‹ Tableau historique des progrès de la philosophie politiqueChapitre 17 sur 32 · REPRÉSENTATION DU PRINCIPE D’AUTORITÉ. — FRÉDÉRIC II · texte numérisé non relu

REPRÉSENTATION DU PRINCIPE D’AUTORITÉ. — FRÉDÉRIC II

A peu près depuis Marc-Aurèle, aucun souverain n’avait écrit : nous ne parlons plus de Jacques I", et les écrits de Louis XIV ne s’adressaient pas au public'. Dans la lice du dix-huitième siècle descend

• Il pensait cependant à l’histoire (Mémoires, i™ partie), et il serait injuste à elle de ne point faire remarquer l’élévation de ses maximes sur ce qu’il nomme énergiquement le métier de roi : « Tout rapporter au bien de l'Etat. Pour commander aux autres, il faut s’élever au-dessus d’eux et, après avoir entendu ce qui vient de tous les endroits, on se doit déterminer par le jugement qu’on doit faire sans préoccupation et pensant toutours à ne rien ordonner qui soit indigne de soi, du caractère qu’on porte ni de la grandeur de l’Etat. — Quand on a l’Etat en vue, on travaille pour soi. Le bien de l’un fait la gloire de l’autre. Quand le premier est heureux, élevé et puissant, celui qui en est cause en est glorieux et, par conséquent, doit plus goûter que ses sujets, par rapport à lui et à eux, tout ce qu’il y a de plus agréable dans la vie. » (Réflexions sur le métier de roi.) Il suit de là que si Louis XIV confondait l’Etat avec lui, c’était dans une même idée de grandeur et de majesté et avec un vif sentiment des devoirs attachés à cette grandeur ; s’il n’a pas défendu

FREDERIC II

un champion couronné, un vrai prince, un victorieux, un fondateur, qui représente, contre la tendance générale, tout en ménageant cette tendance, le principe d’autorité. Le souverain et le philosophe s’associent en Frédéric II, avec cette distinction toutefois qu’en fait et en réalité, c’est le souverain qui domine : la conquête de la Silésie, le partage de la Pologne né répondent pas tout à fait aux phrases de l' Anti-Machiavel ; mais faut-il juger sévèrement, chez Frédéric et Catherine II, leurs ménagements envers l’histoire? Le respect de l’opinion n’était-il pas une conquête des grands travaux d’esprit d’alors? N’a-t-il pas mieux servi le monde « que ce mépris de la renommée, d’où naît le mépris de la vertu* ? » Enfin, peut-on désapprouver un prince qui, au début de son règne, s’annonce par cette profession de foi : « Que le modèle des Machiavélistes soit César Borgia, le mien est Marc-Aurèle! » et dont le règne, tout compte fait, n’aurait pas déparé, à Rome, la succession des Ànlonins?

Envoyé à Cirey, un an après l’avénement de Fré-

comme philosophe les droits de l’autorité royale, il les a soutenus comme prince, avec persévérance et noblesse : « Je m’assure, dit-il a son fils, que dans cette diversité d’objets, vous remarquerez toujours en moi la même constance pour le travail, la même fermeté dans mes résolutions, le même amour pour mes peuples, la même passion pour la grandeur de l’Etat et la même ardeur pour la véritable gloire. »

’ Contemplu famœ contemni virtutes . (Tacite, Annal., 1. IY, § 38 .)

déric, Y Anti-Machiavel contenait, à l’adresse des philosophes et des politiques du temps, certains jugements qui, plus tard, devaient se modifier sans doute; tel celui-ci, sur les héros : « La valeur et l’adresse se trouvent également chez le voleur de grand chemin et chez le héros : l’un reçoit des lauriers pour prix de ses violences, et l’autre, la corde ; » celui-ci encore, sur l’Angleterre : « 11 me semble à moi que s’il y a un gouvernement dont on pourrait, de nos jours, proposer pour modèle la sagesse, c’est celui d’Angleterre : là, le Parlement est l’arbitre du peuple et du roi, et le roi a tout le pouvoir de faire du bien, mais il n’en a point pour faire du mal. » Bien peu de temps après, Frédéric cueillait des lauriers et disait, dans un autre ouvrage : « Quoique l’Angleterre ait beaucoup de sages lois, c’est peut-être le pays de l’Europe où elles sont le moins en vigueur. Rapin Thoyras remarque très-bien que, par un vice du gouvernement, le pouvoir du roi se trouve sans cesse en opposition avec celui du Parlement; qu’ils s’observent mutuellement, soit pour conserver leur autorité, soit pour l’étendre, ce qui distrait le roi et les représentants de la nation du soin qu’ils devraient employer au maintien de la justice, et ce gouvernement turbulent et orageux change sans cesse ses lois, par acte de Parlement, selon que les conjonctures et les événements l’y obligent ; d’où il s’ensuit que l’Angleterre est dans le cas d’avoir plus besoin

