CHAPITRE I
ANTIQUITÉ
Platon, Aristote, Xénophon, Polybe, Cicéron, saint Augustin.
La philosophie politique apparaît à son origine avec une haute expression d’importance et de majesté. L’école pythagoricienne, consacrée par son fondateur aux mystères de la science et à l’enseignement des vertus, devient une puissance sociale que son influence désigne aux vengeances des passions, mais qui, avant de succomber, prend une part directe et active dans le gouvernement, la réforme ou la fondation des États. A l’apogée du génie grec, deux hommes, dont les noms correspondent à deux impulsions scientifiques, entreprennent de donner des lois' à la législation ellemême : tandis que le poétique auteur de la République et des Lois prodigue, dans ses théories, des
trésors, toujours admirés, d’imagination et de style, le réformateur de Stagyre, l’historien de la nature, applique aux phénomènes sociaux l’exactitude de son esprit et sa puissance d’observation. Après vingt siècles écoulés, Aristote aura encore des disciples et Platon des imitateurs. Tous les deux, instruits par Socrate, ils se partageront l’honneur d’avoir placé la politique sur des bases vraies et immuables; d’avoir reconnu, proclamé des lois morales antérieures aux législations positives, bien que, dans l’application, ils aient plus d’une fois oublié la supériorité de ces lois. Ainsi tous les deux justifient ou prennent pour juste l’esclavage : ils professent l’erreur de leur temps; Platon, sur la foi de Lycurgue, en professe encore beaucoup d’autres, à côté de principes immortels; la même voix qui s’est écriée : « 11 n’est point de statues des dieux plus vénérables qu’un père, une mère, un maître courbé sous le poids des ans 1 !» le même esprit qui a démontré comment « l’irréligion, en ébranlant les principes de la morale et, par là, l’obéissance aux lois, produit la sédition dans les cités’; » la même main qui a écrit : « Aucune peine infligée, dans l’esprit de la loi, n’a pour but le mal de celui qui la souffre : elle doit le rendre ou meilleur ou moins méchant; les enfants du coupable seront
1 Lois, liv. XI.
* Ibid., liv. X.
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honorés, s’ils s’éloignent de la conduite de leur père ; » ou bien encore : « La justice n’est que l’égalité établie entre les choses inégales, conformément à la nature : » cette main, cet esprit, cette voix concourent à préconiser la promiscuité des sexes, la communauté des enfants, celle de toute espèce de biens, l’emploi des femmes à la guerre , monstruosités ou folies dont Aristote fait justice avec un bon sens victorieux. Armé d’une expérience acquise par l’analyse laborieuse de cent cinquante constitutions, ce sage esprit met au néant le plan d’égalité absolue de Phaléas de Chalcédoine 1 * 3 * ; il défend inilexiblement, contre les exemples fameux de la Crète et de Lacédémone, et contre sou maître Platon*, la famille, la propriété, que Platon lui-même, il est vrai, dans le second de ses ouvrages, n’ose plus attaquer qu’en partie et par voie d’exhortation 5 ; doué d’un génie qui fait une science de toute étude sur laquelle il a arrêté ses regards, il lègue enfin aux temps modernes, sous une forme nette et précise, des
1 Politique, liv. Il, ch. v.
* Ibid., liv. I, ch. v.
3 Dans le livre Des lois, Platon se borne à demander le par-
tage des possessions territoriales en cinq mille quarante parties, dont l’Etat reste toujours maître, dont la division sert de base au classement des citoyens et se conserve par des règles de succession exclusives. Il a passé du communisme à un mélange de
socialisme et de gouvernement féodal.
de bien régler la cité ; dans les relations extérieures, ce système favorise la mauvaise foi , parce qu’on ne peut s’en prendre à un corps et que le peuple en est toujours quitte pour rejeter sur tel ou tel conseiller la responsabilité des infractions; dans ces mêmes relations, l’Etat se trouve encore conduit à soutenir les mauvaises causes. Toutefois, le système adopté, les Athéniens s’y sont bien pris pour en assurer l'existence. Puissants comme ils le sont sur mer, il ne leur manque qu’une seule chose : c’est d’habiter une île ; ils pourraient alors nuire aux autres sans éprouver de représailles, et ils ne craindraient pas autant d’être livrés par un parti.
Dans un dialogue ingénieux entre Hiéron et Simonide, Xénophon fait vivement ressortir l’infériorité d’un tyran sous le rapport de la vie heureuse et cette particularité d’un sort trop envié du vulgaire, que l’on ne puisse s’y soustraire, alors même qu’on en sent le malheur. Aux tristes confessions du roi, le poète répond par des conseils : un chef d Etat ne pourrait-il se réserver la distribution des grâces et faire administrer le reste ; encourager les citoyens à travailler au bon ordre de la cité; n’employer les troupes mercenaires que contre les ennemis communs; identifier, en un mot, ses richesses et son bonheur avec la prospérité publique, et n’avoir ainsi pour sujets que des amis et des défenseurs? Cette thèse se développe dans la Cyro-
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pédie du même auteur : il a comparé, nous dit-il, les révolutions de tous les Etats avec l’empire tranquille des bergers sur les troupeaux confiés à leurs soins, et il en eût conclu que, seul, l’homme était impossible à gouverner, s’il n’eût eu en mémoire Cyrus, ses conquêtes, sa domination. Il a voulu s’en rendre compte : il est entré dans le détail de l’éducation du pays, de celle du grand conquérant, des institutions politiques laissées par lui : depuis qu’on ne les observe plus, les Perses sont moins religieux, moins justes et aussi moins forts. C’est la philosophie de Socrate mise en roman philosophique et en traité d’éducation.
