CHAPITRE XIX
RESTAURATION. — RÉSURRECTION DE L'ÉCOLE LIBÉRALE 1 ET DE L'ÉCOLE DU DROIT DIVIN.
tf. Constant, le comte de Maistre et le vicomte de Bonald.
Après que l’empire eut succombé, la controverse prit sa revanche. L’école anglaise reparut, comptant, outre quelques Nestors, vétérans de la Constituante, des chefs nouveaux, entre lesquels dominait Benjamin Constant \ voix spirituelle et éloquente, mais réduite aux variations d’un thème étranger et vieilli. Les dogmes admis par la Charte étaient en retard d’un demi-siècle et, dans les combats qu’ils livraient « aux fantômes sortis des ruines s , » ses défenseurs manquaient eux-mêmes de la force d’actualité.
Ce qui distingue Benjamin Constant et marque, malgré tout, chez lui, l’empreinte d’une époque
1 Ce nom avait déjà marqué dans le même ordre de travaux. En 1686, D. Constant de Rebecque avait publié à Cologne un Abrégé de politique.
* Cours de politique constitutionnelle.
nouvelle, c’est son recours au sens intime contre le raisonnement pur et simple, au sentiment religieux contre l'arithmétique morale, qualification dont il frappe, au début de leur puissante carrière, certaines théories de notre temps 1 . Recherchant les effets sociaux de la doctrine qu’il combat, il convient qu’elle peut servir au développement de l’esprit, mais en le nourrissant d’égoïsme ; en lui permettant sur tous points, sur le bien comme sur le mal, une vaniteuse critique, que les circonstances
' Ses paroles à ce sujet sont belles et méritent d’être rappelées : « Il n’y a pas un noble mouvement du cœur contre lequel la logique de l’intérêt bien entendu ne puisse s’armer ; il n’y en a pas un qui, suivant cette logique, ne soit faiblesse ou aveuglement ; il n’y en a pas un que l’intérêt bien entendu ne foudroie de ses calculs exacts et de ses équations victorieuses.
« Me direz-vous que l’intérêt bien entendu s’oppose lui-même à cette dépravation de notre nature, puisqu’il nous invite à rechercher la satisfaction intérieure que donne, au milieu de l’infortune, l’accomplissement d’un courageux devoir? Mais ne sentez-vous pas que, par ces paroles, vous en revenez à ces émotions involontaires qui, vous transportent dans un autre ordre d’idées? Car, étrangères qu’elles sont à tout calcul, elles déconcertent, par leurs résultats, les doctrines arides de l’intérêt bien entendu. Pour éluder les conséquences du système que vous adoptez, vous faussez ce système indigne de vous, vous y introduisez un élément qu’il repousse, vous rendez à l’àme humaine la faculté , car c’en est une et de toutes la plus précieuse, la faculté d’être subjuguée, dominée, exaltée indépendamment et même en sens contraire de son intérêt. » (De la religion considérée dans sa source, ses formes et son développement, 1824.)
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périlleuses changeraient en servilité. Les sentiments, battus en brèche, auraient aussi leur décadence : on pratiquerait des vertus, mais placées à hauteur d’appui ; on pourrait se montrer charitable, parce que l’intérêt dit au riche que le désespoir est dangereux, mais l’aumône se ferait au rabais. Il n’y aurait point de vice en tout cela ; il n’y aurait que de la prudence, de l’intérêt bien entendu-, il y aurait la partie logique et rationnelle de l’homme séparée de sa partie noble et généreusement élevée. Chacun se faisant son propre centre, tous se trouveraient isolés ; la société tomberait en poussière et la poussière deviendrait fange, si quelque orage survenait 1 .
« Voulez-vous diviser les hommes, disait un autre écrivain du même temps *, voulez-vous exciter entre eux la haine, exalter l’égoïsme, la cupidité, toutes les passions? Mettez en jeu l’intérêt personnel. » Mais contre ce principe envahisseur, ce n’était l’intervention d’aucune autre sagesse humaine qu'invoquait l’abbé de Lamennais, c’était l’autorité, la foi. A ses yeux, aux yeux de ses maîtres, toute philosophie, toute raison était également coupable. Qu’il fait bon venir à propos ! Malgré son vigoureux talent, le comte de Maistre, au treizième siècle^n’eût été, selon toute vraisemblance, qu’un disciple des grands docteurs : de nos jours, il fut chef d’école,
1 De la religion, préface.
1 L’abbé de Lamennais, Essai sur t indifférence en matière de religion.
m philosophie Politique.
