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CHAPITRE XII

monarchie de LOUIS XIV.

Bossuet et Fénelon. Ramsay.

La France alors se reposait, sous le sceptre de Louis XIV, du long ébranlement de la Ligue et des agitations de la Fronde. La gloire des armes et celle des lettres concouraient à l’éclat du trône, et les passions du monarque n’offusquaient point encore les yeux, comme dans l’assombrissement des revers. Au sein de cette tranquille grandeur, une voix imposante et sévère ne se borne pas à Justifier, mais, à proprement parler, divinise le gouvernement absolu '. Nous avons vu plusieurs auteurs, Bodin, Filmer, et Hobbes en dernier lieu, rattachant au patriarchal la constitution monarchique, lui donner la consécration d’un sentiment saint parmi tous les hommes et en faire exclusivement l’expression du droit naturel. Bossuet complète cette pensée : c’est par les prescriptions divines, par les maximes théo-

1 u C’était la première fois qu'on faisait du droit divin en Europe un principe théocratique semblable à celui qui gouverne les Juifs. » (Ballanche, Prolégomènti.)

logiques, par l’histoire du peuple de Dieu, qu’il affermit l’obéissance et qu’il légitime le pouvoir; c’est de l’Ecriture sainte qu’il tire, directement et sans mélange, les règles de la politique et les devoirs des nations.

De même que Hobbes, Bossuet enseigne que la puissance sociale est toute transportée au souverain; chacun affermit cette force, au préjudice de la sienne, et renonce à sa propre vie, en cas de contradiction. On y gagne, car on retrouve dans la personne du suprême magistrat une puissance collective bien supérieure à toute force individuelle ; car l’état d’anarchie, d’ailleurs, est le pire de tous les états : « Où il n’y a point de maître, tout le monde est maître ; où tout le monde est maître, tout le monde est esclave 1 . »

Quelle est l’origine de la loi î Un pacte et un traité solennel, dit Bossuet; il corrige ensuite cette parole * dans ce qu’elle pourrait présenter de favorable à la démocratie. C’est dans la Divinité même que la royauté prend sa source : exercée miraculeusement par Dieu à l’origine des sociétés, elle s’est ensuite établie parmi les hommes el de leur con-

• Politique tirée de l’Ecriture sainte.

* « On ne veut pas dire par là que l’autorité des lois dépende du consentement et acquiescement des peuples, mais seulement que le prince qui, d’ailleurs, par son caractère, n’a d’autre intérêt que celui du public, est assisté des plus sages têtes de la nation et appuyé sur l'expérience des siècles passés. »

sentement, sur le modèle de l’empire paternel; la monarchie héréditaire en est le type le plus parfait; Dieu, toutefois, qui veut la paix et la tranquillité des choses humaines, ordonne partout l’obéissance aux gouvernements établis.

Les rois agissent comme ministres de Dieu et ses lieutenants sur la terre ; il y a dans leur caractère quelque chose de sacré, de saint, qui ne peut être effacé par aucun crime ; il y a dans leur majesté un reflet de la splendeur divine, et leur puissance se présente, aux yeux de l’écrivain inspiré, avec des attributs merveilleux *. Une obéissance religieuse, un amour pieux leur sont dus : « Un bon sujet aime son prince comme le bien public, comme le salut de tout l’Etat, comme l’air qu’il respire, comme la lumière de ses yeux, comme sa vie et plus que sa vie. »

Mais si Bossuet enseigne aux peuples le culte de la royauté, il enseigne aux rois la justice, et, selon l’expression d’un de ses discours, il leur apprend leurs devoirs d’une manière souveraine et digne de lui : « Les rois doivent trembler en se servant de

1 « U (le prince) a des yeux et des mains partout ; nous avons vu que les oiseaux du ciel lui rapportent ce qui se passe ; il a même reçu de Dieu, pour l'usage des affaires, une certaine pénétration qui fait penser qu’il devine. A-t-il pénétré l’intrigue? ses longs bras vont prendre ses ennemis aux extrémités du monde; ils vont les déterrer au fond des abîmes; il n’y a point d’asile assuré contre une telle puissance. »

