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CHAPITRE XVI

PHILOSOPHIE DE l'HEMANITÉ.

Vico, Heitler, Turgot, Condorcet, Paix perpétuelle, l’abbé de Saint-Pierre, Kant, plan de Henri IV.

La sociabilité do l’homme et sa perfectibilité sont deux idées corrélatives, mais non contemporaines, à beaucoup près. Les grands esprits de l’antiquité non-seulement reconnaissaient le penchant à la vie commune inné dans chaque individu ; mais encore, malgré les luttes et les préjugés de leur temps, ils proclamaient, entre les peuples, la loi de la sociabilité. Quant au progrès universel qu’entraîne l’application de cette loi, il devait échapper aux yeux des sociétés primitives : l’histoire n’avait pas pour elles les enseignements d’un long passé, et leurs croyances plaçaient plutôt la perfection en arrière : l’âge d’or, le commerce avec les dieux, les lois dictées par la sagesse divine, toutes ces idées témoignaient de leur attachement à des types, beaucoup plus que de leur tendance vers un idéal entrevu. Platon même admirait

les règlements qui immobilisaient en Égypte la peinture, la musique, la poésie, présent d’isis *. Polybe contient bien, en germe, la théorie des ricorsi 2 : il remarque l’ordre où reviennent les révolutions des empires, il en déduit tout un système de diagnostique politique; mais quant au fait, ce qu’il y voit, comme Machiavel 3 et Helvétius 4 , c’est un mouvement invariable, une série de vicissitudes analogue au cours des saisons.

Bodin soupçonna le premier ce que l’on pourrait appeler le mouvement de translation de l’humanité dans les siècles. Rejetant les traditions classiques, reconnaissant à première vue la supériorité moderne, il en déduit le perfectionnement 8 . Mais ce n'est là qu’un simple aperçu : l’humanité n'a pas encore une existence systématique. Spinosa ne com-

• Des lois.

* Auty) iroXtTEttiiv àvaxoxXcAOi;, aûnn ç-ûaew; oucovotua. xxô’ jAETaÊxXXe'. xou [XEÔiaTarai xxl irocXtv è$ xùtx xaravrâ rà xxrà tÿ ,; iroXiTEta; (lib. VI).

5 « Gli uomini nacquero, vissero e morirono sempre con lin « medesimo ordine... Tutte le cose del inondo, in ogni tempo,

« hanno il proprio riscontro con gii anticlii tempi. Il che nasce « perche essendo quelle operate dagli uomini che’ hanno ed eb- « bero sempre le medesime passioni, conviene di nécessita che « sortischino il medesimo effetto. » (Discours sur Tite-Live .)

4 ... » Peut-être, disait Helvétius en considérant certaines causes de la décadence des nations, peut-être est ce ainsi que doit germer, croître, s’élever et mourir la plante morale nommée empire. » (De l Homme, ch. xvu.)

5 Methodus ad facilem hisloriarum cognitionem.

prend pas plus une humanité collective, déclare-t-il, qu'une pétréité. Le puissant génie de Bossuet vient animer cette abstraction : sur la grande scène de l’histoire, il montre à la fois tous les peuples concourant à l’œuvre de Dieu et marchant vers un but fixé, parmi les débris des empires 1 . La philosophie postérieure fit un système de son tableau.

En 1725, parut la Science nouvelle de Vico*, œuvre d’érudition profonde et d’ingénieuses combinaisons. Frappé du retour périodique ( ricorsi ) des mêmes phénomènes sociaux, de la persistance éternelle de certainesinstitulions ( fædera generis humanïf, de la généralité de certains principes reconnus à la fois et par la sagesse vulgaire et par la méditation des plus célèbres philosophes; adoptant pour critérium le sens commun, ou le jugement instinctif de la pluralité des hommes, le savant napolitain découvrait dans les événements et les personnages historiques les manifestations ou les symboles des lois mêmes de l’intelligence humaine, et dans l’histoire tout entière une démonstration de la Providence. Le monde de la nature est l’ouvrage et le secret de Dieu : pourquoi s’obstiner à chercher ce que nous

1 Discours sur r Histoire universelle.

* Cinq livres sur les principes d'une science nouvelle relative à la nature commune des nations.

