CHAPITRE VIL
* • ’ De la sorcellerie.
La sorcellerie est en quelque sorte un di-
ï'Ôa SO&CELIJUUE.
niliiutif de là magie, ou plutôt c’est la m*îigie du moyen âge appliquée à de nouvelles superstitions, et ayant un caractère beaucoup moins élevé, mais tout aussi poétique que celle de 1 antiquité. On pourrait définir la sorcellerie, l’art d’opérer des •merveilles par le secours du démon, mais en prenant presque toujours ces merveilles en mauvaise part. Le moyen âge a vu naître une espèce d’agent ‘intermédiaire entre le magicien et le sorcier proprement dit : c’est 1 enchanteur, qui peut opérer quelquefois des prodiges secourables, tandis qu’on ne doit guère en attendre de ceux qui se sont’ voués corps et âme à l’enfer. Il est à remarquer cependant que les sorciers ont toujours exercé une espèce de médecine diabolique, à laquelle ont eu souvent recours . les gens du peuple.
§ I* sabbat , son origine.
Tout le monde sait que les sorciers, après avoir fait un pacte avec Satan, sont obligés d aller lui rendre hommage à certaines assemblées connues sous le nom de sabbat.
Le sabbat doit remonter à une certaine
SABBAT, ORIGINE. l5^
'antiquité, puisque ÿàiiH‘’^Augustin en fait •déjà mention. Quelques 'antiquaires don- > nent au sabbat et même aux danses féeriquesy si fameuses dans l’Ecosse, une origine peu connue, mais qui nous semble parfaitement expliquer le but primitif de ces assemblées mystérieuses , célèbres surtout en 'France. •
Les peuples d’origine celtique, disentils, attribuaient à la lune une grande influence sur toutes les parties de la terre. Le sixième jour duxroissant, s’il faut s’eu rapporter à Pline , était appelé par eux le jour qui guérit tout, et dans ce jour respecté de ~la pleine lune, iis sortaient de leurs demeures toute la nuit, pour honorer l’astre favorable •par des danses et par des chants. L’usage était de se rendre à ces assemblées Religieuses avec des flambeaux allumés, qu’on déposait sur le bord des fontaines, auprès d’i|fi arbre chargé de feuillage, et quelquefois encore sur une pierre consacrée , comme;si l’on avait voulu rendre ainsi un mystérieux hommage aux 'clartés célestes qui faisaient pâlir les feux de la terre. Cet usage se perpétua d’âge en âge, malgré les rites du pa-
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ganisme introduits dans les Gaules, malgré les cérémonies du .culte, chrétien qui leur succédèrent. Voués à leur ancienne religion , persévérans dans leurs usages, les Druides renouvelaient leurs assemblées, malgré les défenses expresses des canons de l’Eglise; enfin, un capitulaire de Charlemagne parut, qui ordonnait irrévocablement l’abolition des promenades nocturnes où l’on venait, par respect pour la tradition , renouveler un religieux hommage à l’astre vénéré de nos. ancêtres.
Un autre capitulaire déclarait sacrilège tout curé qui ne s’opposait point- à ce culte des objets de la nature. Ainsi que cela devait arriver, ces défenses impérieuses excitèrent le zèle de quelques anciens sectateurs du druidisme. Alors on vit se renouveler plus que jamais ces mystérieuses solennités où les anciens dieux étalent adorés à la lueur des flambeaux. C’était dans les cam- ' pagnes les plus désertes , souvent au sein des. montagnes, qu’on allait offrir des sacrifices , et qu’on remit en honneur d’antiques usages, que le peuple, comme le dit Pelouller, traita de cérémonies magiques ,
SABBAT, SON ORIGINE. l55
parce qu’elles étaient étrangères aux' rites qu’il pratiquait. Les Adorateurs de Teutatès reçurent le nom de sorciers. Les assemblées noclurnes où ils-hônoraient la 'nature, devinrent un horrible sabbat, où Satan répandit^ son esprit de vertige sur ceux qui lui rendaient hommage. Les danses sacrées qui terminaient ordinairement ces reunions religieuses servirent merveilleusement les récits que la haine dictait. Les jeunes druidesses vêtues de longues robes blanches, qu’on avait vues durant les nuits, dans la campagne, devinrent des magiciennes ou des fées, que le peuple implorait et qu’il redoutait tour à tour. Il faut l’avouer, de toutes les origines du sabbat, celle-ci nous semble et la plus poétique et la plus vraisemblable.
