‹ Tableau historique des progrès de la philosophie politiqueChapitre 16 sur 32 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

ÉCOLE RÈVOUmOHKAlRE.

Rousseau, Mahly, Morelly, Helvétius, Godwin, Raynal.

Nous avons vu Locke, comme Sidney, comme Spinosa, comme Languct, appuyer l’organisation politique sur les engagements réciproques des sujets et du souverain, pacte exprès ou sous-entendu, déduit du fait de soumission volontaire. C’est un pacte également que Jean-Jacques Rousseau donne pour base à l’organisation sociale 1 . L’hypothèse devient plus hardie ; car ce pacte, qui en témoigne et comment a-t-il pu se former ? La société en dépend-elle et ne repose-t-elle pas plutôt sur la nature môme de l’homme, comme, dès l’origine de la science, les grands génies de l’antiquité, Aristote, Polybe l’affirmaient? L’opinion soutenue par Rous-

1 Althusius avait devancé Rousseau dans l’idée du contrat social. Mais, comme il admet en même temps la sociabilité native de l’homme, le contrat social n’est chez lui qu’une formule de devoirs réciproques résumés à posteriori.

seau fut peut-être Ja conséquence d’un premier parti pris, où son amour-propre irritable avait trouvé soulagement et succès 1 . En lutte, par sa position, son caractère et sa raison, contre la société de son temps, le philosophe génevois s’en prend, avec une bile ardente, à l’inégalité des conditions, à la civilisation qui la produit, à la propriété qui la * consacre, de tout ce qui le choque et l’afflige, injustices et malheurs, crimes et supplices. Son imagination enthousiaste lui représente l’état sauvage comme l’âge d’or de l’humanité : les fruits alors étaient à tous et la terre n’était à personne ; le bonheur et la paix régnaient, appuyés sur l’égalité. La propriété, origine de la société civile, a été l’œuvre déplorable de la violence et du hasard : c’est l’éruption d’un volcan qui , mettant le fer aux mains des hommes, a enfanté l’agriculture, le partage, la propriété ; la propriété, à son tour, a produit l’inégalité, les conflits et la servitude, lorsque le riche conçut l’idée, ingénieuse autant que funeste, de faire de son usurpation le fondement d’un pacte social opposé au droit naturel’.

Avec une telle origine, comment voir dans le contrat social le palladium de la justice et le gage de la liberté? Ajoutez qu’il est absolu dans son effet

1 Tout le monde connaît la circonstance qui détermina le choir de Rousseau dans le fameux concours de Dijon et[l’eiplosion de sentiments qui accompagna cette gageure.

4 Discours sur T inégalité des conditions.

comme dans ses termes 1 , et qu’au lieu de mettre en commun le moins possible, comme disait plus tard Sieyès, chacun, dans le système de Rousseau, se donne tout à tous, comme chez Hobbes. Une telle aliénation conduit tout droit au despotisme : Hobbes y marche inflexiblement; Rousseau se détourne tant qu’il peut, sans parvenir à concilier son point de départ et son but. On le voit bien par l’analyse que lui-même, dans un autre ouvrage’, donne de son célèbre traité.

« D’abord, il n’est pas plus permis, par l'effet du contrat social, d’enfreindre les lois naturelles, qu'il n’est permis d’enfreindre les lois positives par les contrats des particuliers , et ce n’est que par ces lois mêmes qu’existe la liberté qui donne force à l’engagement.

« Cet engagement est d’une espèce particulière, en ce qu’étant absolu, sans condition, sans réserve, il ne peut toutefois être injuste ni susceptible d’abus, puisqu’il n’est pas possible que le corps se veuille nuire à lui-même, tant que le tout ne veut que pour

tous.

« Il est encore d’une espèce particulière en ce qu’il lie les contractants sans les assujettir à per-

* « Chacun de nous met en commun sa personne et sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale, et nous recevons en corps chaque membre comme partie indivisible du

tout. »

* Lettres de la montagne.

sonne, et qu’en leur donnant leur seule volonté pour règle, il les laisse aussi libres qu’auparavaitf.