* La religion, les mariages, les sépultures, manifestations universelles de la croyance en une Providence divine, de l’honneur et de l’importance attachés à la modération des passions.

ne pouvons connaître? Le monde social, au contraire, c’est notre travail, c’est nous- mêmes; de nos passions les plus terribles, la législation, inspirée par la bonté du Créateur, a tiré les ressorts puissants qui dirigent toute société : l’orgueil, l’avarice, l’ambition, ont formé le métier de la guerre , le commerce, la politique; les vertus sociales et le bien-être sont nés de cette œuvre sublime de transformation et de progrès. Des principes certains y président : aussi voit-on se reproduire, d’après des règles éternelles, un ordre de faits invariable dans l’histoire des sociétés. Partout la religion les consacre, la famille en forme le nœud; partout le premier gouvernement est le pouvoir des patriarches, pères et princes, prêtres et chefs; partout les premiers plébéiens ont été des réfugiés qui achetaient l’hospitalité parla soumission et le travail. L’autorité civile est venuedu gouvernement domestique, parce que les pères de famille furent obligés de se réunir contre leurs serviteurs mutinés ; ils les firent rentrer dans le devoir, au moyen de concessions de terres; de là, la première loi agraire et les trois genres de possession : domaine plébéien ( bonitaire ), domaine noble ( quiritaire ), domaine éminent du corps souverain; de là aussi le caractère des aristocraties primitives, méfiantes et cruelles à l’excès; de là, enfin, de longs débats et cette loi royale, par laquelle se légitime, dans l’histoire, la domination d’un Auguste : Qui cuncta , bellis civilibus fessa, nomine

principes, sub imperium accepit *. Inutile de chercher, d’ailleurs, si les hommes sont nés sociables, s’il y a un droit naturel : hors de leur état naturel, les choses pourraient-elles se maintenir?

Réunir le monde social et ce monde de la nature que laissait de côté Vico; suivre non-seulement dans l’histoire des institutions humaines, mais dans toute la création, le problème de nos destinées; appeler les circonstances physiques d’organisation, de climat, en témoignage des intentions de la Providence envers l’homme : tel est le plan de Herder, immense et magnifique entreprise, que pouvait seule concevoir une méditation active, jointe à une science variée, ù une imagination riche et brillante : Herder possédait tous ces dons. Aussi s’élance-t-il, plein d’ardeur, dans les espaces de la pensée : « La terre n’est qu’un lieu d'exercice, et cette vie une préparation : la divine humanité s’offre à nous comme le bouton d’une fleur qui doit éclore ; la mort, comme un sommeil salutaire, devant lequel la nature recueille ses forces pour rendre le malade à la santé. Tout se lie et tout se prépare... De même que la plante, s’élevant, ferme le règne de la création inanimée et souterraine pour jouir d’un commencement de vie dans la région de l’air et du jour : ainsi l’homme, premier anneau d’une chaîne supérieure, domine toutes les créatures courbées

* Tacite, Annal., lib. I, § I.

vers le inonde d’ici-bas ; les yeux levés, les mains étendues, c’est un fils bien-aimé qui attend le signal paternel *. »

Mais ces hypothèses hardies et ces hautes spéculations ne fournissent point à Herder la solution des problèmes où viennent d’ordinaire échouer les recherches des philosophes. On les rencontre au premier pas : comment l’homme a-t-il débuté dans la voie du perfectionnement et inventé la première science, le langage même dont il se sert? Lessing compose d’une série de révélations successives l’éducation du genre humain : Herder en admet au moins une, dans l’impuissance où il se trouve d’expliquer autrement le départ du voyageur qu’il suit si loin. La politique lui garde aussi des difficultés insolubles : comme Vico, il reconnaît dans l’état de société un vœu de la nature humaine, et dans la famille un modèle de gouvernement naturel. Ainsi sont posées à l’avance les premières bases sur lesquelles l’homme, guidé par ses besoins ou inspiré par sa raison, élèvera, à ses propres risques, des ouvrages d’art compliqués ; là où se brisent les liens primitifs du gouvernement domestique, l’union se fonde sur un contrat ou sur une fonction conférée soit à un seul, soit à plusieurs. Les passions et les vices de l’homme expliquent sa soumission à un maître que la nature ne lui avait pas assigné : fai-

1 Idées sur lu philosophie de l'histoire de l'humanité (1784), liv. V, ch. v.

ble, il lui faut un protecteur; criminel, il tombe sous la main d’un exécuteur de vengeances. Mais que dire de l’hérédité? « Le droit du sang, suivant lequel un homme qui n’est pas encore né tiendra de sa naissance un empire absolu sur d’autres hommes qui ne sont pas nés et à quelque époque qu’ils viennent au monde, voilà, à mon avis, dit Herder, une des phrases les plus inintelligibles des langues humaines. » Il l’explique cependant par une sorte de fatalisme, qui revient presque, en définitive, à la foi religieuse de Bossuet '.

