‹ Tableau historique, analytique et critique des sciences occultes ... Par Ferdinand DenisChapitre 7 sur 56 · DIVISION DBS SCIENCES OCCULTES. I · texte numérisé non relu

DIVISION DBS SCIENCES OCCULTES. I

Il y a dans le monde merveilleux des ôtres malfaisans qui sortent du domaine de la kabbale, et qui rentrent dans celui delà sorcellerie; tels sont les fantômes, les revenans, les loups-garous ou lycantbropes , les follets, les farfadets , etc. ; ils forment un chapitre à part sous le titre de démonologie. Les démoniaques , les possédés , les obsédés , les convulsionnaires, les trembleurs , sont plus ou moins infestés de l’esprit malin aux yeux du vulgaire; ils devaient trouver place après la démonologie. Les convulsionnaires et les trembleurs nous ont conduit à un ordre de phénomènes qui, désigné par le nom à' extase^ a dû sourdement exercer ses prodiges dans les sociétés secrètes et parmi les illuminés, et qui, plus connu, se lie Intimement au magnétisme et à la plupart de ses effets. Telle est la matière d’un chapitre auquel on peut joindre la médecine morale examinée d’une manière si curieuse par M. Bertrand.

Après nous être étendu sur ce, qui est purement du domaine de l’imagination, après avoir examiné ce qu’on peut regarder comme ses plus étonnans phénomènes,

g INtfeODUCTIÔN.

nous nous sommes occupés de cette sciencè que les adeptes font remontet a la plu* haute autiquité, et qu’un savant professeur

a considérée naguère comme le produit du

moyen âge; M. Cuvier n’accorde pas plus d’antiquité à la philosophie hermétique, quoique le nom qui désigne l’alchimie se perde dans la nuit des temps . s’il est certain que le mot chim ait désigné l’antique pays d Eeynle. Après avoir parlé de la transmiitafilii des métaux en or, de la panacee universelle, nous avons dit quelques mots de la quadrature du cercle; puis, abandonnant le champ de la ûction, ou plutôt les erreurs de la science à son berceau . nous avons jeté un coup d’œil sur mènes de la nature et sur le faux carac tère que leur donnait l’antiquite. Une bio • èraubie des hommes qui se sont voues a Ktide des sciences occultes vient immédiatement après ; dans cet si l’on s’en était rapporte a 1 opinion v -aire, il aurait fallu donner place aux e- ILlateurs et aux philosophes de 1 antiquité.

Non-seulement'Abraham, Hermès , Moïse,

Salomon, Zoroastre. devyaient d’abord être

Digilized by GoogI

DIVISION DES SCIENCES OCCULTES.^ ig

nommés parmi les enchanteurs célèbpes ou les adeptes de la philosophie hermétique; mais Aristote, Pythagore, Socrate, ne seraient autre chose que de puissans magiciens, de même que Virgile, qu’on met au nombre des plus habiles sorciers de l’antiquité. On comprend assez que les écrits de ces hommes célèbres ne permettent pas de leur assigner un rang si bas. Nous nous contenterons de jeter un coup d’œil sur quelques hommes plus rapprochés de nous, dont l’existence, dans ce qui touche à la magie, n’estplusun problème, quise sont véritablement occupés de haute kabbale et de philosophie hermétique, ou qui figurent parmi les charlatans habiles et les sorciers célèbres.

Une bibliographie, que nous nous sommes efforcés de rendre la plus complète possible, termine l’ouVrage.

Influence des sciences occultes.

Maintenant , si l’on considère les sciences occultes dans leur ensemble, et si l’on examine quelle a été leur infiuence sur la société, on se convaincra aisément que cette influence a été tour à tour déplorable et

imtroduction.

ao •

utile. *tJn de leurs premiers effets est, en donnant une énergie prodigieuse à Timagin^ion, d’isoler l’homme au milieu de ses semblables, dVlui faire prendre en dédam le monde réel pour un monde imaginaire, de le pousser dans* la voie de l’imposture et du fanatisme; les-horribles annales de la sorcellerie ne renferment que trop de preuves^ db^ ces tristes résultats. Et , pour n’examiner Ve ce qui regarde la France , c’est sans doute une chose déplorable que nos lois aient^fait tant de victimes de ceux qu’elle aurait dà plaindre ou sauver. Il n’est que trop vrai encore que, chez quelques adeptes des sciences occultes, le crime réel s’est mêlé à ce qui n’était qu’un crime imaginaire. Il ne faut pas oublier qu’en 1 8a6, près de Dax ,mne. femme a été jetée dans les flammes et intepogée,.au milieu d’effroyables tortures, sur un prétendu sort qu elle aurait lancé. Il ne faut pas oublier que, versMamême époque, on refusait, à Spire, la sépulture à* um vénérable prélat, parce que la voix publique; l’accusait ^de piagie.

