TABLEAU
HISTORIQUE ET ANALYTIQ
OEI
SCIENCES occultes;
INTRODUCTION
Quelle que soit la partie du globe que Ton examine, quelle que soit la variété ' de Tespèce humaine dont on observe les usages, dans l’antiquité et dans les temps modernes, chez les sauvages et au milieu des empires civilisés , on trouve des devins et des hommes s’occupant de magie. Nos livres saints, ceux des Hindous, des Chinois et des Grecs, parlent d’hommes lisant dans l’avenir, évoquant les ombres, opérant mille prodiges par les connaissances surnaturelles qu’ils acquièrent, grâce à leur commerce avec des démons.ou des génies.
Les hommes qu’on est accoutumé de nos SCIEKCES OCCULTES. I
2 IKXRODDOTIOSr.
jours à regarder comme les plus sauvages et les plus complètement séparés du reste des nations, les Eskimaux, les Pécherais de l’extrémité de l’Amérique et les habitans delà Nouvelle-Hollande, ont des devins qui conservent sur éux une grande influence.
Quand les peuples sont encore dans l’état d’enfance , les devins et les magiciens exercent publiquement leur art; ils font souvent partie du gouvernement, et presque toujours ils ont dans leurs attributions le soin de la santé des hommes. A cette période, la civilisation, la médecine et la magie se touchent, ou plutôt se réunissent.
Gela se voit surtout chez les nations sauvage^ de l’Amérique, où le médecin, prophète et magicien , paie quelquefois de la vie ses folles promesses.
Nous serions fondés à croire que, dans l’enfance de la civilisation , les hommes , trompés par l’enthousiasme, par les rêveries de i’extase , par une forte volonté de lire dans l’ avenir, par des songes extraordinaires, produits d’une organisation particulière, ne sont pas toujours des imposteurs alors qu’ils ^ se donnent pour prophètes, devins, ou fa-
• ijitaoDUCTioir. 3
vorisés des intelligences supérieures. Il y a encore des sorciers de très-bonne foi à Tonga-Tabou, au Brésil, et même clie^i les nations hyperboréennes.
Quoique l’art divinatoire et la magie naissent presque spontanément et d’un sentiment analogue, on pourrait affirmer que le désir de lire dans l’avenir a dû précéder, chez tous les peuples, celui d’opérer des prodiges aux yeux de la multitude. Parmi les ramifications nombreuses de l’art divinatoire,* celles qui consistaient à interpréter les songes , à appeler les morts et à les inten oger sur les terribles secrets dont on les supposait les témoins , ont dû précéder toutes les autres. L’astrologie, ou l’art de lire dans l’avenir par les révolutions des astres , a pu venir immédiatement après ; mais cette science suppose un degré d’étude et d’observations qui n’appartient pas à l’homme sauvage proprement dit. Quelques essais pour opérer de grossiers prodiges ont dû, chez la plupart des nations’dans l’enfance, précéder l’astrologie.
Examinons quel fut , chez les principales nations de l’antiquité, le sort des devins et
4 IJTTROUÜCTIOJr. •
des magiciens, et l’influence qu’ils exercèrent.
Si nous portons nos regards vers Tlnde , ce berceau d’une antique ciyilisation , qui a fourni au reste de l’Asie et même à l’Europe, ses dogmes les plus saj^es, comme les superstitions les plus puissantes, on voit que les Védas^ ces ouvrages religieux d’une si haute antiquité, contiennent plusieurs écrits magiques. Le père de l’hisloire, Hérodote, prétend que les Égyptiens furent les inventeurs de l’astrologie judiciaire , et nous avons, seulement depuis quelques mois, la preuve de son assertion. D’un autre côté , ce qu’il y a de certain , c’est que , chez un grand nombre de nations asiatiques , l’astrologie portait le nom de science chaldaïque , et que les Chaldéens passaient pour le peuple qui se livrait avec le plus de succès à l’étude des sciences occultes. C’est ainsi qu’on a vu , an seizième siècle, une nation poissante de l’Amérique méridionale, redoutée et vénérée toûr à tour par les autres tribus de ce vaste pays , comme exerçant l’art divinatoire. Les Caraïbes , ainsi que le fait fort bien observer M. de Hum-
inTRODucTioir. 5
boldt, semblent revêtus, dans le Nouveau- Monde, du caractère qu’on attribuait dans l’antiquité aux Chaldéens.