ainsi que le vicomte de Bonald. Théologique, ou, pour mieux dire, théocratique chez le premier, aristocratique chez le second, cette école, favorisée par les circonstances politiques, prenait, de haute lutte, la place de la nouvelle philosophie, et elle triomphait bruyamment. Foulant aux pieds Locke et Voltaire', le dix-huitième siècle entier et toute la révolution, elle cherchait son point d’appui au delà des raisonnements* et des âges: la révélation divine, la tradition universelle, l’autorité, absolue pour la foule, mais tempérée, pour les élus, par les faveurs de l’intuition, tel était le pivot des systèmes. A entendre M. de Maistre, le véritable état de nature serait la civilisation : une science intuitive a éclairé le berceau du monde, et le sauvage est l’homme déchu. Une réprobation générale frappe, du reste, l’espèce humaine : elle lutte contre les conséquences de sa première transgression, elle expie indéfiniment, sans pouvoir jamais satisfaire : « La terre, continuellement imbibée de sang, n’est qu’un autel immense où tout ce qui vit doit être immolé sans fin, sans mesure, sans relâche, jusqu’à la consommation des choses, jusqu’à l’extinction du mal, jusqu’à la mort de la mort. » Ces philosophes, hommes bienveil-
' Voir Soirées de Saint-Pétersbourg .
* « En politique, ce que le bon sens aperçoit d’abord comme une vérité évidente se trouve presque toujours, lorsque l'expérience a parlé, non-seulement faux, mais funeste. » ( Soirées de Sa int- Pé tersbourg . )
fcESÎAURÀTION.
lants et charitables dans leur vie, ont des paroles d’inquisiteurs : « Punir un coupable du dernier supplice, disait le vicomte de Bonald, c’est l’envoyer devant son jupe naturel. » On sait sur quelle intervention l’auteur des Soirées de Sainl-Pétersbourg fait reposer l’ordre et la paix de l’association humaine *.
Souveraineté, noblesse, sont des dogmes : l’homme étant nécessairement associé et nécessairement gouverné, sa volonté n’entre pour rien dans l’établissement du gouvernement ; les droits du peuple partant presque toujours de la concession des souverains, il peut en conster historiquement, mais les droits du souverain et de l’aristocratie n’ont ni date ni auteur connus’. Le caractère essentiel de la loi est de vl être pas la volonté de tous; l’homme ne peut pas plus faire une Constitution qu’un souverain, et nulle Constitution légitime, à part celle de Moïse, ne saurait être écrite. L’infaillibilité dans l’ordre spirituel et la souveraineté dans l’ordre temporel
1 Le passage est trop curieux pour ne pas le rappeler ici : « Et cependant toute grandeur, toute puissance, toute subordination repose sur \’ exécuteur. Il est l’horreur et le lien de l'association humaine. Otez du monde cet agent incompréhensible, dans lïnstant même l’ordre fait place au chaos, les trônes s’abîment et la société disparait. Dieu, qui est l’auteur de la souveraineté, l’est donc aussi du châtiment : il a jeté notre terre sur ces deux pôles. » (Soirées de Saint-Pétersbourg .)
* M. de Maistre, Essai sur le principe générateur des constitutions politiques.
sont deux mots parfaitement synonymes, car tout gouvernement est absolu, et, du moment qu’on peut lui résister, sous prétexte d’erreur ou d’injustice, il n’existe plus *.
Ici M. de Maistre se montre plus conséquent que Bossuet : « Aux enseignements des saintes Écritures sur l’origine du pouvoir, la philosophie a substitué la souveraineté des peuples. Les schismes qui désolèrent l’Église au seizième siècle avaient déjà préparé les voies à ce dogme monstrueux; » pour revenir à l’autorité, il faut y revenir sans réserve, ou, du moins, il faut que les réserves soient faites par une autorité émanée plus directement de la Divinité que toute autre. Au pape seul appartient donc le droit de dispenser de l’obéissance, et les souverains ne devraient-ils pas préférer, dans leur intérêt, la rare intervention de ce chef suprême aux tracasseries des assemblées politiques? Ces principes s’enchaînent parfaitement. Droit divin et pontificat sont deux idées corrélatives dont Bossuet avait méconnu l’indispensable rapprochement. M. de Maistre ne craint pas, pour être complet et logique, de se rattacher aux doctrines de Bellarmin et de Suarez. Bossuet était de son temps : sa politique représente l’absolutisme indépendant et majestueux de Louis XIV; MM. de Maistre et de Bonald, pour se soustraire aux conséquences de la Dévolution fran-
* M. de Maistre, Du pape.
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çaise, pour échapper à leur époque, reculent jusqu’au moyen âge et n’acceptent des faits modernes aucune*émaneipation.
