Comédie-parade en un acte, Paris, veuve Ballard
fourré en tête, d’avoir un char qui, arrivé sur la place, se métamorphose tout à coup en théâtre, avec la rapidité d’une décoration d’opéra; et là, semblable aux orateurs romains, de parler en public?... Qui estce qui parle aujourd’hui au public? Personne, mon ami, personne exceplé nous. • Begardez le charlatan que G. de Saint .\ubin a représenté en si triomphant arroi dans une de ses plus jolies eaux-fortes, debout, en manchettes de dentelles, sur le devant d’une voiture à deux chevaux, haute comme une maison, et dites-nous si le tableau du docteur Sacroton est flatté.
Dans des temps plus rapprochés de nous, on vit paraître le célèbre Mochine, médecin aux urines, contemporain de Mesmer et de Cagliostro, deux personnages qui pourraient, comme aussi le comte de Saint- Germain , être rangés dans cette galerie des empiriques et des charlatans. Le médecin aux urines n’était pas un personnage nouveau. Il figure fréquemment, et presque toujours d’une façon fort dégoûtante, dans les vieilles farces de notre théâtre , par exemple dans le Médecin volant, de Molière, et dans celui de Boursault. L'urmafiste proprement dit se confinait exclusivement dans sa spécialité et dédaignait tout autre diagnostic, comme ce médecin de Sennelay mis en scène dans l’acte III à'Elomire hypocondre, qui, sur la seule inspection des urines qu’on lui envoyait de partout, prescrivait les remèdes les plus efficaces à ses ma-
lades, sans avoir besoin de les voir eux-mêmes.
Mochine, le digne successeur de ces grands hommes, acquit une célébrité telle qu’il fut mandé en Angleterre par le prince de Galles. Au moment de son départ, on célébra ses talents en une ode magnifique, sur l’air de : O ma tendre musette, et Mochine, touché jusqu’aux larmes, y répondit par des alexandrins qui montrent une fois de plus qu’Esculape est bien le frère d’Apollon :
Sexe charmant et doux, vieillards et jeunes gens. Français, vous tous que j’aime arec idolâtrie. Recevez mon hommage et mes remerciments. . .
Mes frères, mes amis, 6 qui que vous soyez.
Je n’ai d’autres désirs que mon art vous guérisse : Je suis bien satisfit puisque vous y croyez ■ .
Ce dernier trait est sublime.
Sous la Révolution et le Directoire, les charlatans faisaient rage, surtout sur les quais de l’Ecole et de la Mégisserie. Les guérisseurs de maladies secrètes s'affichaient en plein soleil, et distribuaient des remèdes antisyphilitiques au son des cymbales, des clarinettes et des cors de chasse *.
Les premières années de ce siècle produisirent dans les rues de Paris le grand Suisse. 11 parcourait
1. Gouriet, Personnaties célébrés dans les rues de Paris, t. I", p. 303.
2. Mercier, te Nouveau Paris, édit. Poulet-MaUsBis, 1862, p. 411.
la ville en cabriolet, suivi d'un second char que remplissait une troupe de virtuoses magnifiquement vêtus et exécutant une musique militaire. Le grand Suisse, personnage à longues moustaches, à large chapeau, à manteau galonné en or, haranguait ainsi la foule à chaque station de sa marche triomphale :
Messieurs, mesdames, c’est le véritable vulnéraire suisse ou thé suisse que j’ai l’honneur de vous annoncer. Votre serviteur a l’honneur de vous prévenir que ce vulnéraire a la vertu et les propriétés sûres de purifier la masse du sang, qu’il fait transpirer par les sueurs et les urines; qu’il enlève toutes les jaunisses; qu’il fait sortir toutes les vermines ou vers du corps humain ; qu’il guérit du poumon, lorsqu’on s’y prend à temps; qu’il enlève toutes les fièvres, etc.
Après quoi, la musique exécutait une fanfare, et le public s’empressait d’acquérir ce précieux et universel vulnéraire ’.
Vers 1815, le fameux dollar napolitano avait choisi la place du Louvre pour théâtre de sa faconde. Il fallait le voir debout sur son cabriolet découvert, avec son bel habit écarlate à brandebourgs d’or, sa veslo brodée, ses larges manchettes de Flandre, les doigts chargés de bagues, et le chef coiffé d’une ample perruque poudrée à blanc. On se sentait déjà guéri rien qu’en le regardant *.