Ces faitsme sont ^rien si on les compare a ceux "dont les annales du moyen âge font

' ii:ized bv Coo^t^k'

IWFJ.UlîACE DES SCIEKCES OCCULTES. 3 1

mention; mais ils prouvent combien l’esprit du peuple a encore besoin d’élre. éclairé , et quel funeste effet doivent avoir sur des esprits grossiers ces livi;es ignobles de sorcellerie que l’on colporte encore dans les campagnes. De tous les moyens à employer contre eux, le plus efficace est certainement l’instruction des classes inférieures.

Quelques simples notions de physique élémentaire, quelques idées sur les effets physiologiques de l’état d’extase, remédieraient à de grands maux.

Un des plus malheureux résultats de la magie a été de donner une fausse direction à la législation. Croirait-on , en effet , que la loi de 1751, qui condamne les bergers à neuf ans de galères pour simple menace de lancer un sort, n’est que tombée en désuétude et n’a pas été formellement abrogée?

Comme l’a fort bien fait observer M. Eusèbe Salverte, les législateurs n’ont pas eu d’autres yeux que le vulgaire. En portant contre les sorciers des décrets terribles , ils en ont décuplé le nombre par l’effet ordinaire que produit la persécution. Dans l’épouvante que leur causaient de prétendus prodiges, ils

a 2 IRTR'kDUCTIOW.

sont devenus d’implacables persécuteur®. Mais il faut l’avouer, nous vivons dans un temps où la terreur qu’inspiraient les sciences occultes n’exisie plus que dans les classes ignorantes. Il y a , il est vrai, des alchimistes et des sorciers jusque dans le dixneuvième siècle , mais on se contente de les mettre à l’amende quand ils trompent, et l’on doit chercher h les guérir quand ils rêvent.

A considérer les sciences occultes sous un

autre point de vue, on peut dire qu’elles ont poussé en avant les sciences exactes.

Vico voyait dans la divination le principe de l’organisation sociale des sociétés païennes. Mais, sans chercher dans l’antiquité, sans sonde» ce% mystères où la législation se cachait sous le%ogme religieux et quelquefois sous une forme magique, pour se répandre ensuite dans Ife monde, on pe peut pas se dissimuler queues âmes ardentes, douées de la faculté d’étenàre le champ des connaissances positives, ne se seraient peutêtre jamais vouées dans l’origine à des étu- * des aHdes, si chez elles l’imagination n’avait secondé la patience qui agit alors comme un feu caché que raniment des jets de flamme.

INFLUENCE DES SCIENCES OCCULTES. 3 3

Quand la science est avancée, elle s’exalte de sa propre puissance, elle dédaigne son origine, elle l’oublie; elle s’enthousiasme de sa grandeur présente. Il n’en est pas de même en ces temps où elle cherche laborieusement ' et au hasard, où elle s’arrêterait tout-à-coiip si une voix puissante ne la ranimait. Cette voix puissante, c’est celle des esprits mystérieux de l’antique kabbale, celle de ces êtres imaginaires que dans tous les pays l’homme a cru trouver entrelui et la Divinité.

C’est une chose bien digne de remarque, que le gnosticisme , qui enfanta tant de systèmes, qui créa les Albigeois, et qui eut une si grande influence sur le midi de la France, jiariit pour la dernière fois au milieu de çes troubadours, à l’esprit ardent et chevaleresque, qui ne livraient au vulgaire que leurs chants d’amour, mais qui, dansje silence de la vie intérieure, occupaient Iqi^s mystérieux loisirs aux rêveries hrlllafftes nées de la philosophie orientale. On concevra aisément quelle ardeur devait donner à un esprit exalté du moyen âge cette idée qu’en se livrant à l’étude des sciences , il entrait peu à peu dans un rapport intime aveç

24 INTRODUCTION

des esprits mystérieux qui lui transmettaient des pensées divines sur les choses de la terre, et qui en recevaient les pensées terrestres pour les épurer.

