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CHAPITRE XVII

C’était le dix-huitième siècle qui, parmi toutes ses nouveautés, devait soumettre, avons-nous dit, à la méthode scientifique des sujets de méditation entrevus, dans l’antiquité, par Aristote et Xénophon, plus tard pressentis par Bodin, puis examinés par Jean de Witt, mais que de grands événements pouvaient seuls répandre et mûrir. La fondation des colonies, le développement commercial de la Hollande, les progrès de la marine anglaise, le ministère de Colbert et l’essor des manufactures françaises, l’apparition même de Law, qui, par les prestiges de l’agiotage , annonçait le pouvoir du crédit, toutes ces circonstances préparaient le moment où la vie sociale allait aussi être étudiée dans ses conditions matérielles; où le principal élément de notre existence moderne, le travail libre, aurait ses lois, comme le commandement et l’obéis-

sance. Ces lois datent surtout d’Adam Smith *, et si l’histoire spéciale de l’économie politique (qui a déjà été tracée) sort du cadre de notre esquisse, du moins devons-nous signaler les points de contact les plus saillants de cette science récente avec l’ensemble des recherches ayant la société pour objet.

Avant le philosophe écossais, déjà l’école physiocratique avait fait, de la production et de la distribution des richesses, un corps d’enseignement, une doctrine : a L’écriture, les signes monétaires et le Tableau économique du docteur Quesnay, telles étaient, suivant un adepte, l’emphatique marquis de Mirabeau, les trois plus grandes découvertes qu’eût enfantées l’esprit humain. » Ce n’était pourtant pas Quesnay qui avait, le premier , dit en France que « pâturage et labourage étaient les mamelles de l’Etat ; » mais le médecin de Louis XV, frappé de l’abandon des campagnes, avait reproduit en système’, après Vauban et Bois-Guillebert, l’axiome, trop négligé, du ministre d’Henri IV 3 . Comme tous les systèmes, et malgré sa réelle opportunité, le sien devait pécher, à son tour, par des préoccupations exclusives. Placé dans d’autres conditions, plus près des faits commerciaux, un de ses principaux adhérents, M. de Gournay, semblait plus disposé à tenir compte de toutes les influences; Turgot, que nous retrou-

* Economies royales , t. 1, p. 283.

vons ici non moins remarquable qu’ailleurs; Turgot qui, neuf ans avant Smith, posait les fondements de l’édifice et l’élevait même assez haut, dans un écrit clair, méthodique 1 , où l’origine des transactions, l’appréciation comparative des différents genres de culture, les théories relatives aux valeurs, au véritable rôle et à l’influence de la monnaie, se présentaient avec une netteté, une concision et une justesse difficiles à surpasser ; Turgot embrassait avec feu des opinions qui répondaient à ses pensées philanthropiques et qui se prêtaient à ses vœux d'affranchissement industriel.

Ce n’est pas que les économistes, (comme on les appelait dès lors) portassent dans la politique leur penchant pour la liberté. Cette école, née, par circonstance, sous la protection de Louis XV, loin de s’associer aux attaques de l’armée encyclopédiste contre le pouvoir absolu, professait volontiers le dogme d’une soumission entière à l’autorité tutélaire et patriarcale d’un seul. Quesnay, Mercier de La Rivière, l’abbé Baudeau, l’Ami des hommes, patriarche si redoutable, tous exprimaient la même pensée: «Que l’autorité souveraine soit unique, disait Quesnay *; qu’elle soit supérieure à tous les individus de la société et à toutes les entreprises injustes des intérêts particuliers ; car l’objet de la do-

1 Traité de la formation et de la distribution des richesses.

* Maximes générales du gouvernement économique d’un royaume agricole.