« La volonté de tous est donc l’ordre, la règle suprême, et cette règle générale est ce que j’appelle le souverain.

« 11 suit de là que la souveraineté est indivisible, inaliénable, et qu’elle réside essentiellement dans tous les membres du corps.

« Mais comment agit cet être abstrait et collectif? Il agit par des lois et il ne saurait agir autrement.

« Qu’est-ce qu’une loi ? C’est une déclaration publique et solennelle de la volonté générale sur un objet d’intérêt commun.

« La loi ne peut, par sa nature, avoir un objet particulier et individuel ; mais l’application de la loi tombe sur des objets particuliers et individuels.

« Le pouvoir législatif, qui est le souverain, a donc besoin d'un autre pouvoir qui exécute, c’est-àdire qui réduise la loi en actes particuliers. Ce second pouvoir doit être établi de manière qu’il exécute toujours la loi et qu’il n’exécute jamais que la loi. Ici vient l’institution du gouvernement. 1 .

« Qu’est-ce que le gouvernement? C’est un corps intermédiaire établi entre les sujets et le souverain pour leur mutuelle correspondance ; chargé de

' Nous avons vu, avant Rousseau, Bodin distinguer, comme lui, le gouvernement, de la souveraineté ; mais pour l’auteur de la République , la souveraineté était aliénable, aussi bien que le gouvernement.

l'exécution des lois et du maintien de la liberté, tant civile que politique.

« Le gouvernement, comme partie intégrante du corps politique, participe à la volonté générale qui lo constitue ; comme corps lui-même, il a sa volonté propre. Ces deux volontés quelquefois s’accordent et quelquefois se combattent. C’est de l’effet combiné de ce concours et de ce conflit que résulte le jeu de toute la machine.

« Le principe qui constitue les diverses formes de gouvernement consiste dans le nombre des membres qui le composent. Plus ce nombre est petit, plus le gouvernement a de force; plus le nombre est grand, plus le gouvernement est faible, et comme la souveraineté tend toujours au relâchement, le gouvernement tend toujours à se renforcer. Ainsi le Corps exécutif doit l’emporter à la longue sur le Corps législatif, et quand la loi est enfin soumise aux hommes, il ne reste que des esclaves et des maîtres ; l’Etat est détruit.

« Avant cette destruction, le gouvernement doit, par son progrès naturel, changer de forme et passer par degrés du grand nombre au moindre.

« Les diverses formes dont le gouvernement est susceptible se réduisent à trois principales. Après les avoir comparées par leurs avantages et par leurs inconvénients, je donne la préférence à celle qui est intermédiaire entre les deux extrêmes et qui porte le nom d 'aristocratie. On doit se souvenir ici

que la constitution de l’Etat et celle du gouvernement sont deux choses très-distinctes et que je ne les ai pas confondues. Le meilleur des gouvernements est l’aristocratique; la pire des souverainetés est l’aristocratique.

« Ces discussions en amènent d’autres sur la manière dont le gouvernement dégénère et sur les moyens de retarder la destruction du corps politique.

« Enfin, dans le dernier livre, j’examine, par voie de comparaison avec le meilleur gouvernement qui ait existé, savoir celui de Rome, la police la plus favorable à la bonne constitution de l’Etat; puis je termine ce livre et tout l’ouvrage par des recherches sur la manière dont la religion peut et doit entrer comme partie constitutive dans la composition du corps politique.