1 « Comme le but des associations humaines est d’assurer à chaque individu le secours et la protection de tous, le meilleur des états est l’ordre naturel, c’est-à-dire celui où chacun des membres de la société est ce qu’il était destiné à être par la nature. Or, puisque les degrés que la tradition établit parmi les hommes contrarient, jusqu’à un certain point, la nature qui n’a livré spécialement ses bienfaits à aucun ordre particulier, comment s’étonner que plusieurs nations, après avoir essayé de diverses formes politiques et senti les inconvénients de chacune, aient fini par recourir, dans leur désespoir, au gouvernement héréditaire despotique, qui les réduisait à n’être que de pures machines? Comme le roi des Juifs, elles se dirent : « Toma bons plutôt entre les mains du Maître qu’entre les mains des « hommes, » et, soumises à la volonté de la Providence, elles se préparèrent à tout ce que le Ciel vengeur pouvait envoyer contre elles ; car si la tyrannie de l’aristocratie est une tyrannie sévère, le gouvernement populaire est un véritable Léviathan. De là vient aussi que les monarques chrétiens emploient la formule par la grâce de Dieu, reconnaissant qu’ils doivent leurs couronnes, non pas à leur propre mérite qui, en vérité, pour-

Entre l’histoire abstraite de Yico, miroir de la pensée humaine, et la théorie (Je Herder, où les peuples, pour ainsi dire, deviennent les incarnations d’un principe toujours vivant, toujours actif et transformé, se placent les idées plus pratiques et plus positives de Turgot 1 . A ses yeux aussi, le genre humain forme un tout immense dont on peut, comme s’il s'agissait d’un seul homme, marquer l’enfance et les progrès. La géographie politique, que le philosophe français conçoit comme une science nouvelle et de la plus grande étendue, lui explique les rapports des hommes dans les distances de l’espace, comme l’histoire dans celles du temps; , la géographie politique l’emporte sur le droit public, parce qu'en tout genre la nature l’emporte, à la longue, sur les lois, et, sans attribuer aux climats

rait bien ne pas exister avant qu’ils ne soient nés, mais à la volonté de la Providence... Quant aux droits du talent, c’est à eux de les acquérir par leurs propres travaux : il leur appartient de justifier la Providence de les avoir jugés dignes de leur haute mission, car la mission d’un prince n’est pas autre que celle d’un Dieu parmi les hommes, d’un être supérieur sous une l'orme mortelle. Le petit nombre de ceux qui en ont senti la grandeur et la majesté réelle brille comme des étoiles au sein de la nuit, que remplissent de leurs ténèbres les monarchies ordinaires. » {Idées sur la philosophie de I histoire de [humanité, liv. IX, ch. îv. Traduction Quinet.)

' Discours sur les avantages que l’établissement du christianisme a procurés au genre humain ^ Sur les progrès successifs de l’esprit humain; Plan d’histoire universelle ; Plan d'un Traité de géographie politique ; Pensées détachées , etc.

l’influence qui, dans bien des cas, doit, revenir aux causes morales, on trouve dans la situation relative des nations, dans leur distribution sur le globe, l’explication très-fréquente de leurs systèmes politiques, de leurs révolutions et de leurs projets. La variété des systèmes vient beaucoup de leur corruption : il no faut pas croire que les hommes, qui souvent se sont donné des chefs, se soient jamais donné un maître ; si l'hérédité du pouvoir, laquelle ri’a jamais été dans les intentions d’aucun peuple, quoiqu’elle ait beaucoup contribué à la tranquillité de tous, a fait regarder les nations comme le patrimoine des princes, c’est que, peu à peu, le souvenir de leur institution première s’était affaibli ou perdu. Dans l’état actuel de l’Europe, poursuivait le réformateur, la confusion des principes, la complication des formes et le conflit des intérêts ont remplacé les règles simples sur lesquelles reposeront toujours les intérêts des nations et les succès de la politique : il est pourtant à espérer qu’un jour à venir tout ce chaos prendra une forme distincte, que les parties se coordonneront, que la science du gouvernement deviendra facile, régulière et cessera d’être au-dessus du bon sens ordinaire des hommes. C’est à ce terme qu’il faut arriver.