initiation et de l’obéissance est la sûreté de tous et l’intérêt licite de tous. Le système des contre- forces, dans un gouvernement, est une opinion funeste qui ne laisse apercevoir que la discorde entre les grands et l’accablement des petits. » Mercier de La Rivière, dans le même temps, prononçait le mot despotisme, non comme on le prononçait de toutes parts, avec exécration et menace, mais en demandant si ce n’était pas le gouvernement naturel*. Et, malgré tout, la secte économiste vivait en bonne intelligence avec les autres philosophes ; quoi qu’elle dît, ses tendances sociales concouraient aux mêmes résultats : elle professait la liberté dans la doctrine du laisser-faire ; l’égalité et même plus, comme l’avait fort bien vu Mably, dans celle de l’unité d’impôt; elle proclamait, au point de vue des transactions industrielles, la fraternité des nations; aussi Turgot, plus conséquent dans l’ensemble de ses idées que les purs disciples de Quesnay, écrivait-il à l’un d’entre eux* : «11 y a un article sur lequel je ne puis être de votre avis : c’est sur la préférence du gouvernement monarchique à tout autre, quoique je convienne fort qu’il vaut peut-être mieux, à tout prendre, qu’aucun gouvernement républicain passé

' Ordre naturel et essentiel des sociétés.

* Le vicomte d’Aubusson. Cette lettre, datée de Limoges, 6 novembre 1771, fait partie d’un recueil peu connu, intitulé Albuconiana, dont nous devons l’indication à l’obligeance de M. Rathery.

ou présent. Mais nous parlons de l’ordre naturel, dans lequel toute la politique n’est que le développement de ces deux mots : Entendons-nous, sans qu’il faille qu’un tiers vienne nous dire : Je veux. »

Tels étaient aussi les idées, les pressentiments de Galiani, cet original raisonneur, dont la plaisanterie légère échappant à tous les systèmes, les atteignant tous de ses traits, s’élevait parfois à des hauteurs d’où il voyait plus loin que les sages : « La politique ancienne, écrivait-il l’administration de nos pères, la police, tille aînée de la politique, roulaient entièrement sur la défiance réciproque du peuple et du souverain. Si la confiance a pris sa place, le pivot est changé, et il faut changer toute la machine. IVovus rerum mihi nascitur ordo... J’espère voir l’égalité des impôts, l’uniformité du tarif, une coutume générale établie, les séparations d'une province à l’autre abolies... »

« L’intérêt et le dommage d’un tiers appartiennent, disait-il encore, à la justice; l’intérêt et le dommage général appartiennent à la politique. Mais lorsque ces deux grandes, puissantes et exigeantes divinités sont apaisées, et que rien ne les blesse plus, rien ne les regarde. L’homme alors rentre dans ses droits, il redevient propriétaire et libre , et je ne connais plus d’autre puissance légitime sur la terre qui puisse l’en dépouiller. Ni les

' Dialogues sur le commerce des blés.

caprices d'un despote d’un côté, ni les spéculations d’un métaphysicien de l’autre , ni les cris insensés de la multitude, ni les alarmes mal fondées d’un gouvernement injuste par faiblesse et arbitraire par timidité, n’ont de droits légitimes ni d’excuses valables pour se mêler de nos affaires. »

Entre Voltaire et Galiani , entre L’Homme aux quarante écus et les Dialogues sur le commerce des blés, les physiocrates parfois recevaient d’assez rudes atteintes, qui ne partaient point de mains ennemies et ne les décourageaient pas. Turgot les en dédommageait en adoptant leurs théories comme bases de ses réformes où de ses projets d’avenir; elles présidèrent aux premières lois de la France régénérée ; mais bientôt la sagesse pratique, séparant la nature des choses, des préjugés ou de l’engouement, fit avantageusement revivre, avec les impôts indirects, une partie des ressources publiques que les physiocrates proscrivaient. Et, de nouveau, Galiani eut raison, dans cette conclusion de son dialogue : « que toutes les questions politiques méritent une grande discussion et qu’il ne faut rien poussera l’excès. »

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