Et croit-on par exemple que les Raymond Lulle, les Albert, les Pic de la Mirandole et tant d’autres, croit-on que tous ces hommes de génie eussent exercé l’influence qu’ils . ont eue sur leur siècle, si un reflet de la haute kabbale orientale n’avait éclairé les ténèbres quiles environnaient, et ne leur avait montré un but plus noble que celui qu’on leur sup- * pose généralement? Il y a , nous osons le dire, un moment où l’imagination est le plus puissant mobile des sciences ; c’est celui où il faut tout créer. Les temps féodaux, si déplorables en ^11 sens dans l’histoire de l’humanité, sont devenus une époque mémorabl« de discussions ardentes où l’on pesait l^f«droits des peuples : les temps de la philosophie hermétique , qui.sont à peu près les mêmes , ont été des jours de prodigieux labeur. Il ne faut pas oublier qu’Albert,'si dédaigné maintenant, est peut-être lepolygraphe le plus fécond qui ait existé, et il est permis de croire que ce ne fut pas sans un

INFLUENCE DES SCfEJîCES OCCULTES. zS

but élevé , sans le désir d’instruire les hommes , que les savans comme lui, touchés des misères de l’humanité, cherchèrent à se mettre en rapport avec les esprits élémentaires. D’ailleurs, ces hommes étaient convaincus que toute science de ce genre se trouvait cachée dans les livres légués par 1’an.tiquité. De là l’étude laborieuse et utile des langues anciennes et même celle des langues orientales j de là peut-être de nouveaux et féconds rapports avec Aristote, oublié de l’Europe et conservé par les Arabes.

L’idée de la panacée universelle dut être elle-même de quelque influence dans l’étude de la médecine, en excitant prodigieusement les ressorts de l’imagination. Il devait être assidu dans son laboratoire, celui qui s’attendait, comme Arnaud de Villeneuve, à voir tout-à-coup le plomb changé en or bouillonner au fond de son creuset, et l’eau d’immortalité répandre un divin parfum, présage de l’éternelle jeunesse du genre humain ; et se rappelle-t-on bien, quand on rit de ces erreurs et quand on frémit des crimes qu’ils firent naître , se rappelle-t-on bien ce qu’il ne faut pas craindre d’appeler leurs bienfaits?

■afi INTRODUCTION.

Voit-on Baymund Luile , restant paisible religieux dans sa cellulle, au lieu de Raymond Luile, parcourant le monde, demandant la science aux Orientaux, et l’annonçant d’une voix puissante aux Européens; proclamant, il est vrai, l’erreur et la vérité comme des guides également bons à suivre, mais enfin proclamant des vérités, et donnant dans son yirs magna des principes si nombreux , que jdus tard ils ont sans doute fécondé le génie de Bacon ? Il fallait , n’en doutons pas, à une àme de cette trempe un but tout autre que celui qui guide nos savans si supérieurs à lui. Quand Albert le Grand, génie puissant dont on a fait un ignoble sorcier, construisait laborieusement son Androide^ Albert le Grand étudiait toutes les lois de la mécanique pour les appliquer à un but imaginaire. Quand il recevait son souverain durant la saison rigoureuse , au milieu d’arbres chargés de fruits et de fleurs, la science lui avait révélé des procédés utiles à l’agriculture dont on fit honneur à la magie, tout en en profitant. Celui qui donna un élan si puissant à la médecine dti seizième siècle, mais qui malheureusement l’enve-

INFLUENCE DES SCIENCES OCCULTES. 3

loppa d’erreurs déplorables, Paracefse, mourant consumé par son propre génie, n’eût rien fait sans cette imagination qui le trompait plutôt , je crois , qu’elle ne l’engageait à tromper les autres.

Qu’après ces hommes ardens sans science positive, chercheurs en un mot, mais opérant des découvertes admirables, parce qu’il n’y a que ceux qui s’élancent dans les routes inconnues qui trouvent ; qu’après ces extravagans, si l’on veut les appeler ainsi, il vienne un homme fin, spirituel, savant, à l’âme tranquille, à l’esprit actif, mais positif; qu’un Erasme naisse tout-à-coup , que ce soit le Voltaire du seizième siècle, qu’il raille, qu’il fasse écrouler l’édifice des erreurs, et que sa voix moqueuse retentisse long-temps dans les siècles , il a pour lui la raison , et il faut l’en louer; il a pour lui l’acerbe plaisanterie, et il faut eh rire, quoiqu’elle soit cachée quelquefois dans de lourds in-folios; mais il ne faut plus dédaigner ceux qu’il eut raison de- combattre.