A l’époque que nous étudions, la science de la richesse ne pouvait guère être qu’un nom, et ce nom (la chrémalistique ) est un des vestiges d’Aristote dans le champ du savoir humain l . Une des grandes questions de cette science , celle de la population, recevait, dans l’usage public, de déplorables solutions, qui n’accusent pas moins aujourd’hui la constitution économique des sociétés grecques que les mœurs du polythéisme. On ne saurait donc s’étonner de ne trouver dans Xénophon, sous le titre d 'Economique, qu’une sorte de Maison rustique. Son traité Des revenus publics * présente, toutefois, plus d’intérêt : c’est un conseil
* Politique , liv. i, ch. vi et vu.
* FIopoi yi riepi ripcdo^wv.
des plus sensés au gouvernement athénien, qui, en tirant meilleur parti des productions de l’Attique, en y encourageant davantage les laboureurs et les marchands, eût pu se donner moins de torts vis-àvis de ses tributaires et mettre à profit dans la paix beaucoup de ressources perdues dans des guerres sans nécessité.
Si Xénophon se trouve ramené, en plusieurs endroits de ses écrits, vers les souvenirs de l’Orient, Polybe, non moins naturellement, après avoir passé en revue les plus célèbres républiques, Athènes, Thèbes, dont, selon lui, la grandeur fut de circonstance et , par conséquent , éphémère ; la Crète, qu’il juge entachée d’avarice et d’iniquité ; la république de Platon, qui, restée à l’état de projet, ressemble à l’athlète non inscrit et, dès lors, exclu du concours; Polybe, l’ami de Scipion, l’ambassadeur de l’Achaïe auprès des conquérants du monde, concentre son admiration sur cette grande politique romaine que ni Sparte, ni Carthage même, condamnée par ses destinées, ne peuvent balancer à ses yeux. La constitution de Rome, qui n’est point née d’une théorie, mais qui a dû son origine à beaucoup d’événements et de luttes, offre à l’historien philosophe une merveilleuse combinaison des trois éléments politiques, combinaison où chaque partie a son rôle propre et principal, et où cependant tout se pondère; où l’esprit public est si fort, qu’en présence d’un danger commun chacun fait
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ce qui est le plus convenable et ne laisse perdre aucune occasion. C’est là, c’est dans les mœurs de Rome, dans leur accord avec ses lois, que réside le grand secret de sa durée et de sa puissance : toutes les institutions romaines (par exemple, les funérailles) tendent à exalter les âmes, à nourrir l’amour de la gloire; en guerre, les Carthaginois emploient, sur terre, des mercenaires : Rome, ses propres citoyens ; les honneurs, à Carthage, s’acquièrent à prix d’argent : les rechercher ainsi est un crime capital à Rome; enfin, ce qui met les Romains au-dessus de tous les autres peuples, c’est leur sentiment religieux et jusqu’à leur superstition : en Grèce, dans les questions d’argent, dix contrôleurs, autant de sceaux et deux fois autant de témoins, mis en réquisition pour un talent, ne valent pas le serment à Rome l .
Ce bel éloge des Romains précédait de peu d’années seulement leur introduction triomphale dans les sciences philosophiques. Polybe mourut dix-sept ans avant la naissance de Cicéron. Le livre De republicâ, cette étude du grand orateur, si longtemps dérobée à la curiosité moderne, n’est venu en rien contredire l’esprit de ses autres traités. C’est une brillante imitation du génie grec, moins ses erreurs, où le goût pur et le beau langage remplacent ce qui peut manquer d’originalité nationale.
1 Polybe, Histoire , liv. VI.
L’auteur ici pourtant revendique, comme un procédé personnel, l’application des théories à un type réel et connu 1 . Ce type est, pour lui, l'ancienne Rome; son idéal, à lui aussi, réside dans cette république mixte poursuivie par ses devanciers et dont Tacite désespérait ’ au moment où, comme d’instinct, il en découvrait l’origine 3 . Que manquait-il, effectivement, à la savante antiquité pour la solution du problème? l’idée de la représentation, cette intuition germanique, «ce système trouvé dans les bois *. »
Platon avait laissé deux traités, De la République et Des lois; Cicéron voulut faire de même 5 , et on ne saurait l’en blâmer. Si son livre De legibus rappelle encore par le plan, par la forme, aussi bien que par l’idée première, une conception étrangère, jamais, du moins, imitation ne fut plus magnifique et plus heureuse; si l’amour-propre un peu naïf du
• Lib. II, § 2.