Le sabbat se tient presque toujours dans quelque lieu solitaire , sur les montagnes ou dans les forêts. C’est ordinairement le jeudi ou le mercredi que Satan rassemble ses affidés. 11 le fait au moyen d’un signe qui apparaît dans les airs , et que les sorciers ont seuls le pouvoir de distinguer (c’est ordinairement un mouton qu’il charge
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de son terrible message). Tout le mondt; sait que de temps immémorial les sorciers et les sorcières se rendent au sabbat sur un manche à'balai; mais ce qu'on ne sait pas si généralement, et ce que nous apprend Delancre, c’est que sur • cette singulière . monture , il faut répéter à plusieurs reprises emen étan^ emèn étan, ce qui veut dire en langage diabolique ici et /à, ici et /à, et que probablement , sans cette formule importante, le voyage ne s’opérerait pas aussi facilement. On va également au sabbat monté sur un bouc, ou même en se contentant de prononcer certaines paroles, ou bien encore en^ s’oignant de diverses pommiades mystérieuses f comme on le voit dans Apulée. Il est probable que cet oignement a pu , par absorption , causer de graves désordres dans l’économie animale de certains individus, exciter vivement l’imagination, et faire croire à quelques'm a lheureux qu’ils avaient réellement assisté au sabbat.
Onctions magiques. — La composition' des onctions magiques qui produisaient un ^i grand effet, n’est pas restée secrète,: Cardan et Porta en donnent la recette. 11 parait
ONCTIONS MAGIQUES. l5y
qu’on employait de leur temps , à cet usage, le solanum somniferujru, la jusquiame et l’opium, dont les effets sont généralement connus. Les mystères de l’antre de Troplionius s’expliquent d’eux-mêmes, quand on se rappelle que les initiés étaient préalablement frottés d’une pommade analogue à celle dont il a été fait mention. Rien enfin ne peut être allégué contre l’expérienèe de Gassendi, relative aux effets prodigieux des onctions magiques. Elle est d’autant plus curieuse dans son extrême simplicité, qu’elle explique une foule d’aveux déplorables faits par les sorciers du moyen âge devant la justice. Notre philosophe ayant fait tomber dans un sommeil léthargique quelques paysans , au moyen d’une pommade dans laquelle il entrait de l’opium , et qui devait, leur avait-on dit, les transporter dans une assemblée infernale, on eut à leur réveil un récit complet de ce qu’ils avaient vu au sabbat, et même le détail des impressions qu’ils y avaient ressenties. Il est presque inutile de rappeler ici l’iiistoire du chej des assassins, et les effets mystérieux qu’il produisait par certains, breuvages ou par
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des onctions, sur riniagiiialion en délire
de ceux qui se soumettaient à ses volontés.
Cérémonies du sabbat. — Plusieurs démonographes racontent gravement ce qui se passe au sabbat : ils nous disent comment après avoir rendu hommage à Satan, qui apparaît presque toujours sous la forme d’un bouc, on se livre à des danses impudiques; comment encore on assiste à des festins où les mets les plus délicats sont des crapauds, de la chair de pendu, ou des petits enfaus morts sans avoir été baptisés.
D’autres fois on blasphème contre Dieu, on singe les cérémonies de l’Eglise en baptisant des crapauds habillés de velouçs, ou en disant la messe du diable. Il suffira d’ajouter que toutes ces infamies sont racontées le plus sérieusement du monde d’après les divers récits des sorjciers eux-mêmes. Les démonographes ont poussé si loin l’exactitude, que Wierus nous a conservé le dénombrement de la ménarchie' infernale.
