‹ Tableau du vieux ParisChapitre 96 sur 138 · Charlatan et marchand de curiositéa, dit M. Moreau · texte numérisé non relu

Charlatan et marchand de curiositéa, dit M. Moreau

« Le charlatan ayant ainsi expliqué l’utilité de sa poudre, on croyoit qu’il en alloit faire l’expérience, quand il changea tout d'un coup de discours pour tenir toujours son monde d’autant plus en haleine, et se mit à faire une longue digression sur l’expérience qu’il avoit acquise par ses voyages à tirer les dents sans faire aucune douleur. Il n’eût pas plustôt achevé la parole, qu’on ouït sortir du milieu de la foule la voix d’un homme qui disoit : • Pardieu ! je voudrois qu’il m’eût « coûté dix pistoles et que ce qu’il dit fût vrai. Il y a

• plus d’un mois que je ne dors ni nuit ni jour, non « plus qu’une âme damnée. » Cette voix étoit celle du poëte, qui prenoit cette occasion de paroltre, ainsi qu’il avoit été accordé entre eux. Le charlatan lui dit qu'il falloit donc qu’il eût quelque dent gâtée et qu'il s’approchât. Et pour ce que Sibus feignoil d’en faire quelque difficulté : « Approchez, vous dis-je, réitéra

• le fin matois, notre vue ne vous coûtera rien. Je ne « sommes pas si guiable que je sommes noir ; s’il n’y

• a point de mal je n’y en mettrons pas. » Notre petit homme s’avança donc, et l’autre, lui ayant fait ouvrir la bouche et lui ayant longtemps farfouillé dedans, lui dit qu’il ne s’étonnoit pas s’il ne pouvoit dormir; qu’il avoit deux dents gâtées, et que, s’il n’y prenoit garde de bonne heure, il couroit fortune de les perdre toutes. Après plusieurs autres cérémonies que je passerai sous silence, Sibus le pria de les lui arracher; mais quand ce fut tout de bon, quelque propos

qu’il eût fait de gagner ses dix sols de bonne grâce, la douleur qu’il sentoit étoit si forte qu’elle iui faisoit à tous moments oublier sa résolution. Il se roidissoit contre son charlatan ; il s’écrioit, reculant la tête en arrière ; puis, quand l’autre avoit été contraint de le lâcher : • Oufl continuoit-il portant la main à sa « bouche et crachant le sang; ouf! il ne m’a point fait « de mal. » C’étoit donc un spectacle assez extraordinaire de voir un homme, les larmes aux yeux, vomissant le sang par la bouche, s’écriant comme un perdu, protester néanmoins en même temps que celui qui le mettoit en cet état et le faisoit plaindre de la sorte ne lui faisoit aucune douleur. •

Aussi, malgré le marché conclu, Cormier ne lui arracha-t-il qu’une seule dent. Le poète fut fort aise de se voir quitte à si bon compte; mais lorsqu’il se rendit, le soir, chez son homme pour toucher son salaire, celui-ci le lui refusa net, alléguant qu’il ne lui avait rien promis qu’à certaines conditions qui n'avaient pas été tenues, et que ses cris l’avaient forcé de s’arrêter à la première dent. Là-dessus grande querelle : le poète, enragé de perdre le fruit de son martyre, se plaint que le charlatan lui a arraché une gencive et l’appelle bourreau; mais celui-ci s’en moque, et répond en riant que de bons témoins lui ont entendu dire à lui-même qu’il n’avait point de mal. Par bonheur l’auteur de l’histoire vint alors à passer, et pour consoler le pauvre homme, il

remmena dîner chez lui avec les dents qui lui res* talent.

Daniel de Cosnac parle, dans ses Mémoires *, d un certain Cormier, directeur de troupe ambulante, qui faillit remporter sur Molière pour jouer au château de Lagrange, près Pézenas,devantle prince de Conti,et qui l’eût même emporté définitivement sans sa généreuse insistance et celle du poète Sarrasin. M. Edouard Fournier, dans les notes de ses Variélés historiques et littéraires *, a émis l’opinion que ce doit être de notre Cormier qu’il s’agit dans ce passage. La chose est très-possible ; les opérateurs, surtout parvenus à ce degré de réputation, avaient des troupes complètes à leur disposition, et, comme les comédiens de Paris, ils faisaient des excursions en province. 11 serait piquant sans doute — et triste à la fois— de voir notre grand poète comique aux prises avec un arracheur de dents, et presque vaincu par lui ; néanmoins il faudrait d’autres preuves pour adopter cette opinion, qui doit jusqu’à présent rester à l’état de simple conjecture. Le nom de Cormier n’était pas rare alors; d’autre part, les représentations des opérateurs, destinées seulement à servir d’amorce pour leurs drogues, étaient habituellement gratuites, et il ne semble guère probable que le prince de Conti prit des engagements avec la troupe d’un charlatan, si bien mon-

3, T. vu, p. 104.

tée qu’elle fût. Mais, encore une fois, malgré ces sujets de doute, la chose est très-possible, et peut-être la découverte d’un document nouveau la rendra-t-elle certaine un jour.

A la même date à peu près que Cormier, florissait un autre arracheur de dents dont la vogue, un moment très-bruyante, alla bientôt déclinant, et dont la célébrité éphémère n’est pas venue jusqu’à la postérité. C’était l’opérateur Dupont , un homme d’intrigue et de ressource, ce que nous appellerions aujourd’hui un faiseur. Les deux grands chroniqueurs des petits événements du xvii* siècle, Tallemant des Réaux etLoret *, nous ont conservé quelque trace des exploits de cet ambitieux dentiste qui, pour attirer la foule chez lui, avait ouvert à la Roquette un jardin public, où il donnait de grandes fêtes, accompagnées de musique, danses et feux d’artifice, et, un peu plus tard, de joutes et combats à la barrière *.

Le premier de tous les arracheurs de dents du xvn* siècle fut, sans contredit, l’incomparable Carmeline, un grand praticien et un magnifique discoureur. Il avait dressé sa tente en face du cheval de bronze, vis-à-vis le Savoyard, ce roi des chanteurs du Pont-Neuf. Le Chevræana et la comédie d.’Elomire hy-

1. Historiettes, édit. Paulin-Pâris, in-8*, t. VI, p. 90 ; l. VII, p. 480 . — Muze historique, 1'* lettre de juia 1664.

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