Après tout , lés. découvertes des philosçphes hermétiques viennent d-une source imaginaire, et elles sont positives. La. raillerie

a8 IJJTRODUCTIOK.

ij’a pu arrêter leur noble fécondité , et nous pouYons énumérer francliement ce que nous leurs devons.*

1 ° En philosophie, on doit à l’étude de la kabbale plusieurs systèmes dont l’éclectisme de nos jours peut encore faire son profit; et il faut mettre en première ligne ce vaste projet d’instruction universelle qu’on attribue à Raymond Lulle, génie voyageur qui ne s’arrêta dans sa noble mission que quand les hommes l’eurent arrête en l’assassinant. 11 est indispensable de le rappeler ici ; on s’est presque toujours étrangement mépris sur le genre d’obligations que l’Êurope savante devait avoir à Raymond Lulle. Les bibliographes, comme le fait très-bien observer M. Gence, ont commis une erreur’ grossière lorsqu’ils ont placé en tête ^des livres d’alcliimie magna;

ils’ont pris pour un traité du grand oeuvre un vaste système de philosophie puisé en Asie,'grossiei?, mais précieux essai de ces principes encyclopédiques des connaissances humaines , qui devaient plus tard jeter une lueur si vive sur le monde. Raymond Lulle c^endant cultiva l’alchimie, n’en

INFLUENCE DES SCIENCES OCCULTES, ap

doutons pas; c’était la folie de son temps, ■mais son génie était de tous les siècles.

a® C’est à l’alchimiste Arnaud de Villeneuve qu’on doit les trois acides sulfiirlc£ue , muriatique, nitrique, ainsi que les pre- TTilers essais réguliers de distillation , qui nous ont fourni l’alcool. Roger Bacon dédaignait bien la magie, et il a même écrit contre elle ; mais c’est probablement en se livrant aux vaines recherches de la philosophie hermétique, qu’il trouva cette poudre à canon dont il exagère tant les effets, que, selon lui, un fragment gros comme l’extrémité du pouce pourrait renverser une ville au milieu des éclairs et des roulemens d’un effroyable tonnerre.

3° Le même moine, en se livrant sans doute à l’astrologie, a découvert le télescope; mais, probablement, il n’a connu que la théorie de sa construction , et il voit dans ses effets quelque chose d’analogue aux effets des sciences occilltes , puisqu’il dit que par son moyen on peut faire descendre en apparence le soleil et la lune sur la tête de ses ennemis.

4® Malgré les absurdités astrologiques.

INTRODUCTION

débitées par l’infatigable Paracelse, malgré « encore son archée^ que ses disciples appelaient l’esprit architecte, occupé dans notre estomac^à séparer la partie nutritive de la partie vénéneuse, il paraît qu’il a introduit l’usage des préparations antimoniales, salines et ferrugineuses , si puissantes sur nos organes.

Cardan, enfin, cet extatique si connu, n’employa pas tous ses loisirs à de vaines recherches astrologiques; les mathématiques lui ont de véritables obligations. Mettant de côté son horoscope de Jésus-Christ, dont il ne voulut jamais restituer l’honneur à Pierre d’Ailly qui en était réellement l’inventeur ; appréciant} comme elle doit l’étre, la ruse coupable avec laquelle il s’empara des découvertes de Tartalea , nous n’en répéterons pas moins qu’une science imagi»

naire fut probablement pour lui le mobile d*un travail fertile en résultats. Si l’on ne peut pas lui attribuer l’honneur de la formule qui porte son nom , on pense qu’il découvrit quelques cas nouveaux , et entre autres celui qui porte le nom de cas irréductible; qu’il s’aperçut de la multiplicité des

INFLUENCE DES SCIEirCES OCCULTES. 3f

équations des degrés supérieurs et de l’existence des racines négatives; et il faut enfin se rappeler qu’il tenta d’appliquer la géométrie à la physique.

Ma is nous nous arrêtons dans cette liste cîe grandes découvertes sorties de l’erreur; elle deviendrait trop longue^ et peut-être serait-on effrayé de ce que la science véritable doit aux rêveries des sciences occultes.

Résumons-nous donc en peu de mots :

des études positives ont fait voir à notre siècle que la magie de l’antiquité n’était que la science elle-même; que la sorcellerie du moyen âge devait ses épouvantables fictions à une maladie très-réelle de l’imagination ; que tout le mal qui s’est répandu dans le monde par l’imposture de l’une, par l’ignorance et le fanatisme de l’autre, tenait à une déplorable légèreté d’observations. Soumettons donc maintenant à un rigoureux examen tout ce qui nous parait tenir. aux rêveries de Timagination : l'esprit philosophique trouvera encore à glaner dans ce qu’auront dédaigné les sciences positives.

DIVINATION

Page 1