FRÉDÉRIC n. 203

de réforme dans sa jurisprudence qu’aucun autre royaume 1 . »

Les opinions du roi de Prusse sur les divers Etats de l’Europe sont curieuses à réunir : on le voit railler de tout cœur les petits princes d’Italie et d’Allemagne, « lesquels devraient se borner, selon lui, à entretenir une garde suffisante pour chasser les voleurs de leurs châteaux, en tant qu’il y en eût d’assez affamés pour y chercher leur subsistance, » et les villes libres, « dont l’empereur pourrait se rendre maître avec un pétard 2 ; » on voit, au contraire, les Corses honorablement qualifiés, « comme ayant montré quel courage, quelle vertu donne aux hommes l’amour de la liberté, et qu’il est dangereux et injuste de l'opprimer*;» la.gouvernement de l’Eglise sert de but à une diatribe empreinte de l’esprit de Voltaire* ; la république de Pologne est citée comme le modèle « d’un abominable régime, du gouvernement féodal *; » les troupes françaises ne valent rien, et les Anglais, « faits pour payer des

' Dissertation sur les raisons d'établir ou d abroger les lois. Frédéric s’élève encore ailleurs contre « la corruption épouvantable qui avilit la Chambre basse d’Angleterre. »

1 Anti- Machiavel.

s Ibid.

* Ibid.

s Essai sur les formes de gouvernement et sur les devoirs des souverains. En s’élevant contre le servage, le roi de Prusse confesse la difficulté de l’abolir, et il pose ensuite en principe que des officiers roturiers seraient la décadence de l’armée.

subsides, sacrifient leurs alliés à la paix, en laveur de leurs propres intérêts » Frédéric, qui rendait la France si injustement responsable du mauvais choix de ses généraux, comparait cependant ailleurs * ses frontières du côté de l’Allemagne à « une gueule ouverte de lion, présentant à ses ennemis deux rangées de dents menaçantes. » Ses successeurs connurent plus tard quel jugement était le meilleur.

Quant à la Prusse, « ce pays, disait le fils des Electeurs, doit être gouverné par des princes qui soient toujours en vedette, les oreilles dressées, pour veiller sur leurs voisins. C’est une attention nécessaire de chercher, autant qu’il est possible, les desseins d’ambition et, si l’on peut, de réveiller l’envie de l’Europe contre d'autres puissances, à la faveur de quoi l’on frappe son coup \ »

Nous voici loin de YAnti-Machiavel.

Mais une doctrine sur laquelle le prince écrivain > ne varie pas, quoiqu’elle tienne de plus près que toute autre à sa situation personnelle, c’est l’origine du pouvoir, ce sont les devoirs du souverain. Dans le premier de tous ses traités 4 , il condamne l’erreur de ces princes qui croient les peuples faits pour eux ;

1 Essai sur les formes de gouvernement, etc.

* Anti- Machiavel.

5 Essai sur les formes de gouvernement, etc. (après L’avénement).

4 Considérations sur Fétat présent du corps politique de l'Europe.

FRÉDÉRIC II

devenu maître, il proclame encore que, primitivement élu pour la protection des droits de tous, le roi, le magistrat suprême, est le serviteur de l’État *. Le gouvernement monarchique est le pire ou le meilleur de tous; si l’on veut qu’il soit le meilleur, « l’arrêt du souverain est prononcé : il doit être actif et intègre, et rassembler toutes ses forces pour remplir la carrière qui lui est prescrite...; il doit souvent se mettre à la place d’un paysan ou d’un manufacturier et se dire alors : Si j’étais né dans la classe de ces citoyens, dont les bras sont le capital, que désirerais-je du souverain ?» — Le Prince de Frédéric doit, « comme Janus, » contempler le passé et le futur et se déterminer toujours par la raison et la justice*; il doit veiller attentive-

* «Cette grande vérité , qu’il faut agir envers les autres comme nous voudrions qu’ils se comportassent envers nous, devient le principe des lois et du pacte social. De là naît l’amour de la patrie, envisagée comme l’asile de notre bonheur. Mais comme ces lois ne pouvaient ni se maintenir ni s’exécuter sans un surveillant qui s’en occupât sans cesse, ce fut l’origine des magistrats que le peuple élut et auxquels il se soumit. Qu’on s’imprime bien que la conservation des lois fut l’unique raison qui engagea les hommes à se donner des supérieurs, puisque c’est la vraie origine de la souveraineté. Ce magistrat était le premier serviteur de l’Etat. » (Essai sur les formes de gouvernement, etc.) « Le pacte social est proprement une convention tacite de tous les citoyens d’un même gouvernement, qui les engage à concourir avec une ardeur égale au bien général de la communauté. » (Lettres sur F amour de la patrie.)

