‹ Tableau historique des progrès de la philosophie politiqueChapitre 20 sur 32 · CHAPITRE XYIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XYIII

Sieyès, l’empereur napoléon, l’idéologie.

Ainsi, franchissant les obstacles que multipliaient autour d’elle les institutions et les faits, la pensée était arrivée aux dernières limites de l’audace dans les questions qu’elle se posait. Les événements ne tardèrent pas à manifester les idées qui, peu à peu, avaient, en France, gagné jusqu’aux privilégiés et jusqu’aux ministres du trône. A partir de quatrevingt-neuf, la philosophie politique, foyer et reflet des passions, contre-partie et complément de l’histoire, ne règne plus seulement dans les livres, mais dans les déclarations de droits, dans les projets de constitutions, dans les discours, dans les journaux, dans le mouvement révolutionnaire. Toutes les doctrines du siècle prennent des figures et des voix : Malouet, Mounier et Lally-Tollendal parlent au nom de l’école anglaise ; les Girondins rappellent Rousseau, dans ses ardentes réclamations; Robespierre

copie ses diatribes et ressasse les souvenirs antiques avec une pédantesque emphase; Anacharsis Glootz élabore une constitution universelle; Mably fournit aux Jacobins des arguments démagogiques, et le Code de la nature sert de bannière aux conjurés de Babeuf.

Mirabeau, du haut de sa raison, dominant toutes les théories, explique le rôle de l’homme d’Etat : « Dans la pratique des gouvernements, on est souvent forcé de s’écarter, même pour l’intérêt public, de la rigoureuse pureté d’une abstraction philosophique... Le métaphysicien, voyageant sur une mappemonde, franchit tout sans peine, ne s’embarrasse ni des montagnes, ni des déserts, ni des fleuves, ni des abîmes ; mais quand on veut réaliser le voyage, quand on veut arriver au but, il faut se rappeler sans cesse qu’on marche sur la terre, et qu’on n’est plus dans le monde idéal. »

Ce fut le mérite et la gloire de l’Assemblée constituante d’avoir suivi dans ses réformes, autant qu’on pouvait le lui demander, l’esprit de ces sages paroles, mérite d’autant plus remarquable, que le champ de la controverse s’étendait chaque jour davantage, et que toute l’organisation gouvernementale ou civile était en question à la fois. La reconnaissance solennelle des lois suprêmes et antérieures dans une déclaration de droits n’était point une vaine paraphrase, en présence des abus anciens et des déclamations nouvelles : la Constituante plaça

ainsi parmi les axiomes politiques, avec l’égalité civile qu’elle venait de conquérir, la propriété qu’elle voulait défendre, et la Convention, il faut le dire, dans ses jours les plus affligeants de fanatisme et de dépendance, respecta le principe proclamé Au combat qui se continuait autour de ce palladium des sociétés civilisées, d’autres luttes vinrent s’ajouter, conséquences du changement d’organisation politique, et là, les doctrines du siècle triomphèrent parfois aux dépens des vrais intérêts sociaux. La confusion établie par Rousseau entre la souveraineté du peuple et le pouvoir législatif préparait, notamment, un écueil aux réformateurs : celui-là ne fut point évité. «Tout législateur, avait dit Mably*, doit partir de ce principe, que la puissance exécutrice a été et sera éternellement l’ennemie de la puissance législative : » traité selon le développement des phases révolutionnaires, en ennemi, en vaincu ou en esclave, le pouvoir exécutif ne se releva que sous la glorieuse influence de brumaire et de Marengo.

A ce moment, tous les principes de la Révolution

' Dans une de ses premières séances, elle édicta la peine de mort contre quiconque proposerait la loi agraire; plus tard, tout en adoptant, comme on le sait, beaucoup de mesures contraires à la liberté des personnes et au respect des possessions, elle sut, du moins, rejeter les plans de Robespierre et de Saint-Just, qui demandaient le droit au travail, l’impdt progressif, etc.

' Gouvernement de Pologne.

française, éprouvés au contact des faits, toutes les formes politiques nées de ce prodigieux mouvement avaient fourni leur contingent aux méditations fécondes d’un philosophe de premier ordre mêlé au cours des événements, et qui se trouvait en mesure d’offrir au génie de Bonaparte un système constitutionnel digne d'une semblable adoption. La crainte des répétitions nous fera prendre la liberté de renvoyer ici le lecteur à nos études spéciales sur cette grande époque historique et nous rassemblerons seulement, dans les quelques lignes qui vont suivre, les points de vue les plus saillants de la philosophie

de Sievès.