Monarchie injernale. — Béelzébuth est l’empereur de toutes les légions de l’enfer; il a sous lui sept rois, qui, sont Bael, Pursan , Byleth , Paymon, Belial , Asmoday ou
MULTIPLICITÉ DES SORCIERS. iSg
Asmodée, Zapan; ces sept rois régnent aux quatre points cardinaux; ils ont sous eux vingt-trois ducs, dix comtes, onze présidons, grand nombre de chevaliers, des noms desquels nous ferons grâce au lecteur.
IVIais ce n’est point tout, les forces de l’empire de Béelzébuth se composent de six mille six cent soixante-six légions , formées chacune de six mille six cent soixante-six démons, tous dévoués au tourment de l’espèce humaine.
§ II. — Multiplicité des sorciers ^ accusations portées contre eux.
Il faut, ou que les plaisirs du sabbat eussent bien de l’attrait pour ceux qui les avaient goûtés, ou que les effroyables légions de Béelzébuth n’effrayassent guère les sorciers, s’il est vrai que l’on comptât à Paris, du temps de Charles IX, jusqu’à trente mille malheureux s’occupant de sorcellerie.
Les bûchers brûlant perpétuellement n’effrayaient point cette multitude d’insensés ou d’imposteurs, et ils avouaient pour la plupart devant les juges les absurdités qui sont consignées dans Wierus et clans Bo-
l6o SORCELLERIF..
din. Ce dernier jurisconsulte, si habile ce^ pendant, nous a conservé les quinze chef»
d’accusation qui servaient à envoyer au bûcher les malheureux entachés de sorcellerie, et dont le moindre, selon lui, mérite la mbrf exquise .*1® ils renient Dieu ; a® ils le blasphèment ; 3 ° ils adorent le diable ; 4 ° ils lui vouent leurs enfans; 5 ° ils les lui sacrifient avant qu’ils soient baptisés ; 6® ils les consacrent à Satan dès le ventre de leur mère; 7® ils lui promettent d’attirer tous ceux qu’ils pourront à son service; 8° ils jurent par le nom du diable et s’en font honneur; 9° ils commettent des incestes; 10° ils tuent les personnes, les font bouillir et les mangent; ii® ils se nourrissent de charognes et de pendus; la® ils font mourir les gens par le poison et les sortilèges ; i 3 ® ils. font crever le bétail; '4° ds font périr les fruits et causent la stérilité; 1 5 ° enfin, ils ont copulation charnelle avec le diable.
Ces imputations ne seraient que des extravagances dignes de pitié, si l’on n’avait la certitude que les accusés convenaient pour la plupart des crimes dont on les accusait. Il faut donc absolument mettre sur
MüLTIPLÏGITB DES SORCIERS. x6x
}e compte d’un dérangement dans l’économie des facultés intellectuelles, cette épidémie de sorcellerie dont on trouve partout des traces au seizième siècle. I.es amis de la . science attendent avec une véritable impatience un ouvrage où M. le docteur Bertrand, développant sur ce sujet une théorie entièrement neuve , nous montrera la sorcellerie se rattachant aux phénomènes qui résultent de l’état d’extase; phénomènes aumoyen desquels il éclaircit d’une manière fort satisfaisante des faits qui, toujours mis sur le compte de l’imposture, n’en restaient pas moins inexplicables.
§ HI. — Des Bohémiens,
La sorcellerie moderne réclame ces hommes extraordinaires qui, répandus dans toute l’Europe et même dans le Nouveau- Monde, ne se sont jamais mêlés complètement aux populations indigènes et ont partout vécu aux dépens de ceux qu’ils visitaient en prédisant l’avenir ou même en opérant de grossiers prestiges. Nous voulons parler de ces Bohémiens ou Égyptiens si redoutés en France au quinzième siècle, et
DlgttiièJltiy
l6a SORCELLERIE.
connus dans le reste du monde sous les noms divers de Zingari, Gj-psi, Zigeuner, Gitanos, CiganoSf etc. Bien des opinions ont été répandues sur cette misérable nation nomade, dont Cervantes et Walter Scott nous ont retracé avec un talent si admirable et si différent les diverses coutumes. Ce qu’il y a de certain , c’est qu’elle sort d’une race à part, ayant des caractères physiologiques qui frappent au premier coup -d’œil. Blumenbach, dans son ouvrage d’anatomie, trouve que nos Bohémiens ont la forme du crâne semblable à celle des anciens Egyptiens , et l’un de leurs noms serait ainsi justifié ; leur charlatanisme serait un pâle reflet de l’antique science des enchanteurs de Pharaon.
