‹ Tableau du vieux ParisChapitre 83 sur 138 · Troisième journée · texte numérisé non relu

Troisième journée

que l’on nomme Charlatan, car il n’a pas bonne trogne, et de bien dire il lui en manque autant ; on dit aussi qu’il le sait bien confesser. En cela l’on peut croire qu’il n’est pas charlatan, si ce n’est que l’on veut dire qu’il use de mots étranges pour mieux vendre et débiter ses drogues. »

« Quant à de Combes, dit plus rudement le Discours de l'origine... des ciarlatans (cb. viii), il est grossier et rustaud, il ne sait lire ni écrire, ni parler, et le peu d’audience qu’on lui donne le fait tenir, comme il est, pour le plus ignorant ciarlatan et le plus effronté menteur qui ait monté jamais en banc. • Mais cette invective est suspecte par son origine. Desiderio Descombes, qui raillait sans cesse la Faculté, et se vantait de pouvoir tout guérir, sauf l’ignorance, la sottise et l’orgueil des médecins patentés, était tout particulièrement en butte à la haine de ces messieurs, qu’il ruinait, d’ailleurs, par l’incalculable débit de ses panacées, car les gens sérieux savaient distinguer en lui l’orateur médiocre de l’opérateur excellent. On raconte qu’ils le firent arrêter, comme ont fait leurs successeurs pour un fameux empirique de nos jours; mais, plus heureux que le Docteur noir, il gagna sa cause , et remonta sur son théâtre triomphant.

On aura remarqué, dans le premier des passages cités plus haut, que le nom de charlatan, commun à toute une classe d’hommes, semble avoir été spécialement réservé , et comme par excellence , à

274 OPÉRATEURS ET CHARLATAK8.

Desiderio Descombes , sans doute à cause de son costume {scarlatano, écarlate). Ce nom et quelques autres indices nous autorisent à croire que c’est de lui aussi qu’il est question dans un des chapitres précédents du même livre. Nous citons cet endroit pour les quelques renseignements qu’on y trouve :

« Je me fis conduire sur le Pont-Neuf, où je tâchois à aller le petit pas; mais il me fut impossible, pour être poussé et foulé par une multitude de petit peuple de toutes sortes d’états, qui avoient quitté leur boutique pour venir voir le charlatan : les uns y menoient leurs enfants plus soigneusement qu’au sermon; les autres étoient huyés pir leurs femmes qui se lamentoient de n’avoir point de pain à la maison, et néanmoins que leur méchant mari s’amusoit à la farce plutôt qu’à sa besogne; et bref, quand je fus arrivé sur le lieu, j’y vis une si grande confusion, mêlée de querelles et de batteries, pour les coupebourses qui s’y rencontrent, que je n’eus le loisir d’entendre trois ou quatre mots de leur science, qui m’étonnèrent de prime-face, parce que le charlatan promettoit de guérir toutes sortes de mau.x en vingtquatre heures, pour une pièce de huit sols.

« Je suis bien misérable, ce dis-je alors, d’avoir « dépensé tant d’argent à me faire médeciner, et avoir • eu tant de mal, puisqu’avec si peu d’argent on peut « recouvrer sa santé. * Et comme je me plaignois.

OPÉRATRrns KT CHARLATANS. 275

marmottant entre mes dents, un homme de la troupe qui m'écoutoit, me toucha sur l'épaule et me dit :

• Ne vous fâchez point de n’avoir usé de ses drogues : « j’en ai acheté plusieurs fois, et pour beaucoup « d’argent, pour me guérir le mal d’estomac, les

• dents et les catarrhes; j’ai trouvé, pour en avoir « usé, mon mal être augmenté. C’est pourquoi je « l’abandonne et le donne au diable avec mon ar- « gent. •

Des dialogues en façon de parades que récitait Desiderio Descombes avec son bateleur, il nous reste un recueil, publié vers l’an 1623, sous ce titre affriolant: les Rencontres, faiitaisies et coq-à-l'asne facécievx du baron de Grattelard, tenant sa classe ordinaire au bout du Pont-Neuf ; ses gaillardises admirables, ses conceptions inouïes et ses farces joviales *. Par malheur, le texte est loin de répondre aux promesses de l’étiquette. C’est un plat, grossier et piètre recueil de balourdises, conçu, comme les dialogues tabariniques, sur un invariable patron : Grattelard pose une question biscornue à son maître, qui y répond de la façon la plus solennelle et la plus doctorale, et Grattelard finit par donner sa propre solution, presque toujours aussi ordurière que possible. A en juger par cet opuscule, Grattelard n’aurait pas

1. A Paris, de l’imprimerie de Julien Trostolle, vis-à-vis du Cheval de bronze, et se vendent en la galerie du Pont- Neuf.