« Que pensiez-vous, ajoute Rousseau, en lisant cette analyse courte et fidèle de mon livre? Je le devine. Vous disiez en vous-même : Voilà l’histoire du gouvernement de Genève »

L’attachement un peu emphatique du fameux citoyen de Genève aux souvenirs de sa patrie dicte, en effet, beaucoup de ses décisions. C’est de là que vient son penchant pour le système fédératif. L’antiquité le charme aussi par ses formes républicaines et par les armes qu’elle lui offre contre le siècle où il écrit. Alternativement conduit par les lumières de son génie, ou entraîné par les caprices et les

préjugés de son humeur, il fourmille de contradictions qui atténuent parfois ses torts. A la fin d’une diatribe lancée contre la société, il reconnaît explicitement qu’elle est dans les lois de la Providence; après avoir, de toute son éloquence, analhématisé la propriété, il la défend de toute sa logique, comme fondement du pacte social 1 . Il semble vouloir remplacer par les attributs du corps politique, par le droit absolu de la souveraineté, par l’infaillibilité de la volonté générale, les inspirations de la conscience * ; puis, heureusement, il se rétracte par

• « Il est certain que le droit de propriété est le plus sacré de tous les droits des citoyens, et plus important, à certains égards, que la liberté même ; soit parce qu'il tient de plus près à la conservation de la vie, soit parce que les biens étant plus faciles à usurper et plus pénibles à défendre que la personne, on doit plus respecter ce qui peut se ravir plus aisément ; soit enfin parce que la propriété est le vrai fondement de la société civile et le vrai garant des engagements des citoyens : car si les biens ne répondaient pas des personnes, rien ne serait si facile que d’éluder ses devoirs et de se moquer des lois. » (Discours sur l’Economie politique : ce titre ne signifiait point ce qu’il voudrait dire aujourd’hui.)

* « Le corps politique est donc aussi un être moral qui a une volonté, et cette volonté générale, qui tend toujours à la conservation et au bien-être du tout et de chaque partie, et qui est la source des lois, est pour tous les membres de l’État, par rapport à eux et à lui, la règle du juste et de l’injuste. »

Donc : « La vertu n’est que la conformité de la volonté particulière à la générale. » (Ibid.) Il est vrai que Rousseau a soin de distinguer cette volonté, de la délibération publique ; dès lors

des déclarations trop oubliées des hommes qui se sont faits plus tard ses sectateurs et ses plagiaires :

« La sûreté particulière est tellement liée avec la confédération publique, que, sans les égards que l’on doit à la faiblesse humaine, cette convention serait dissoute par le droit, s’il périssait dans l'Etat un seul citoyen qu’on eût pu secourir, si l’on en retenait à tort un seul en prison, s’il se perdait un seul procès avec une injustice évidente »

On a bien des fois remarqué la contradiction qui existe entre les théories de Rousseau et l’expression de ses sentiments. Les unes ont fait son succès auprès des meneurs et des habiles, bien servis par l’opposition des apparences et des effets; les autres expliquent l’impression produite dans l’Europe entière

ce n’est plus qu’une hypothèse, une périphrase remplaçant le nom de la morale universelle, qu’il eût mieux valu employer.

1 II traite de « maxime exécrable, fausse et dangereuse, » l’assertion que le gouvernement puisse jamais sacrifier un seul innocent au salut de la multitude : « Après avoir, par supposition, retranché du peuple un individu après l’autre, pressez les partisans de cette maxime à mieux expliquer ce qu’ils entendent par le corps de l Etat, et vous verrez qu’ils le réduiront à la fin à un petit nombre d’hommes qui ne sont pas le peuple, mais les officiers du peuple, et qui, s’étant obligés par un serment particulier à périr eux-mêmes pour son salut, prétendent prouver par là que c’est à lui de périr pour le leur. » ( Discours sur l'Economie politique.) Ces paroles n’ont jamais été citées par aucun membre du Comité de salut publi ï,