Cette confiance naissait, dans la belle âme de Turgot, à la fois de l’étude du passé et du sentiment religieux. Imbu des idées de son siècle, sans en partager les erreurs, s’il part de la sensation, de l’ana-

lyse et du calcul *, il ne s’arrête point au culte de la matière et de l’intérêt; il rend un éclatant hommage aux bienfaits du christianisme, qu’il considère, avec raison, comme l’instrument 'le plus efficace du développement de l’humanité et qu’ii dégage soigneusement des effets de l’ambition ou de l’intolérance des hommes. La liberté en toutes choses, religion, philosophie, gouvernement, industrie et commerce, tel est le résumé de ses pensées, tel est le moyen ellebutdetousles progrès qu’ii prévoit.

Dans son Esquisse d'un tableau des progrès de l’Esprit humain, composée au pied de l’échafaud, Condorcet promet à l’avenir un perfectionnement indéfini dans la nature morale de l’homme et même dans la durée de sa vie. Ce qui étonne dans son système, c’est le mélange d’une doctrine essentiellement spiritualiste avec de fréquentes déclarations matérialistes et irréligieuses: il cède à l’entraînement du siècle; il n’a pas la libre croyance, les hautes aspirations de Turgot; même parmi les mobiles terrestres. il prend un autre point d’appui : pour lui, le signe distinctif, le gage des conquêtes futures sera /’ égalité croissante, encore plus que la liberté ’ : éga-

1 « Les connaissances des hommes, qui toutes sont renfermées dans la sensation actuelle... »

« La morale et la politique dépendent de l’amour de soi réglé par la justice, laquelle n’est elle-même qu’un amour de soi très-éclairé. » ( Projet d'histoire universelle.)

2 Au contraire de la liberté, l’égalité sociale ne semblait à Turgot ni possible, ni désirable : « Les hommes ne sont point

lité de droits politiques, de fortune et d’instruction dans le même peuple; égalité entre les nations, que rapprochera une langue universelle; égalité même entre les sexes! L’inégalité naturelle, qui tendra à diminuer sans pourtant jamais disparaître, n’empêchera point ces progrès : l'égalité d’instruction possible et en même temps suffisante sera celle qui exclura toute dépendance forcée ou volontaire; l’égalité de fortune résultera de la liberté des transactions, du moment que les lois civiles n’auront plus de moyens factices pour perpétuer ou pour réunir les richesses et que les institutions sociales, ou même les combinaisons de l’association volontaire viendront, au contraire, au secours de la faiblesse individuelle.

Condorcet présente, à ce propos, des développements intéressants comme germes d’idées philanthropiques mises à exécution de nos jours et comme résultats du calcul appliqué aux sciences politiques

nés égaux : leurs forces, leur esprit, leurs passions rompraient toujours entre eux l’équilibre momentané que les lois pourraient y mettre. Que serait la société, sans cette inégalité des conditions? Chacun serait réduit au nécessaire, ou plutôt il y aurait beaucoup de gens qui n’en seraient point assurés... Ainsi, l'inégalité naîtrait et s’augmenterait même chez les peuples les plus vertueux et les plus moraux. Mais elle n’est point un mal, elle est un bonheur pour les hommes, un bienfait de celui qui a pesé, avec autant de bonté que de sagesse, tous les éléments qui entrent dans la composition du cœur humain. » (Lettre à M m ‘ de Graffigny.)

’ « 11 y a une cause d’inégalité dans la nature des fortunes, les unes étant en quelque sorte viagères, parce qu’elles dépen-

La question de population, qui l’occupe sans l’inquiéter, à cause de sa foi dans le progrès des arts