la puissance que Dieu leur donne, et songer combien est horrible le sacrilège d'employer au mal une puissance qui vient de Dieu : Dieu n’a fait les grands que pour protéger les petits. » Ce qui distingue profondément la doctrine de Bossuet de celle de Hobbes, c’est l’élévation morale, telle qu’on peut l’attendre d’un livre inspiré des saintes Ecritures et tracé au pied des autels : « Sous un Dieu juste, il n’y a point de puissance qui soit affranchie, par sa nature, de toute loi naturelle, divine ou humaine. C’est autre chose que le gouvernement soit absolu, autre chose qu’il soit arbitraire. Il est absolu par rapport à la contrainte, n’y ayant aucune puissance capable de forcer le souverain... Mais il no s’ensuit pas de là que le gouvernement soit arbitraire, parce que, outre que tout est soumis au jugement de Dieu, c’est qu’il y a des lois dans les empires contre lesquelles tout ce qui se fait est nul de droit, et il y a toujours ouverture à revenir contre, ou dans d’au* 1res occasions ou dans d’autres temps. » Sur le fait de la religion, il va de soi que l’évêque de Meaux différera encore de Hobbes : il termine et il concilie dans l'indépendance orthodoxe la longue querelle des deux puissances, dont sa fameuse déclaration fut le traité de piax solennel : « Il n’y a qu’une exception, dit-il, à l’obéissance qu’on doit aux princes : c’est qu’ils commandent contre Dieu... Les rois ne doivent pas entreprendre sur les droits et l’autorité du sacerdoce. Le sacerdoce dans le spiri-

tuel et l’empire dans le temporel ne relèvent que de Dieu. Mais l’ordre ecclésiastique reconnaît l’empire dans le temporel, comme les rois, dans le spirituel, se reconnaissent humbles enfants de l’Eglise. Tout l’Etat du monde roule sur ces deux puissances. » Toutefois, Bossuet ne s’en tient pas là, et par une voie opposée aux idées de Hobbes sur le culte, il se rapproche de ses maximes à l’égard du gouvernement : « Ceux qui ne veulent pas souffrir que le prince use de rigueur en matière de religion, parce que la religion doit être libre, sont dans une erreur impie. Autrement, il faudrait souffrir, dans tous les sujets et dans tout l’Etat, l’idolâtrie, le mahométisme, le judaïsme... Ce n’est pourtant qu’à l’extrémité qu’il faut en venir aux rigueurs, surtout aux dernières. » Ces paroles concordent trop bien avec la révocation de l’édit de Nantes, et il faut bénir Fénelon d’avoir, dans le même moment, placé parmi les devoirs des rois une tolérance pleine de bonté 1 .

1 a Sur toute chose, ne forcez jamais vos sujets à changer de religion : nulle puissance humaine ne peut forcer le retranchement impénétrable de la liberté du cœur. La force ne peut jamais persuader les hommes ; elle ne fait que des hypocrites. Quand les rois se mêlent de religion, au lieu de la protéger, ils la mettent en servitude. Accordez à tous la tolérance civile, non en approuvant tout comme indifférent, mais eu souffrant avec patience tout ce que Dieu souffre et en tâchant de ramener les hommes par une douce persuasion. » ( Directions pour lu conscience d'un roi.)

Ramsay nous a donné son livre sur le gouvernement civil *, comme fruit des leçons de Fénelon : ce sont les principes de Bossuet et parfois ses expressions propres. Mais lisons Fénelon lui-même; à son tour, interrogeons-le sur ces grandes questions, mêlées de religion et de politique, que nous venons de parcourir. En indiquant les attributs distincts, en proclamant l’indépendance réciproque des deux puissances, spirituelle et temporelle, il en détermine ainsi les origines : la spirituelle vient de Dieu, par la mission de son fils et des apôtres ; la temporelle vient de la communauté des hommes, qu’on nomme nation *. Cette pensée nette et précise se développe hardiment en applications libérales. Il faut qu’un peuple ait des lois écrites, toujours constantes et consacrées par toute la nation ; qu’elles soient au-dessus de tout ; que ceux

* Essai philosophique sur le gouvernement civil, oii l’on traite de la nécessité, de F origine, des bornes et des différentes formes de la souveraineté , selon les principes de feu M. François de Salignac de La Alothe Fénelon, archevêque-duc de Cambrai.

* « Rien n’est plus faux, dit au contraire Ramsay, que cette idée des amateurs de l’indépendance, que toute autorité réside originairement dans le peuple et qu’elle vient de la cession que chacun fait à un ou plusieurs magistrats de son droit inhérent de se gouverner soi-même. Le consentement libre ou forcé, exprès ou tacite d’un peuple libre à la domination d’un ou de plusieurs peut bien être un canal par où découle l’autorité suprême, mais il n’en est pas la source. »

qui gouvernent n’aient d’autorité que par elles ' . Assemblées locales des trois ordres ; états particuliers dans chaque province ; états généraux triennaux, s’occupant de toutes les matières de justice, de police, de finances, de guerre, de négociations, d’agriculture, de commerce, punissant les seigneurs violents, prescrivant la culture des terres, empêchant l’abus des grands parcs, etc., tel était le plan préparé pour le règne du duc de Bourgogne \ « Souvenez-vous, disait Mentor, que les pays où la domination du souverain est plus absolue sont ceux où les souverains sont moins puissants. »