par la publication du Contrat social *. C’était l’éloquente prophétie d’un ordre de choses tout nouveau, en présence de l’ordre ancien, dont l’auteur prédisait la catastrophe. Aussi, les Polonais, les Corses 2 . voulant changer d’institutions, s’adressèrent-ils à Rousseau, comme les peuples de la Grèce ou de l’Italie aux philosophes des temps antiques. Les premiersdemandèrent aussi desconseilsà l’ahbé de Mahly. lis eussent pu, sur quelques points, se trouver fort embarrassés de concilier leurs deux oracles : « L’hérédité dans le trône, leur disait Rousseau, et la liberté dans la nation sont à jamais des choses incompatibles. » — « La royauté héréditaire assurera, affirmait Mably, la tranquillité de l’Etat. » Il est vrai que l’un comme l’autre voulait réduire la royauté à bien peu de pouvoir réel. En toutes choses, admiration des anciens, passion pour l’égalité, déclamations contre les richesses, la propriété, la société, Mahly imite et exagère Rousseau. Hobbes, avant eux, présentait le lien social comme la conséquence nécessaire de notre méchanceté native : scion eux, c’est la conséquence de notre dépravation. Dans ses Recherches philosophiques , Mahly rompt, quoique historien, avec l’expérience historique : « Ce n’est point dans les lois d’Angle-

1 L’Esprit des lois est de 1718, le Contrat social de 17G2.

* Tout le monde connaît la prédiction de Rousseau au sujet de la Corse : « J’ai dans l’idée que, quelque jour, cette petite île étonnera l’Europe. » ( Contrat social.)

terre, de Suède, de France ou d’ Allemagne, écritil, que j’étudie les devoirs du législateur; je descends dans les abîmes de mon cœur... » Là, comme beaucoup d’hommes de son siècle, il trouve la haine des privilèges, et il fait, dès lors, tout reposer sur l’égalité absolue : c’est le premier vœu de la nature, la pierre de touche de toutes les lois; l’avarice et l’ambition ont tout corrompu chez les hommes. Le meilleur moyen de les prévenir eût été, dans le principe, de proscrire la propriété. Si, actuellement, on est forcé d’en subir l’institution, du moins faudrait-il s’appliquer à en corriger les abus. Point de commerce, point de luxe, point de testaments, point de salaire pour les magistrats, point d’impôts que l’impôt foncier, pour décharger les prolétaires. La fille unique d’un citoyen porterait dans la famille de son mari une fortune dangereuse : il faut que son père ou ses tuteurs lui donnent des frères adoptifs ; il faut enfin (le mot est écrit) recourir à des lois agraires, et, par une conséquence bizarre de son principe fondamental, Mably arrive à consacrer la distinction des terres en nobles, roturières et ecclésiastiques, l’équilibre, et, concurremment, la multiplication des ordres lui semblant, dans l’état de l’Europe, le seul gage d’égalité ‘.

Mably a moins souvent que Rousseau l’excuse des contradictions ; ce n’est point la passion qui le

* Principes de législation.

guide ; son raisonnement est paisible comme sa parole et comme sa vie. Il a, comme tous les utopistes, a défaut du style de Platon, imité sa composition : il a employé le dialogue , et c'est dans des promenades champêtres, à l’ombre d’un parc seigneurial, que ses personnages passent leur temps à ébranler la société. Morelly va plus hardiment et plus énergiquement au but ; il codifie cette doctrine nommée, de nos jours, socialisme, que Rousseau et Mably présentent sous le nom d’usufruit général. Chose singulière ! ces opinions si contraires au système de Locke, se rattachent encore à lui. Locke avait dit juridiquement : « Il ne saurait y avoir d’injure où il n’y a point de propriété » ; Rousseau, qui se proclame son disciple, qui l’est en effet dans l’ensemble, et même dans beaucoup de détails de sa méthode et de ses idées, Rousseau a retourné cet axiome contre le principe dont Locke avait fait son point de départ; rpécontent de ce qui l’entoure, et ne partageant même point cette admiration relative des institutions de l’Angleterre où se complaisent ses contemporains, il ne sait trop où s’arrêter, et, joint au goût du paradoxe, le spectacle du mal l’amène à proscrire même le bien. Beccaria peut donner lieu à une observation analogue. Fortement touché des abus, disons mieux, de la barbarie de la législation criminelle, il est parti de cette idée politiquement vraie de son temps, que, dans la société, tout concourt à accroître simultanément la puissance