Analyste formé à l’école de Locke, de Bonnet et de Condillac, mais concentré par la puissance de sa vocation personnelle dans les recherches politiques, Sieyès laisse également de côté les partis pris philosophiques et les vains systèmes sociaux. Prenant pour axiomes de la science les divines prescriptions que Bacon nommait lois des lois*, il en déduit rationnellement le principe méconnu par Hobbes, et que Spinosa, malgré lui, était amené à sacrifier, parce qu’il en renversait la base, le principe des res-

’ Voyez l’Étude sur Sieyès, ci-après, et notre ouvrage intitulé Des constitutions de la France et du système jtoiitique de l'empereur Napoléon, 1852.

’ « Leyes legutn, ex quibus informatio peti possit quid in « singulis legibus benè aut perperàm positurn aut constituturn « sit. » (De fontibus juris, aph. 6.)

trictions inhérentes au pacte social, ou, en d’autres termes, celui de la liberté individuelle et du gouvernement de soi-même \ A la solidarité des intérêts, nœud de la société anglaise, il substitue, conformément à l'esprit et aux résultats de notre Révolution, l’égalité des droits, formulée par l’application générale de la représentation; au lieu de chercher dans l’équilibre de pouvoirs d’origines diverses les limites de la souveraineté, il les demande à la division des fonctions gouvernementales analysées dans leur nature 1 * 3 ; la distinction des pouvoirs constituant et constitués sert à la fois de fondation et de clef de voûte à ce système, où les rivalités de castes et même l’ancienne antonymie de monarchie et de république se fondent dans uue grande synthèse et qui justifie parfaitement le nom d’unité organisée que lui a donné son auteur.

Consacrant définitivement les principes de la Constituante; dégageant les idées de Sieyès des subtilités théoriques ou des erreurs d’application qui en eussent compromis le succès; illuminant de son génie l’ensemble des questions sociales, politiques

1 Montesquieu avait déjà dit : « Dans un état libre, tout homme qui est censé avoir une âme libre doit être gouverné par lui-même. »

* Que l’on suive bien ici le progrès : les politiques anciens

cherchent le tempérament de la puissance dans la superposition des garanties; Montesquieu, dans la division des pouvoirs; Sieyès, dans l’analyse des fonctions.

et économiques, Napoléon fixa en lois toute la philosophie moderne dans ce qu’elle avait de grand et d’utile. Son nom résume l’œuvre des siècles; il personnifie à la fois la révolution légitime et l’autorité dans l’éclat de toute sa moralité : c’est Charlemagne âgé de mille ans; c’est Marc-Àurèle joint à César.

L’école française, fondée par Sieyès, à l’entrée du dix-neuvième siècle, y méritait bien le même rôle que la philosophie de Locke avait joué dans le dixhuitième. De son vivant, le grand théoricien vit se grouper autour de lui et se rallier à ses idées des philosophes distingués, disciples aussi de Condillac, livrés à d’ingénieuses recherches sur les opérations de l’esprit humain. C’est ainsi que Destutt de Tracy, voyant dans la représentation le dernier mot de la science sociale et le seul gouvernement conforme aux lumières de la raison, posait, lui aussi, comme base de l’organisation publique, la fusion de tous les privilèges dans la volonté générale et, par suite, le droit de suffrage universellement exercé au sein des assemblées primaires; adoptait pour couronnement le corps conservateur chargé de maintenir et de réviser, et voulait, comme primitivement Sieyès avait songé à le faire, diviser l’exécution ' . Cabanis, étudiant dans ses différentes hypothèses la Constitution de l’an VIH, y signalait hautement l’em-

* Commentaire sur Montesquieu, liv. V, VI, XI.

preinte de la création et du génie 1 . Contradiction assez bizarre : cette société d'Auteuil , dont chaque membre faisait partie du gouvernement impérial et en reconnaissait les principes, y forma bientôt un petit centre de critique et d’opposition. Le génie actif et puissant, dont la coopération élevait le plan de Sieyès à la hauteur d’un événement dans les destinées de la France, Napoléon, avait, dans ce plan, séparé, comme nous le disions, les idées simples et pratiques, des pures spéculations ; il avait fait, dès le principe, dans les doctrines du philosophe la part de la vraie politique et celle de Y idéologie, ne cachant point à celle-ci son manque de confiance absolu ; au sein de son Conseil d’Etat, il avait déclaré la guerre à ces subtilités d’école sous l’empire desquelles s’affaiblit l’énergie de l’action sociale, et les Codes s’étaient publiés; il avait ainsi mérité de la philosophie nouvelle, mais blessé l’esprit, de controverse, habitué, dans les luttes passées, à plus d’influence et de bruit. Le conquérant avait vaincu dans le champ môme de la pensée, et ceux qui n’attendaient de lui que les victoires de l’épée étaient devenus ses rivaux : l’homme d’Etat avait pris son rang parmi les fondateurs d’empires, et les philosophes s’étonnaient de n ôtre que des sénateurs.

* Considérations- sur f organisation sociale en général et, en particulier, sur in nouvelle Constitution (frimaire an VIII).

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