissaient en vingt- quatre heures par la seule application de leur onguent, tandis qu’en réalité au bout de huit jours la blessure, amendée à la surface, restait fort irritée à l’intérieur, je ne puis m’empêcher d’admirer le courage de ces hommes , et à quel point ils se dévouaient au martyre pour la propagation de leurs drogues. A supposer même que l’effet en fût purement extérieur, c’était déjà quelque chose qu’un remède qui, du jour au lendemain, savait cicatriser, au point de la rendre à peu près invisible, une plaie profonde faite avec le poignard ou l’épée.
Il signor Hieronymo brilla à Paris durant plus de trente ans. Comme ses confrères, il jouait des farces
1 . Avignon était une ville renommée pour ses opérateurs : le voisinage de l’Italie avait influé sur elle. Nous apprenons, par une plaquette intitulée le Clairvoyant tnferuenu sur la réponse de Tabarin (1619), qu’il y avait alors un opérateur connu particulièrement sous le titre de l’Avignonnais, lequel vendait une drogue baptisée du nom prétentieux de polycreaton,
et parades. Le nom de sa drogue était devenu le sien, et ce nom se trouve souvent usurpé par les pamphlétaires d’alors, qui abritaient leurs ouvrages compromettants sous sa signature. On a les Sanglots de l’Orviétan sur l'absence du cardinal Mazarin ; le Dialogue de Jodelet et de l’Orviétan sur les affaires du temps (1649), etc.
Le Boulanger de Chalussay a fait jouer un rôle à l'Orviétan, comme à Barry (qu’il écrit Bary) dans sa comédie à’Elornire kgpocondre, publiée seulement en 1670, et dont l’action ne peut se passer qu’un petit nombre d’années auparavant, postérieurement à 1665, puisqu’il y est question de l'Amour médecin, joué cette année-là, et qu’elle peut être considérée comme une riposte de la Faculté, bafouée dans cette pièce. Mais il ne faut pas sans doute en conclure absolument (fue ces deux grands hommes exerçassent encore à cette date; seulement ils vivaient toujours dans le souvenir populaire et ils étaient passés à l’état de types. Le Boulanger de Ghalussay les a mis en scène pour mieux humilier Molière, qu’il nous présente comme leur élève. Angélique , qui n’est autre que Madeleine Béjart , raconte devant toute la troupe du Palais-Royal la jeunesse de Molière ; après avoir dit que son père le fit rece^ voir avocat, elle ajoute :
Cependant, sçavez-vous ce que faisoit le drolle?
Chez deux grands charlatans il apprenoit un rolle
Chez ces originaux, l'Orviétan et Bary,
Dont le fat se croyoit déjà le favory.
ELOHIRE.
Pour l’Orviétan, d'accord ; mais pour Bary, je nie D’avoir jamais brigué place en sa compagnie.
ANOÉUQÜE.
Tu briguas chez Bary le quatrième employ;
Bary t’en refusa, tu t’en plaignis à moy.
Et je me souviens bien qu’en ce temps-là mes frères T’en gaussoient, t’appelant le mangeur de vipères;
Car tu fus si privé de sens et de raison Et si persuadé de son contre-poison,
Que tu t’offris à luy pour faire ses épreuves,
Quoy qu’en nostre quartier nous connussions les veuves De six fameux bouffons crevez dans cette employ.
Ce fut là que chez nous on eut pitié de toy.
Car mes frères, voulant prévenir ta folie.
Dirent qu’il nous falloit faire la comédie ' .
Plus haut (acte I", sc. lii), Le Boulanger de Chalussay nous avait montré Molière en tête à tête avec l’Orviétan etBarry, et refusant de s’asseoir dans un fauteuil devant eux, parce qu’il se souvient
Que l’un et l’autre fut ton maistre.
n ne nous dit pas pourtant en propres termes qu’il soit monté sur leurs tréteaux, et qu’il ait mangé des couleuvres en place publique ; il faut lui en savoir gré. Sous l’exagération haineuse d’un ennemi, il pourrait bien y avoir un fond de vérité dans ces
1. Elomire hypocondre, scène ti du Divorce comique, intercalé dans le quatrième acte.
assertions, en ce sens du moins que Molière, qui, non content d’étudier Scaramouche et Gaultier- Gargnille, avait également tiré parti du théâtre de Tabarin, dut ne pas dédaigner davantage les parades de Barry et de l’Orviétan.
Le Boulanger de Chalussay prête à ces deux grands hommes un langage sentencieux , emphatique et farci de citations, qui n’a rien de très-vraisemblable. L'Orviétan s’exprime en un baragouin mi-tudesque, mi-ilalien, qui ajoute un charme particulier à .ses hâbleries :
Ma, foussiez-vous larté d'aspics et de vipères,
Lio forte et l' arsenic proulast-il fos fiscères,
Déjà fos intestins en foussent-ils ronchez,
Et foussiez-vous mordou de cent chians enraehez,
Né crainde pu la mort, ny que le mal empire ;
Foicy moy, l’Orfletan, et celac’est tout dire.
11 est permis de croire qu’il a un peu forcé la note; surtout quand il parle des six bouffons crevés dans l’emploi de mangeurs de vipères chez Barry, en dépit de son contre-poison , je n'hcsite pas à croire à une calomnie. Il faut se rappeler que l’auteur était probablement un membre de la Faculté, comme semblent le prouver le sous-titre de sa pièce {les Médecins vengez) et cent détails qui s’y trouvent disséminés : en cette qualité, il devait en vouloir aux deux illustres opérateurs non moins qu’à Molière, et ils ont la gloire d’avoir été calomniés en même temps que lui.
OPÉRATEUnS ET CHARLATANS,