d’uu côté, 1’oppressiou de l’autre, et, au milieu des vérités qu’il enseigne d’après Montesquieu, sur l’origine des sociétés, sur le caractère des lois, sur la nécessité des peines, on lit avec étonnement une telle appréciation : «Ce crime (le vol) est commis ordinairement par des hommes pauvres et par ces malheureux auxquels le droit de propriété (droit terrible et qui n’est peut-être pas nécessaire ) n’a laissé que la simple existence 1 . » La philanthropie égarée préparait ainsi, à son insu, les armes du charlatanisme ambitieux. m

En poussant aux dernières limites le principe sensualiste de la métaphysique de Locke ; en préparant, comme nous le verrons, sur le terrain de la morale, une nouvelle évolution de l’école de ce philosophe, Helvétius adopte et maintient son grand axiome politique, le respect de la propriété : « C’est le Dieu moral des empires, » dit-il dans son livre De l’Homme, où il imite et approprie aux recherches de la politique la méthode de Condillac *. Il se demande, quant à l’origine et aux fondements des sociétés, si des motifs de sûreté ne durent pas former les premières peuplades ? si les premières lois purent avoir d’autre mobile et d'autre but que la conservation des biens, de la liberté , de la vie, la propriété, en un mot? si, à considérer l’espèce et

1 Des délits et despe ines.

\ * Au lieu de la statue qui s’anime, il suppose une île déserte

qui se peuple.

le petit nombre des États où la communauté a eu lieu, on ne doit pas toujours soupçonner des obstacles secrets et invincibles au développement comme au bonheur de pareilles associations ? Partant de ces premiers principes et définissant, d’après eux, la nature du gouvernement, il se demande, comme Voltaire 1 , si le despotisme mérite une définition politique et s’il ne rompt pas, au contraire, tous les liens de la société ? si les hommes, nécessairement inégaux en richesses et en puissance, ne peuvent et ne doivent pas prétendre à l’égalité du bonheur? Mais les conclusions ne répondent pas à la justesse de ces prémisses. En vue de l’extension des bienfaits de la propriété civile, Helvétius arrive, lui aussi, aux violations légales du droit, abolition de l’héritage, lois agraires, impôts progressifs. Son irréligion systématique, son naturalisme audacieux 2 l’égarent non moins sensiblement dans les appréciations de

' « Le despotisme n’est que l’abus de la monarchie, une corruption d’un beau gouvernement. J’aimerais autant mettre les voleurs de grand chemin au rang des corps de l’Etat que de placer les tyrans au rang des rois. » ( Dialogues philosophiques).

1 Qui veut connaître les vrais principes de la morale, doit, comme moi, s’élever jusqu’au principe de la sensibilité physique, et chercher dans les besoins de la faim, de la soif, etc., la cause qui force les hommes, déjà multipliés, de cultiver la terre, de se réunir en société et de faire entre eux des conventions , dont V observation ou F infraction fait les hommes justes ou injustes. » (De F Homme, conclusion générale.)

la vertu individuelle et de la moralité publique; le caractère relatif attribué, en apparence, par Rousseau, aux vérités primordiales, devient, chez Helvétius, un point de doctrine; au précepte de l’Évangile, adopté par Hobbes lui-même, il substitue le salut public, suprême loi, unique critérium. Quelques années, et ces principes fussent devenus l’arrêt de mort de celui qui les professait; le brillant fermier général , si épris de l’opinion , aurait suivi sur l’échafaud l’illustre Lavoisier, son collègue, frappé par le salut public , sans pouvoir même doter la France de ses dernières méditations.