4 « Cunctas enim nationes principes aut primorcs aut populi « regunt. Mixta autem et constituta ex his tribus reipublicæ « forma haud facile evenire, vel, si evenit, baud diuturna esse « potest. » [Annal., lib. III, § 33.)
4 De moribus Germanorum.
k Montesquieu.
* Atticus ; « Quoniam scriptum est à te de optimo rei public» « statu, consequens esse videtur ut scribas tu idem de legibus.
« Sic enim fecisse video Platonem ilium tuum quem tu admi- « raris, quem omnibus anteponis, quem maximè diligis. » {De legibus, lib. I.)
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premier orateur de Rome se montre autant que son talent dans ce monument de son âge mûr, l’estime et l’admiration effacent promptement le sourire que cette faiblesse peut provoquer. La partie technique de l’ouvrage comprend le détail intérieur du traité De republicâ : c’est l'organisation publique, toujours au point de vue national de l’ancienne cité romaine ; la partie morale s’adresse à tous les lieux, à tous les temps. Où trouver une plus belle réponse aux sectateurs de l’intérêt, épicuriens, utilitaires, quel que soit leur nom du moment? « La vertu recherchée pour les avantages quelle procure n’est plus vertu, c’est le contraire; car le propre de la vertu, c’est le désintéressement... Rechercher la vertu en vue d’autre chose, n’est-ce pas convenir qu’autre chose peut valoir mieux que la vertu ? Et quoi donc? l’argent et les honneurs, toutes ces choses incertaines et passagères? ou, ce qui est plus honteux à dire, le plaisir, qu’une âme vertueuse apprend d’abord à mépriser? 1 »
Le stoïcisme a passé là; un plus haut enseignement s’annonce :
Ultima Cumæi venit jatn carminis ætas.
Cicéron, comme ses devanciers, accepte en principe l’esclavage \ mais il veut que l’idée religieuse rapproche les conditions ’; puis, inspiré d’un noble
1 De legibus, lib. I.
* De republicâ, lib. III, ch. xix.
* De legibus , lib. II.
orgueil, illuminé, pour ainsi dire, par un vrai spiritualisme, il définit le lien moral qui unit la terre et le ciel; par la raison, par la vertu, la dignité humaine arrive à se confondre, en quelque sorte, avec la majesté divine 1 : la cité de Dieu èst nommée 3 ; l’aurore du christianisme éclaire déjà l’horizon.
Saint Augustin répétera presque les paroles de Cicéron : « Il y a deux cités, en ce monde : de ceux qui vivent selon la chair et de ceux qui vivent selon l’esprit. Ces derniers, étroitement unis à Dieu, jouissent entre eux et avec celui qu’ils ont le bonheur de comprendre, d’une sainte société, et ne composent, tous ensemble, qu’une même cité de Dieu®. » Le saint
1 « Jàm verô virtus eadera in homine ac Deo est, neque ullo « ingenio præterea. » (De legibus, lib. I.)
1 « Est igitur, quoniam nihil est ratione melius eaque et in ho- « mine et in Deo, prima hominis eum Deo rationis societas. Inter « quos autem ratio, inter eosdem etiam recta ratio communis est. « Quæ quum sit lex, lege quoque consociati homines cum Diis « putandi sumus. Inter quos porro est communio legis, inter eos « communio juris est ; quibus autem hæc sunt inter eos com- « munia, et civitatis ejusdem habendi sunt ; si verô iisdem im- « periis et potestatibus parent, multô etiam magis. Parent huic « ccelesti description^ mentique divinæ et prœpotenti Deo, ut h jam universus hic mundus una civitas communis Deorum h algue hominum existimanda ; et quod in civitatibus, ratione « quidam de quâ dicetur idoneo loco, agnationibus familiarum « distinguuntur status, id, in rerum naturà, tantô est raagnifi- « centius tantôque præclarius, ut homines Deorum agnatione « et gente teneantur. » (Ibid.)
* De civitate Dei.
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ne craindra même pas d’appeler nominativement le philosophe en témoignage : « Où il n’y a point de justice, il n’y a point de république ; car sans justice il n’y a point de droit, et sans droit point de peuple, si l’on admet la définition de Cicéron, qu’un peuple est une multitude assemblée pour vivre sous un droit convenu. Les royaumes, sans la justice, ne sont que de grands brigandages ( magna latrodnia) *. »
La vérité suprême a parlé : les principes sont sûrs désormais ; la politique s’assimile à la justice, le commandement au devoir 3 ; l’esclavage n’est plus tolérable; Lycurgue etMinos font horreur. Que la communauté chrétienne, même dans sa forme primitive de secte naissante et restreinte, était contraire au communisme ! Si Platon croyait découvrir dans ce malheureux expédient, si plein de haines et de discorde, le dernier remède aux divisions, c’est que la religion ne proclamait pas la puissance du sacrifice; si Aristote concluait à la légitimité de l’esclavage, c’est que les hommes ignoraient encore leur égalité devant Dieu.
' De civitate Dei.
* « Imperare nihil aliud est, quàm aliorum utilitatibus in- « servire. » (Ibid.)