Nos livres saints , qui présentent, historiquement parlant, ainsi que le prouve Schlosser, d’autres garanties que les codes religieux dont on s’est plu, dans ces derniers temps, à rehausser l’antiquité, nos livres saints parlent fréquemment de divination , de magie, et la pythonissed’Aïndorestunedes premières chiromanciennes connues. Cependant, il est bon d’observer, avec Vico , ce génie puissant, créateur de la science nouvelle, que la divination était primitivement interdite, par l’ordre exprès de Dieu, aux Juifs, et que cette défense était la base de leur religion. Outre les faits mentionnés par Moïse, les Orientaux accordent à Adam des connaissances surnaturelles, et croient qu’il a été initié dès l’origine dans l’art kabbalistique et dans la magie. Selon eux , Abraham avait des connaissances profondes en astrologie, et ils lui attribuent un livre célèbre intitulé le Sepher: c’est un ouvrage de haute kabbale qui roule sur l’origine du monde.
Envisagés dans les temps reculés, tous
6 ISTKODUCTZOlf.
les hommes célèbres sont considérés comme ayant-appelé à leur aide des intelligences supérieures, ou comme s*étant livrés à la magie. Chanty Z oroastre. Moïse , Salomon , Numa Pompilius sont inscrits , par les démonographes, dans la liste nombreuse des magiciens les plus célèbres, et Vico va jusqu’à penser que la divination fut le principe de la civilisation chez toutes les nations païennes.
11 est, du reste, infiniment probable que ces hommes doués d’une intelligence supérieure ne s’en tenaient pas à l’art de prédire , et qu’ils ont fait usage des sciences physiques inconnues au vulgaire; et pour lesquel leurs plus simples résultats étaient des merveilles.
En le considérant dans sa première ac<v ception , on voit que le mot de magie n’em-.
portait pas avec lui le sens qu’on y a attaché ensuite, et qu’il signifiait plutôt l’étude, des sciences naturelles que l’art d’opérer des prestiges. M. Eusèbe Salverte démontre d’une manière victorieuse que les' miracles' cités dans les écrits de l’antiquité peuvent presque tous s’expliquer par une connaissance , même assez légère , des effets de la
•-.Stgitized-by Èrîf^;k'
tm '
iUTBonucTrojr. 7
physique et de fa chimie, ou même par cette observation attentive des phénomènes de la nature qui rejette toute espèce d’exagération.
Si l’on examine un autre ordre de phénomènes, propre à tous les temps, mais surtout aux temps antiques, on voit que l’observation de l’état d’extase peut donner une explication satisfaisante et des prétendues possessions, et de l’enthousiasme surnaturel qui. accompagnait les oracles de la sibylle.
Une chose fort remarquable, c’est que les observateurs les plus attentifs de la nature parmi les anciens n’ont pas rejeté la jiossibilité de lire dans l’avenir. Hippocrate croyait à la divination par les songes, et Aristote craint tellement de s’expliquer sur un fait de cette importance, qu’il reste dans un doute prudent, comme de nos jours des hommes fort instruits ne rejettent pas tous les phénomènes du magnétisme animal, et, pour croire, attendent qu’ils aient vu.
On peut dire que, chez les anciens, la magie et l’art de la' divination, mêlés en quelque sorte aux mystères de la religion ont eu un caractère imposant et grave, nous
8 XKTRODUGTIOK.
dirons presque noble, qui les rendent biëli différens de celte sorcellerie, où le grotesque est mêlé au terrible , où le bizarre l’emporte sur l’effrayant, et qui semble plus particulièrement appartenir au moyen âge ; cependant, comnfè on le voit dans Apulée, les anciens ont eu leurs véritables sorciers, et l’on sait par Scblosserque la plus ancienne sorcière dont il soit fait mention dans l’histoire grecque , avait , par ses attributions , un caractère fort différent de celui de l’enchanteresse Circé et de Médée la magicienne.
On pourrait la comparer avec plus de raison à la Canidie des Romains.
Ce qu’on peut appeler le beau temps de la sorcellerie moderne ne semble arriver que quand le christianisme évoque de nouveaux démons , et en ce temps de misère et d’ignorance, où les tribus du Nord fondent sur les provinces méridionales de l’Europe.
Ce fut sans doute une effrayante irruption de demi-sorciers , que ces Huns , guerriers hideux et féroces, représentés par Jornandès comme nés du commerce des mauvais génies avec les femmes dans les plaines désolées du Nord.