D’autres savans néanmoins repoussent cette opinion. Ils voient dans les Gitanos ou un peuple du Sindy, nommé Ztngane, ou une tribu de chanteurs et de baladins, échappée de rinde lors de la conquête des Mo- • gols , et conservant immuablement ses anciennes habitudes dans la vie erranlè qu’elle a embrassée. Celte opinion, appuyée de preuves assez satisfaisantes, nous paraît
BOHÉMIENS. l63
plausible et s’accorde parfaitement avec les observations d’un voyageur qui est revenu récemment d’Égypte, et qui nous a affirmé n’avoir point reconnu dans le type égyptien moderne les caractères qui constituent leGitano. NotrevieuxBelon, habituellement si digne de foi, affirme qu’il vit au Caire un de ces aventuriers, et qu’il était regardé comme un étranger par les habilans.
Quelques auteurs ont tranché la question en faisant des Bohémiens des Juifs persécutés , ou un ramas de vagabonds échappés de diverses parties de l’Europe; mais la chose est inadmissible quand on a été à même d’observer quelques-uns de ces hommes, devenus si rares en France, et encore si communs dans quelques provinces d’Espagne et d’Allemagne. L’examen de la langue de cette tribu de devins , qui varie, mais qui ne s’altère jamais complètement, pourrait peutêtre éclaircir les faits ; mais il faut avouer franchement que la linguistique a jusqu’à présent répandu peu de lumières sur la question , et qu’un vaste champ est encore ouvert aux conjectures.
Quoi qu’il en soit, il paraît que lesBohé-
SOBCELLEBIE.
miens ne pénétrèrent en France que vers le commencement du quinzième siècle. A cette époque une bande de ces aventuriers se présenta aux portes de Paris ; la caravane était assez nombreuse, et les chefs qui la dirigeaient avouèrent qu’ils venaient du royaume de Bohême, d’où le nom de Bohémiens leur fut imposé. Ils étaient logés, disent les historiens du temps, au village de Lu Chapelle, où probablement ils commeneèrent à exploiter les différentes branches de l’art divinatoire. Après avoiréprouvé quelques difficultés à s’impatroniser dans Paris , ils finirent par y exercer une telle influence, et par exciter une telle terreur, qüe Delancre n’hésite pas à les regarder comme des demidémons ^ et que Delrio, en les considérant comme de redoutables magiciens, affirme que quand on leur avait donné une pièce de monnaie, ils ne tardaient pas à s’emparer de toutes celles delà bourse d’où la première était sortie ; il paraît certain que les Bohémiens du seizième siècle cultivaient surtout la chiromancie, et qu’ils prédisaient également l’avenir par les cartes. Les Bohémiens .sont en général d’une haute intelligence, et
BOHÉMIENS. l65
la physiognomonie , ou l’art très-fondé de connaître le caractère d’un individu par l’inspection des traits du visage, a dusou- Tent leur être beaucoup plus utile que toutes les autres branches des sciences occultes.
De nos jours on compte un assez grand nombre deGitanosdans l’Amérique méridionale, où ils volent les esclaves pour les transporter d’une province dans une autre; comme ils dérobaient autrefois les enfans d’Europe à leurs parens. Mais ce genre de larcin était encore plus horrible, puisqu’ils alimentaient ainsi leur ])opulation vagabonde, et qu’ils se contentent de vendre les noirs à d’autres maîtres. Ce qu’il y a de fort remarquable chez les Gitanos, c’est leur ordre social , auquel tous les membres d’une tribu sont irrévocablement soumis. Il y a donc, chez ce peuple singulier, liberté nationale absolue, et obéissance presque passive au chef de la horde. {Voy. pour les sorts et pour les maléfices le chap. v.)
Chassés à diverses reprises des villes considérables, les Egyptiens, nés en France, semblent s’étre réfugiés au milieu des vallées du Bearn, où ils sont connus sous le
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nom de cagoths^ et où ils mènent une misé* rable existence.