Quand des symptômes d’affaissement commencent à se manifester dans la monarchie bourbonienne, Fénelon, semblable aux prophètes, dénonce les misères du présent et les dangers de l’avenir. On connaît la lettre authentique, bien qu’anonyme et surprenante, écrite par l’archevêque de Cambrai au plus absolu de tous les rois : « En voilà assez, Sire, pour reconnaître que vous avez passé votre vie entière hors du chemin de la vérité et de la justice et, par conséquent, hors de celui de l’Évangile. Tant de troubles affreux qui ont désolé toute l’Europe depuis plus de vingt ans, tant de sang répandu, tant de scandales commis, tant de provinces saccagées, tant de villes et de villages mis en cendres,

1 Dialogues des morts.

* Plans de gouvernement concertés avec le duc de Chevreuse pour être proposés au duc de Bourgogne ( 1711 ).

sont les funestes suites de cette guerre de 1672, entreprise pour votre gloire et pour la confusion des faiseurs de gazettes et de médailles de Hollande... Cependant vos peuples, que vous devez aimer comme vos enfants et qui ont été jusqu’ici si passionnés pour vous, meurent de faim... La France entière n’est plus qu’un grand hôpital; désolé et sans provision. Les magistrats sont avilis et épuisés; la noblesse, dont tout le bien est en décret, ne vit que de lettres d’état; vous êtes importuné de la foule des gens qui demandent et qui murmurent. C’est vous-même, Sire, qui vous êtes attiré tous ces embarras; car tout le royaume ayant été ruiné, vous avez tout entre vos mains et personne ne peut plus vivre que de vos dons. Voilà ce grand royaume si florissant sous un roi qu’on nous dépeint tous les jours comme les délices du peuple et qui le serait, en effet, si les conseils flatteurs ne l’avaient point empoisonné... Vous n’aimez point Dieu, vous ne le craignez même que d’une crainte d’esclave : c’est l’enfer et non pas Dieu que vous craignez. Votre religion ne consiste qu’en superstitions, qu’en petites pratiques superficielles. Vous êtes comme les juifs, dont Dieu dit : Pendant qu'ils m’honorent des lèvres, leur cœur est loin de moi. Vous êtes scrupuleux sur des bagatelles et endurci sur des maux terribles. Vous n’aimez que votre gloire et votre commodité. Vous rapportez tout à vous, comme si vous étiez le Dieu de la terre et que tout le reste n’eût été

créé que pour vous être sacrifié. C’est au contraire vous que Dieu n’a mis au monde que pour votre peuple... »

Ces énergiques remontrances n’eussent fait, en 1710, qu’aggraver la rigueur du sort. En 1695, elles présentaient encore l’opportunité d’un conseil, conseil dicté, en certains points 1 , parla compassion évangélique plus que par l’orgueil national, mais inspiré par un cœur vertueux et, certes, ennemi de la flatterie. C’est au renversement et au mépris des anciennes maximes de l'Etat, au culte d’une seule volonté, à la ruine des pouvoirs intermédiaires, que le saint prélat attribue les maux dont sa charité gémit. Selon Bossuet, « le repos public oblige le roi à tenir tout le monde en crainte et plus encore les grands que les particuliers; » Fénelon, ami de la noblesse, la regarde, en France et à Salente, comme l’appui de la royauté. En citant ici le Télémaque, nous ne prétendons point en tirer des conclusions trop rigoureuses et imputer, par exemple, à son auteur l'apologie des lois agraires. Il faut bien le dire, cependant, ce n’est pas chez ces grands écrivains ecclésiastiques que le droit de propriété a ses meilleures démonstrations : « Par les obligations de la charité, dit Bossuet, la loi remet, en quelque sorte, en communauté les biens qui ont été partagés pour la commodité publique et particulière. » Ramsay,

1 Dans les sacrifices qu’il conseillait vis-à-vis des puissances européennes.

dans le même ordre d’idées, avrive aux conséquences de Hobbes : «Nul homme n’a un droit naturel que précisément à ce qui lui est nécessaire pour sa conservation. Si le bien public demande qu’il donne le superflu, il ne peut pas se plaindre, puisqu’on ne lui ôte que ce à quoi il n’a point droit par nature, pour lui conserver ce qui est plus important, savoir la vie, la liberté, etc. *. » Mais si parfois les déductions de Bossuet ou de son école se rapprochent de celles de Hobbes, l’esprit des systèmes diffère toujours : c’est dans l’homme même, dans sa perversité, dans le mauvais principe de sa nature que l’auteur anglais trouve la cause et la justification de sa dépendance : Bossuet les va chercher au ciel.

' Essai philosophique.

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