dent de la vie et de la santé du chef de famille ; les autres étant fondées sur le revenu d’une terre ou l’intérêt d’un capital presque indépendant de leur industrie. Nous montrerons qu’on peut la détruire en grande partie, en opposant le hasard à lui-même ; en assurant à celui qui atteint la vieillesse un secours produit par ses épargnes, mais augmenté de celles des individus qui, en faisant le même sacrifice, meurent avant le moment d’avoir besoin d’en recueillir les fruits ; en procurant, par l’effet d’une compensation semblable, aux femmes, aux enfants, pour le moment où ils perdent leur époux ou leur père, une ressource égale et acquise au même prix, soit pour les familles qu’afflige une mort prématurée, soit pour celles qui conservent leur chef plus longtemps ; enfin, en préparant aux enfants qui atteignent l’âge de travailler pour eux-mêmes et de fonder une famille nouvelle, l’avantage d’un capital nécessaire au développement de leur industrie et s’accroissant aux dépens de ceux qu’une mort trop prompte empêche d’arriver à ce terme. C’est à l’application du calcul aux probabilités de la vie, aux placements d’argent, que l’on doit l’idée de ces moyens, déjà employés avec succès, sans l’avoir été cependant avec cette étendue, avec cette variété de formes qui les rendraient vraiment utiles, non pas seulement à quelques individus, mais à la masse entière de la société, qu’ils délivreraient de cette ruine périodique d’un grand nombre de familles, source toujours renaissante de corruption et de misère.

« Nous ferons voir que ces établissements, qui peuvent être formés au nom de la puissance sociale et devenir un de ses plus grands bienfaits, peuvent. être aussi le résultat d’associations particulières, qui se formeront sans aucun danger lorsque les principes d’après lesquels ces établissements doivent s’organiser seront devenus plus populaires, etc.

« Nous exposerons d’autres moyens d’assurer cette égalité,

nécessaires à la vie, lui inspire des réflexions où se combinent les idées conlraires de Malthus et de Saint-Simon. Ainsi que Turgot, il reconnaît le maintien des droits naturels comme le but et la solution des problèmes de la politique; inspiré par son propre sort, il repousse, avec énergie, les hypocrites nécessités au nom desquelles les lois violent ce quelles ont pour mission de garantir; il proclame la propriété comme un de ces droits fondamentaux que toute législation civile doit reconnaître et sanctionner; il y avait même subordonné, dans un plan de réforme sociale 1 , l'exercice du droit de cité.

L’idée de perfectibilité n’est pas seulement, en politique, une discussion d’école: elle excite et elle encourage aux entreprises de l’homme d’Etat. Turgot se serait-il engagé, avec un si noble abandon, dans les luttes de son ministère, si, depuis longtemps pénétré de la loi divine du progrès, il n’avait senti, comme un devoir, l’espérance d’y contribuer? Ne

soit en empêchant que le crédit continue d’être un privilège si exclusivement attache à la grande fortune, en lui donnant cependant une base non moins solide ; soit en rendant les progrès de l’industrie et l’activité du commerce plus indépendants de l’existence des grands capitalistes, et c’est encore à l’application du calcul que l’on devra ces moyens. » ( Esquisse d'un tableau , etc.)

1 Essai sur la Constitution et les fonctions des Assemblées provinciales, 1788 : « Puisqu’un pays est un territoire circonscrit par des limites, on doit regarder les propriétaires comme étant seuls les véritables citoyens. »

PHILOSOPHIE DE L HUMAJVITÉ.

faut-il pas aussi louei' et distinguer des utopistes les écrivains qui, sans prétendre à renouveler l’ordre social, se sont occupés de bonne foi de l’amélioration continue des institutions politiques, et ne doit-on pas une mention à ce bon abbé de Saint-Pierre, dont le projet de paix perpétuelle est connu de tous par l’analyse qu’en a faite Jean-Jacques Rousseau 1 ?

' C’est là le privilège du talent et la justification de ce qu’écrivait Cabanis : « Leur système fdes économistes) fût devenu celui de l’Europe, s’ils avaient eu Rousseau pour secrétaire. » (Notice de M . Mignet.) Aussi ne verra-t-on pas, sans doute, parmi les vœux du bon abbé, se réaliser celui-ci : « Les philosophes politiques mes successeurs seront peut-être assez bons citoyens pour faire, dans cent ans, des commentaires sur mes erreurs et sur mes omissions politiques, comme je fais sur celles du cardinal de Richelieu. C’est ainsi qu’ils pourront mesurer les progrès que la science du gouvernement fait de siècle en siècle, comme les autres sciences. » ( Observations sur le testament politique du cardinal de Richelieu.)