ISTRODUCTION. 9
Ces Huns , mêlés aux Ouigours , qui n’étaient peut-être pas anthropophages , mais qui se donnaient pour tels, comme le font encore de n#s jours les Kalmouks, aün, selon Bergmann , d’imprimer plus de terreur dans l’esprit de leurs ennemis, ces peuples, de race mongole , donnèrent naissance aux ogres et à bien d’autres êtres effroyables qui apparaissent dans les anciens poèmes. Ils étaient entrés dans une contrée fertile en sorciers de toute espèce ; les Germains, les Goths, les Scandinaves, avaient leurs ma- .glciens, différens les uns des autres, et il est à remarquer que ces peuples guerriers donnaient en général la qualité de sorciers aux restes malheureux des peuples qu’ils avaient vaincus et qu’une sanglante persécution forçait à chercher un asile d^ns les lieux reculés. C’est ainsi que la race finnoise, accablée par les Suédois et les Danois , fut en possession de fournir les légendes de ces peuples de nains, de magiciens et d’ouvriers mystérieux, travaillant dans le sein de la terre à des armes enchantées.*
La mythologie celtique, combattue par le christianisme, ne mourait pas non plus sans
lo lUTRODUCTIOlî.
léguer au monde poétique du moyen âge quelques puissans magiciens , quelques fées bienfaisantes ou terribles ; le barde Merdhin, dont nous avons fait l’enchanteur Merlin , est de ce nombre. Il est lié intimement à la fable du roi Arthur, et les siècles n’ont * pu affaiblir sa renommée en France et en Angleterre. L’influence qu’il a eue sur la poésie et même sur l’histoire , est trop connue pour la rappeler ici.
Mais après les croisades, quand les Européens eurent uni leurs superstitions aux superstitions de l’Orient, quand les Arabes et les Persans eurent mêlé une féerie brillante •aux idées âpres et sévères du Nord, la magie prit un autre caractère parmi nous , et l’on s’en aperçoit aisément en lisant les anciennes chroniques. C’est avec raison que Walter Scott fait remarquer que la Péri Mergian BanoUt célèbre dans les anciennes poésies persanes, figure dans les romans européens sous les noms différons de Mourgue lu Paye, sœur |îu roi Arthur ; de Urgande la déconnue, protectrice d’Amadis de Gaule; de la Pata Morgana, du Boyardo et de l’Arioste.
S’il est naturel de penser que les croisa.-
INTRODUCTION. t1
des eurent une extrême influence sur l'a magie et sur la féerie en Europe, durant le douzième et le treizième siècle, on doit regarder Comme certain que le voisinage des Maures établis en Espagne contribua à dé- . velopper le goût de l’étude des sciences occultes et delà haute kabbale qui était probablement cultivée par les Templiers , et qui mêlait ses principes à ceux des gnostiques.
bes Arabes espagnols, qu’on pouvait regarder à juste titre comme les hommes les plus instruits de l’Europe , semblaient avoir plutôt adopté les idées merveilleuses qui naissent de l’étude confuse des sciences, que les superstitions grossières qui tiennent à une ignorance absolue. L’alchimie, l’astrologie judiciaire, la science des nombres, et tout ce qui tient à la haute magie , étaient parmi eux comme un complément de l’étude de l’histoire naturelle ; et en cela ils paraissaient parfaitement d’accord avec les Juifs, qui ont composé comme eux de vastes traités sur les sciences occultes ; les idées des Arabes semblent se confondre avec celles de la kabbale juive.
Il est donc infiniment probable que- ce.
Di. ' d ivjIp
IKTKODlICTIOir.
IS
fut aux Maures, et aux Juifs, peuple toujours errant (i), que TËurope du moyen âgé dut:
le goût de l’alchimie , qui fut cultivé avec tant de succès par les Raymond LùUe, les Paracelse et les Arnaud de Villeneuve.
Mais au seizième siècle, tandis que deux sciences imaginaires,- ralcbimie et l’astrologie, occupaient vivement des esprits élevés, une ignoble sorcellerie se répandit dans toute l’Europe. Les sanglantes exécutions se multiplièrent; c’était un déplorable moyen, qui fut sans résultat pour arrêter cet effroyable débordement de sorciers et de sorcières de toute espèce, les uns adroits imposteurs , les autres victimes d’une imagination délirante. L’homme de sens par excellence, Montaigne, vit celte plaie de son siècle, et elle lui inspira une pitié profonde : avec sa sagaçité pénétrante , il ne put méconnaître un fait regardé de nos jours comme étant hors de doute, savmr^ que l’état d’extase produit des sorcières de
( 1 } .En général, 1«« Juifa Grent pendant lea donsièniA et treizième (iëcles. let fonctions d'inlennédlaires entre les Sar* rasins et 1rs Occidentaux. TiBiiNBMiB; Manuel dê philotophie, p. traduction de M. Cousin.
fc.. J.
mxaouucTioa. i3
bonne foi. Il vit donc des malades exaltés dans les sorciers de son temps, et les considéra dès lors comme on les considèrç quelquefois de nos jours : il affirme « qu’en conscience, il leur eût donné plutôt de l’ellébore que de la ciguë. »
Mettant de côté cette idée, qui recevra plus tard son développement, examinons un instant ce qui a pu consolider les principes de la magie chez les hommes , et dans quel ordre ils ont dû se développer.