Pendant que le ministre sarde se proposait de reconstruire l’édifice ruiné de Grégoire Vil, le gentilhomme français recherchait, entreprise non moins hardie, la démonstration philosophique de la société féodale à l’intention de son temps : « Le système universel des êtres, exprimé par cause, moyen, effet, se retrouve dans le système particulier de la famille, sous les noms de père, mère, enfant, et, dans le système plus général de la société civile ou publique, sous les noms de roi, noblesse, peuple , ou sous tous autres noms, et, dans le système de la société religieuse, sous les noms de Dieu, de prêtres, de fidèles. Il se retrouve, ce système universel, jusque dans l’homme lui-même, intelligence servie par les organes, dont l’intelligence est pouvoir et cause de ses actions libres, dont les organes sont les moyens et comme les ministres, et dont tous les êtres subordonnés qui servent à ses besoins sont les sujets ou les effets 1 ... » Partout, dans le temps, dans l’espace, dans la philosophie de Platon comme dans l’ancienne division de la France en ordres, M. de Bonald suit et découvre cette combinaison ternaire, principe et fondement, suivant lui, de toute organisation.
' Démonstration philosophique du principe constitutif de la société.
Le type de la société est la famille. Aux dénominations physiques et particulières de père , mère, enfant, correspondent, dans la société, celles de pouvoir, ministre et sujet. Les ministres sont au pouvoir comme la femme est à l’homme; aux sujets, comme la mère esta l’enfant; l’enfant, sujet de l’action et de la volonté du père et de la mère, n’a qu’un devoir, celui d’écouter et d’obéir.
Mais la famille n’est pas la société. M. de Bonald en convient 1 , et, à son tour, il doit résoudre le problème que nous avons vu agité, en sens si divers, par ses principaux devanciers : comment des familles indépendantes les unes des autres, des hommes jusque-là étrangers purent-ils reconnaître des maîtres communs? Fut-ce l’effet de la force ou le résultat d’un contrat? — Ni l’un ni l’autre, répond M. de Bonald. L’établissement db pouvoir public ne fut ni volontaire ni forcé; il fut nécessaire, c’est-à-dire conforme à la nature des êtres en société; les causes et l’origine en furent toutes naturelles. — Reste à savoir si M. de Bonald croyait le problème résolu.
Le pouvoir est essentiellement un et indépendant ; pour être indépendant, il faut qu’il soit proprié -
1 « Nous avons sous les yeux l’exemple de peuplades sauvages qui, pour n’avoir pu sortir de l’état domestique, vivent ou plutôt végètent dans la barbarie et la faiblesse et finissent, un peu plus tôt, un peu plus tard, par une dépopulation progressive ou une extermination totale. »
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taire *. 11 est définitif , ou, si l’on aime mieux, absolu ; il est essentiellement actif, puisqu’en lui réside la volonté générale, principe de toute action politique. Le pouvoir doit être perpétuel ; car la société ne peut exister sans pouvoir : l’absenbe de ce régulateur livre la société au désordre et finit par l’usurpation, laquelle ramène une société, mais une société négative, c’est-à-dire qu’au lieu de pouvoir, de ministres et de sujets, il y a alors un despote, des satellites et des esclaves. Le pouvoir est volonté et action, comme l’homme est intelligence et organes; à cette double nature répondent deux fonctions : juger et combattre-, ces deux fonctions peuvent se déléguer : quant à la législation, elle est l’essence même du pouvoir.
Les ministres sont plusieurs-, indépendants et actifs à l’égard des sujets, dépendants et passifs à l’égard du pouvoir; leur indépendance relative exige la propriété territoriale. Considéré en corps ou comme ordre, le ministère n’est autre que la noblesse.
Nous avons déjà indiqué le rôle réservé aux sujets : « Comme tout se fait, dans la société publique, pour l’utilité des sujets, ils n’y ont proprement rien à faire. » La théologie de M. de Maistre trouve ici son application : « Le grand acte de la société, et particulièrement de la société religieuse, est le sa-
1 On retrouve ici le principe de la doctrine de Harrington.
orifice : c’est le don de soi que le ministre fait au pouvoir, au nom et dans l’intérêt des sujets, et par lequel il offre la société tout entière, en offrant l’homme et la propriété. »
Toute la constitution de la société civile, soit domestique, soit publique, consiste dans la distinction ou la confusion des personnes sociales, et dans leur existence héréditaire tu viagère, fixe ou amovible. Dans la démocratie, les trois personnes sont réunies ; l’aristocratie est une monarchie acéphale; dans l’espèce de monarchie que l’auteur appelle royale, par opposition à deux autres, la despotique et l’élective, les trois personnes sont distinctes, le pouvoir et les ministres sont homogènes. Quant au gouvernement représentatif, on pourrait le considérer, toujours d’après l’idée première, comme une sorte de polygamie politique, réunissant deux sociétés sous un même pouvoir, deux familles sous un même père, « comparaison d'autant plus juste, ajoute M. de Bonald, qu’il n’y a pas beaucoup plus d’union entre les deux sociétés, monarchique et populaire, qu’entre familles nées de mères différentes. »