Le projet de l’abbé de Saint-Pierre est résumé par Rousseau eu cinq articles :

1° Alliance perpétuelle éi irrévocable, congrès permanent;

2° Règlement de la diète, présidence, contributions communes ;

3" Garantie réciproque, fondée sur Vuti possidetis ; conciliation par la diète de toutes les difficultés;

4° Spécification des cas où un des alliés serait mis au ban de l’Europe comme infracteur; alliance offensive;

a 9 Règlements de la république européenne formés à la pluralité des voix par provision et à la majorité des trois quarts, cinq ans après, les cinq articles fondamentaux ne pouvant être modifiés que d’un consentement unanime.

Gouvernement, administration, finances, enseignement, procédure, discipline religieuse , académies et jusqu’à l’orthographe même, bien peu d’objets ont échappé aux rêves de cet homme de bien, et beaucoup de ses vœux utiles se trouvent réalisés pour nous'.

L’espoir de la paix perpétuelle avait séduit également un des grands esprits de l’Allemagne, le patriarche vénéré de sa nouvelle philosophie, Emmanuel Kant, qui, à la fin du siècle, présentait dans le même opuscule ses vues sur l’organisation intérieure et sur la perfection des États. Là se renouvelle la querelle depuis si longtemps commencée 2 du philosophe et du juriste, de l’éthique et de la politique, que Kant espère voir se fondre dans l'idée transcendante du droit. Or si, par des progrès sans fin, auxquels tout le monde doit travailler, le règne du droit public s’annonce, la paix perpétuelle, succédant aux trêves appelées traités, n’est pas un rêve, mais un problème dont le temps promet la solution. Au point de vue de la raison pure, il n’y a pour les États qu’une issue à celte situation inquiète où la guerre les menace toujours : c’est de' renoncer, comme les particuliers, à la liberté anarchique des

1 La généralisation du scrutin dans les opérations de la vie politique, l’abolition de la vénalité, la simplification de la procédure et des lois, l’extinction de la mendicité, l’augmentation des écoles, l’Académie de médecine et Y Académie politique, etc.

* Voir ch. il.

sauvages 1 pour se soumettre à des lois coercitives et pour arriver de cette manière à former un État de nations ( Civitas gentium). Kant reconnaît, en prévision de la fusion de tous les peuples, un droit cosmopolitique , à ajouter au droit civil et au droit des gens; mais comme les idées régnantes s’opposent encore, dans la pratique, à ce qui est vrai en théorie, force est bien, pour ne pas tout perdre, de substituer, quant à présent, à la notion positive d’une république universelle, l’expédient négatif d’une alliance permanente.

Pour que cette alliance soit possible, il faut d’abord que chaque Etat jouisse d’une constitution républicaine, c’est-à-dire « qu’il ne ressemble à aucune des républiques de l’antiquité. » Qu’entend donc Kant par républicanisme ? C’est le principe opposé au despotisme , c’est-à-dire la séparation de la volonté publique d’avec la volonté particulière des gouvernants, en d’autres termes, de la législature et du pouvoir exécutif. Or, la démocratie antique était

• « Pour les hommes, l’état de nature n’est pas un état de paix, mais de guerre, sinon ouverte, au moins toujours prête à s’allumer... L’homme ou le peuple qui vit dans l’état de nature m’attaque sans être agresseur, par cela même qu’il se trouve à côté de moi, dans un état d’anarchie et sans lois. Je suis en droit de le contraindre soit à s’associer avec moi, sous l’empire de lois communes, soit à quitter mon voisinage. » C’est le système le plus opposé aux idées de J. -J. Rousseau et la doctrine mise en pratique, avec plus ou moins d’humanité, par les Etats- Unis d’Amérique.

nécessairement despotisme , et la volonté générale y jouait des rôles contradictoires. Toute forme de gouvernement qui n’est pas représentative ne mérite pas, à bien dire, le titre de gouvernement; on peut s’assurer, au contraire, que plus le nombre des gouvernants est petit et la représentation étendue, plus la constitution se rapproche du républicanisme pur, cl l’on voit que la monarchie est le type qui s’y prête le mieux '.

Il faut ensuite que le droit public se fonde sur une fédération, insensiblement étendue à tous les peuples de la terre; et pourquoi ne l’espérerait-on pas? Kant indique plusieurs moyens qui, immédiatement adoptés, faciliteraient le rapprochement. L’alliance une fois constituée, parmi Tes garanties de la paix serait un article secret, à peu près conçu en ces termes : « Les maximes des philosophes sur les conditions qui rendent possible la paix perpétuelle doivent être consultées par les Etats armés pour la guerre...»