1 Anti-Machiavel.

ment à la conservation des bonnes mœurs, à l’encouragement du mérite, ne témoignant que du mépris pour l’opulence sans vertus 1 . Parfois sévère, jamais cruel, il doit considérer à la fois la bonté déplacée comme une faiblesse, la rigueur inutile comme un crime 5 : « S’imaginer que les hommes sont tous des démons et s’acharner sur eux avec cruauté, c’est la vision d’un misanthrope farouche ; supposer que les hommes sont tous des anges et leur abandonner la bride, c’est le rêve d’un capucin imbécile; croire qu’ils ne sont ni tous bons ni tous mauvais; récompenser les bonnes actions au delà de leur prix; punir les mauvaises au-dessous de ce quelles méritent ; avoir de l’indulgence pour leurs faiblesses et de l’humanité pour tous, c’est comme en doit agir un homme raisonnable \ » Le prince, enfin, digne de ce nom sacré \ se souviendra qu’il n’a point dé droits sur la pensée et la conscience*; il se gardera du fanatisme qui produit les persécutions. « Si de misérables mortels peuvent plaire à l’Être suprême, c’est par les bienfaits qu’ils répandent sur les hommes 6 . »

' Essai sur les formes de gouvernement et sur les devoirs des souverains.

* Le Miroir des princes.

s Dissertation sur les raisons d' établir ou d'abroger les lois.

* Anti- Machiavel.

5 Essai sur les formes de gouvernement et sur les devoirs des souverains.

6 Le Miroir des princes.

FRÉDÉRIC II

Ce n’est pas seulement dans les ouvrages écrits pour la postérité que Frédéric se montre imbu des devoirs de la tâche royale. Quand il s’adresse à son neveu, le jeune duc de Wurtemberg *, il lui répète qu’il est seulement l’instrument du bonheur public; il lui recommande, avant tout, de conduire luimême son Etat, essayât-on de l’en détourner et de lui susciter des obstacles : « La mauvaise administration du gouvernement monarchique provient de bien des causes différentes qui ont leur source dans le caractère du souverain. Un prince adonné aux femmes se laissera gouverner par ses maîtresses et par ses favoris : ceux-là se serviront de leur ascendant pour commettre des injustices, protéger des gens perdus de mœurs, vendre des charges, et autres infamies pareilles. Si le prince, par fainéantise, abandonne le gouvernail de l’Etat à des mains mercenaires, c’est-à-dire à ses ministres, il n’y aura pas d’unité de direction, tout sera confusion et désordre. Les hommes s’attachent à ce qui leur appartient : l’Etal n’appartient pas à ces ministres; ils n’ont donc pas son bien véritablement à cœur; tout s’exécute avec une nonchalance et avec une espèce d’indifférence stoïque, d’où résulte le dépérissement de la justice, des finances et du militaire. Les affaires de finance surtout réclament l’attention du souverain. »

1 Le Miroir des princes.

Avec des auteurs de ce renom, il faut citer le plus possible : les leçons de politique sont bonnes à prendre de tels précepteurs. Si le grand Frédéric soutint avec tant d’avantage la lutte du dix-huitième siècle, c’est qu’il sut à la fois régler d’une main sûre et vigoureuse les destinées de son royaume et prouver que l’amour du progrès, les théories sages et logi ques 1 n’étaient nullement incompatibles avec l’exercice du pouvoir. Préservé des éblouissements dont se laissait fasciner le vulgaire, il démêlait facilement, dans les systèmes de l’époque, le paradoxe et le vague d’idées, qu’il signalait ouvertement’; il rendait hommage aux principes qui doivent gouverner tous les hommes, en poursuivant, comme souverain, un noble et sévère idéal 3 . Précurseur

1 « Tout homme raisonnable, et principalement ceux que le Ciel a destinés pour gouverner les hommes, devraient se faire un plan de conduite aussi bien raisonné et lié qu’une démonstration géométrique. » ( Anti-Machûivel ).

* Voir, dans les Lettres sur C amour de la patrie, ce qu’il dit du cosmopolitisme et, à ce propos, des encyclopédistes.

* « Un corps de lois parfaites serait le chef-d’œuvre de l’esprit humain dans ce qui regarde la politique du gouvernement. On y remarquerait une unité de dessein et des règles si exactes et si proportionnées, qu’un État conduit par ces lois ressemblerait à une montre dont tous les ressorts ont été faits pour un même but; on y trouverait une connaissance profonde du cœur humain et du génie de la nation ; les châtiments seraient tempérés, de sorte qu'en maintenant les bonnes mœurs, ils ne seraient ni légers ni rigoureux ; des ordonnances claires et pré-

FRÉDÉRIC II

d’un plus grand génie, il offrait du souverain moderne un modèle digne d’être, plus tard, médité par Napoléon.

cises ne donneraient jamais lieu au litige ; elles consisteraient dans un choix exquis de tout ce que les lois civiles ont eu de meilleur et dans une application ingénieuse et simple de ces lois aux usages de la nation. Tout serait prevu, tout serait combiné, et rien ne serait sujet à des inconvénients; mais les choses parfaites ne sont pas du ressort de l’humanité. »

Page 1