X’7ft OPKlHATKOhS ET charlatans.

eu plus que sou maître le don de l’imagination et de la belle parole, car sur les quatorze questions qui le composent, sept, dont une seule avec une solution différente, ont été textuellement empruntées au Recueil de Tabarin. Ce sont les moins mauvaises. Il est difficile d’en donner des extraits suivis. Nous essayerons pourtant de détacher quelques lignes de celles qui lui appartiennent en propre, pour que le lecteur ait une idée du genre,

La demande XIII est intitulée : A quoi on peut connoUre un âne entre cent brebis. Je passe toutes les vilenies du commencement. Le maître répond à la question avec gravité :

— Outre que la nature a discerné et distingue abondamment chacune espèce des animaux par les propriétés essentielles que toutes ont, chacune en son particulier, la forme extérieure et superficielle du corps les peut aisément faire reconnoitre. Premièrement l'âne est plus grand qu’une brebis.

GRATTKLARD. — Voilà Une belle distinction; il y a des ânes de toutes qualités, mon maître, et à tous âges.

LK maItrk. — Les ânes ont les oreilles plus longues.

GRATTBLARD. — Oh ! pour cctte raison-là, elle n’est point trop impertinente. Ce n'est point leur faute, mon maître : c’est que leur mère ne leur a pas mis de béguin dès leur jeunesse;... mais la seule chose à quoi on puisse discerner un âne dans un troupeau de brebis, c'est à l’œil, mon maître.

LB iTAiTRB. — Voilàune grande subtilité. Est-ce qu’ils ont les yeux plus gros?

OPKRATEtJRS ET CHaEÎ-ATANS. 277

GRATTELARD. — Noii pas. Voiis les peconnoîtrez à l’œil, car si vous étiez aveugle, vous ne pourriez les reconnoître.

La demande VII' : Si Dieu a fait quelque chose de mauvais, a probablement inspiré à La Fontaine sa belle fable du Gland et la Citrouille, et il n’en faut pas davantage pour nous faire beaucoup pardonner à Grattelard.

GRATTELARD. — Eu me promenant dans le jardin, j’ai aperçu une grosse citrouille (par ma foi, c’étoit un vrai tambour de Suisse), qui étoit pendue en l’air. J’admirois comme la nature avoit eu si peu d’esprit de dire qu’un si gros fruit fût soutenu d’une si petite queue. Mais, quand j’ai été plus avant dans le bois, qui est à l’autre extrémité du jardin, j’ai bien changé d’avis et d’opinion.

LE MAÎTRE. — Tu as reconnu enfin que la nature ne produit rien qu’avec grande considération.

GRATTELARD. — Par la mordienne ! j’étois perdu si elle eût fait autrement; car en passant par-dessous un grand chêne, j’entendois chanter un oiseau qui, par sou doux ramage, m’arrêta tout court; et comme je voulois regarder en haut, un gland me tomba sur le nez. Je fus contraint alors d’avouer que la nature avoit bien fait; car, si elle eût mis une citrouille au sommet du chêne, cela m’eût cassé le nez.

Voilà le fumier d’où La Fontaine a tiré sa perle ; mais enfin cette perle, toute brute qu’elle fût encore, se trouvait dans ce fumier.

Grattelard joue aussi un rôle très-actif dans la Farce des Bossus, qu’ont réimprimée les deux éditeurs

278 opérateurs et charlatans.

récents des œuvres de Tabarin, et qui appartenait certainement au théâtre de Desiderio de Combes. On peut la lire, pour voir ce qu’étaient les pièces dont cet empirique amusait son auditoire : des espèces de parades grossières et rapides, où tout était sacrifié à la bouffonnerie de l’action, et qui se terminaient par une bataille générale, comme les comédies jouées chez Polichinelle ou Guignol. Un des personnages se nomme Trostole; il est à croire que c’est le même que le prétendu imprimeur- libraire dont on lit le nom au bas des Rencontres, fantaisies et coq-à-l'asne, d’autant plus qu’il y indique sa demeure comme située visà-vis le cheval de bronze. Pareille chose se faisait souvent, nous l’avons déjà dit. Trostole était donc, selon toute probabilité, un des farceurs de Desiderio Descombes.

Une facétie de 1622 ‘ attribue le curieux et piquant pamphlet des Caquets de l'accouchée au baron de Grattelard, qu’elle qualifie d’homme fort sujet à médire des actions d’autrui. Cette opinion ne peut sé soutenir un moment : nous avons vu que les Caquets de l’accouchée traitent avec un grand dédain le maître de Grattelard, et d’ailleurs, à défaut d’autre preuve, la lecture seule de cet ouvrage, sérieux souS sa forme légère, suffirait à prouver qu’il ne peut être de cet infime bateleur.

1 . La Sentenee par corps obtenue par plusieurs femmes de Parie contre l'auteur des Caquets.

liO nom de Grattelard s’est perpétué jusqu’à nous, grâce auî bienfaits du colportage. Dans ces dernières . années, on réimprimait encore, pour les répandre par milliers parmi les villageois amis du gros rire, un mince livret, portant pour titre : les Entretiens facétieux du sieur baron de Grattelard, disciple de Verboquet, propres à chasser la mélancolie et à désopiler la rate. Ce nom de Yerboquet est sans doute un sobriquet allégorique ou simplement bouffon, qui s’applique à quelque autre héros de la rue, peut-être à Descombes lui-même. Nous glissons sur ce mystère sans tenter de l’approfondir.

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