Un homme qui avait largement pris sa part d’exagérations et de sophismes déclamatoires dans les controverses d’alors *, et à qui une longue carrière laissa voir le bouleversement final, l'abbé Raynal, quand vint ce moment, sentit le besoin de séparer, par une déclaration publique, sa cause de celle des démagogues. Vains efforts ! il avait fourni une partie des armes terribles dont l’usage l’épouvantait. A quel point de dangereux disciples n’aggravent-ils pas une erreur ! Montesquieu se contente d’appuyer sur les relations civiles les fondements delà propriété 1 ; il laisse en doute, au point de vue

• Voyez V Histoire philosophique des établissements des Européens dans les deux Indes , et spécialement le tome Vit. On dit que cet ouvrage fut écrit avec le concours de Diderot.

* « Cctmme les hommes ont renoncé à leur indépendance naturelle, pour vivre sous des lois politiques, ils ont renoncé à la

de la volonté paternelle, le principe de la succession : Raynal abolit l’héritage. Rousseau accuse, avec humeur, les institutions sociales, et Godwin 1 proscrit à la fois les gouvernements, les religions, la propriété, le mariage... La place était faite pour Marat.

« Serait-il donc vrai, disait Raynal, dans la lettre qu’il écrivit, en 1791, à l’Assemblée législative, et qui, lue par le président, souleva un violent orage; serait-il donc vrai qu’il fallût me rappeler avec effroi que je suis un de ceux qui, en éprouvant une indignation généreuse contre le pouvoir arbitraire, ont peut-être donné des armes à la licence ? La religion, les lois, l’autorité royale, l’ordre public redemandent-ils donc à la philosophie, à la raison les liens qui les unissaient à cette grande société de la nation française?... Partout, j’ai cherché les vestiges de cette autorité centrale qu’une grande nation dépose dans les mains du monarque, pour sa propre sûreté : je ne les ai plus trouvés nulle part. J'ai cherché les principes conservateurs des propriétés, et je les ai vus attaqués 1 . J’ai cherché

communauté naturelle des biens, pour vivre sous des lois civiles. Ces premières lois leur acquirentjla liberté, les secondes la propriété. » ( Esprit des lois, liv. XXVI, ch. xv.) C’était l’enseignement de Grotius (De jure belli, lib. II, ch. u, § 2).

1 De la justice politique.

* Le compte rendu porte : Ici, il s’élève de très-grands murmures.

sous quel abri repose la liberté individuelle, et j’ai vu l’audace toujours croissante, invoquant, attendant le signal de la destruction, que sont prêts à donner les factieux, et les novateurs, aussi dangereux que les factieux. » '

Ces regrets étaient honorables, ces reproches ne manquaient pas de courage ; mais, en attaquant les principes qui maintiennent toute société, Raynal avait-il pu penser qu’il n’ébranlait pas même les bases de l’ordre politique en France? Il s’était fait cette illusion : « J’ai médité toute ma vie les idées que vous venez d’appliquer à la régénération du royaume. Je les ai méditées dans un temps où, repoussées par toutes les institutions sociales, par tous les intérêts, par tous les préjugés, elles ne présentaient que la séduction d’un vœu consolant. Alors, aucun motif ne m’appelait à en faire l’application ni à calculer les effets des inconvénients terribles attachés aux factions, lorsqu’on les investit de la force qui commande aux hommes et aux choses ; lorsque la résistance des choses et des passions des hommes sont des éléments nécessaires à combiner. La France était une monarchie; son étendue, scs besoins, ses mœurs, l’esprit national s’opposent invinciblement à ce que jamais des formes républicaines puissent y être admises, sans opérer une dissolution totale de l’empire. Vous n’aviez .à vous défendre que contre la pente actuelle des idées; vous deviez voir que, dans l’opinion, le

pouvoir des rois décline et que les droits des peuples s’accroissent : ainsi, en affaiblissant sans mesure ce qui tend naturellement à s’effacer, en fortifiant dans la source ce qui tend naturellement à s’accroître, vous arrivez forcément à ce triste résultat : un roi sans autorité, un peuple sans frein... »

Tardive et impuissante sagesse ! Robespierre l’excusait sur l’affaiblissement des années, et réclamait l’ordre du jour ’.

* Moniteur, séance du 31 mai.

Page 1