Toutes les branches des sciences occultes sont renfermées dans la magie proprement dite, comme l’entendent les démonographes; mais en examinant bien la magie elle-même et. ses variétés, l’esprit de critique aime à démêler comment peu à peu s’est formée une science imaginaire, ayant , ainsi que les sciences exactes, de nombreuses ramifications partant de deux principes qu’on retrouve toujours comme base de l’art divinatoire et de l’art d’opérer des prodiges : le désir chez les uns d’exercer une haute influence religieuse ou politique, le besoin chez d’autres de s’élever au-dessus des mi- -sères de la terre eu s’abandonnant aux
1[4 IKTRODUCTIOH.
rêves de rimagination. Par la dispositioii des matières, nous avons essayé de faire comprendre comment avait dû se former
le système complet des sciences occultes.
ï)lvision de V Ouvrage.
Selon nous, la divination précède chez tous les peuples l’art des prestiges. Dans les différentes branches de l’art divinatoire, c’est l’onéirocritie , ou examen des songes , qui a dû marcher avant toutes les autres; la nécromancie est probablement venue ensuite. De nouvelles découvertes nous font connaître l’antiquité de l’astrologie, de l’aéromancie, de la pyromancie et de l’hydromancie; leurs variétés sont nombreuses. La physiognomonie, qui a pris un grand développement de nos jours, remonte à des temps fort reculés j la chiromancie a dû en être une conséquence; elle a acquis toute son extravagante perfection au seizième siècle. Après ces genres de divination fort anciens , on en trouve qui sont nés avec la civilisation moderne, telles sont la cartomancie, la rhabdomancie ; dont l’origine est très-obscure,‘ mais qui prend de l’impor-
DITISIOM DES SCIENCES OCCULTES. l5 tance au dix-huitième et au dix-neuvième siècles. Tel est encore Tart de deviner le caractère ou les inclinations des hommes par leur écriture. Les simples présages , les prognostics formeront un nouveau chapitre.
Les oracles , les augures et les sibylles , etc. , venaient nécessairement après l’examen des sciences qui leur donnaient un caractère religieux. La kabbale nous a paru devoir former une division intermédiaire entre Vart divinatoire et l’art d’opérer des prodiges ; nous n’en avons pas exclu la géomancie, cette science des nombres, qui semble en faire essentiellement partie, et qui a donné elle-même naissance aux carrés magiques en usage chez presque tous jles peuples. En continuant l’histoire de la Kabbale, nous avons dû faire connaître les fées y enchanteurs, les géans et les nains, puis quelques êtres fantastiques qui sont passés dans le domaine du merveilleux.
En abordant la magie, nous avons examiné son antiquité , ses divisions , ses opérations diverses. Là venaient se placer nécessairement les moyens que les hommes ont employés pour se garantir de sa fu;
IJITRODUCTIOK. .
neste înAuence, ou pour profiter de la puis* sauce qu’on lui attribuait : tels sont les talismans , les philtres , les anneaux magiques , le sceau de Salomon, les coupes et les ar* mes enchantées , etc. Nous avons cru devoir indiquer dans le même chapitre les charmes et les sorts communs à la magie et à la sorcellerie, ainsi que les grimoires et les divers exorcismes. Avant de quitter cette matière, nous avons appelé un moment l’attention du lecteur sur la magie blanche moderne, sur la •ventriloquie , sur la fantasmagorie et sur d’autres prestiges -fort innocens , qui , à une époque d’ignorance et de crédulité , ont pn exercer une grande influence sur l’esprit humain. La sorcellerie du moyeu âge nous a paru être une espèce de magie vulgaire dont on trouve cependant des traces dans l’antiquité. Nous avons examiné l’origine du sabbat , l’invocation des démons, la hiérarchie des puissances infernales. Nous avons fait connaître la prodigieuse influence de la sorcellerie. L^examen des sorciers proprement dit , celui des bohémiens et des diseurs de bonne aventure devaient terminer ce chapitre.