— Du bist noch nicht der Manu, den Teufel festzuhalten * !

Le projet d’une paix perpétuelle basée sur la con-

1 Nous avons dit que Kant écrivait à l’extrême limite du siècle (en 1795) : on retrouve dans ses combinaisons la trace des idées de Sieyès.

’ « Tu n’es pas encore homme à retenir le diable ! »

C’est ce que l’esprit satirique dit au génie spéculatif, dans Faust. Dans ses Principes métaphysiques, Kant, du reste, avoue que le problème ne saurait être résolu que par approximation.

fédération des puissances européennes n'a pas seulement, on le sait, préoccupé les philosophes : appréciant avec bienveillance, mais avec incrédulité, le plan de l’abbé de Saint-Pierre 1 , Leibnitz rappelait qu’Henri IV y avait songé le premier, et l’on trouve, sur ce sujet, des développements étendus dans les Economies royales 11 . L’alliance intime et

’ « Il n’y a que la volonté qui manque aux hommes pour se délivrer d’une infinité de maux... Mais pour faire cesser la guerre, il faudrait qu’un autre Henri IV, avec quelques grands princes de son temps, goùtit votre projet. Le maf est qu’il est difficile de le faire entendre aux grands princes. Un particulier n’ose s’y émanciper, et j’ai même peur que de petits souverains n’osassent le proposer aux grands... Il y a, le plus souvent, des fatalités qui empêchent les hommes d’être heureux. » ( Lettre à l'abbé de Saint-Pierre, du 7 février 1715.)

11 M. Poirson ( Histoire d’ Henri IV, t. III) fait judicieusement observer qu’il est assez difficile, dans ce projet, de faire la part du roi et celle du ministre ; il attribue à ce dernier toute la partie éloignée et spéculative du grand dessein, à l’exception toutefois de la conception première. Nous sommes donc, même dans ce système, bien fondés à remarquer que ces vastes combinaisons ont eu leur première origine chez les hommes d’Etat d’alors. — L’idée d’un Conseil européen, instrument d’ordre et de pacification, se trouve aussi dans Grotius : a Et tinn ob liane, « tùm ob alias causas, utile esset, imo quodammodù faclu neces- « sariurn, conventus quosdam haberichristianarum potestatum, « ubi per eos quorum res non interest, aliorum conlroversi;e « definiantur, imô et rationes ineantur cogendi partes ut .equis « legibus pacem accipiant, quem et ipsum olim apud Gallos « Druidum fuisse usum Diodoro ac Straboni proditum. » (De jure belli ac pans, lib. U, ch. 23, § 8, n° 4.)

constante de la France et de l’Angleterre ; la réunion de l’Italie sous la prédominance papale ; l’agrandissement de la Savoie et d’autres puissances secondaires, auraient servi d’acheminement à l’abaissement de la maison d’Autriche et à la ligue de toute l’Europe contre les Turcs, qu’on eût refoulés dans leurs possessions d’Asie; les Russes, pour peu qu’ils se fussent refusés à l’arrangement général, auraient été traités de même ; certaines portions de l’Asie et la côte septentrionale d’Afrique fussent probablement devenues des possessions européennes, et le nouveau monde, abandonné à l’Espagne, eût servi de dédommagement à la dynastie de Charles-Quint. La France aurait puisé une grande force et une grande prépondérance dans son désintéressement, car elle ne se réservait rien qu’une glorieuse initiative. Une fois le plan réalisé , un nouveau conseil d’amphiclyons, soit fixe, soit ambulatoire, en eût réglé tous les détails et levé toutes les difficultés, en sorte, dit le narrateur, « que tous les princes, après cela, eussent pu vivre entre eux comme des frères et se visiter comme de bons voisins. » Il avoue que, tout le premier, il avait longtemps regardé cette gigantesque conception comme un rêve et comme une chimère : il s’était ensuite rendu à la persistance, aux raisonnements, aux préparatifs de son maître, et il avait cru au succès, autant qu’il peut être attendu des efforts de l’humanité. Estce, en effet, le poignard de Ravaillac qui, à partir

de 1610, ajourna indéfiniment le règne de la pafx perpétuelle ? Un grand prince, mieux que personne, pouvait se poser un tel problème et se tracer le plan d’un tel ouvrage : seulement, pour avant-propos, il fallait une guerre générale, qui eût prévenu celle de trente ans, et n’eût peut-être pas moins duré.

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