CHAPITRE XXI
Kant et ses disciples. Doctrines Hégéliennes. Suite des théories humanitaires.
M. Ballanche.
Suivant l’impulsion puissante de Spinosa et de Leibnitz, la métaphysique allemande, depuis un siècle et davantage, applique sa rêverie patiente à des spéculations sur l’Étre, et à l’examen du problème du dualisme ou de l’unité. Kant, Fichte, Schelling et Hegel, creusant et retournant en tous sens l’idée de la nature de l’esprit et de ses rapports avec le monde, ont enseigné, l’un, la restriction de la certitude à la pensée; l’autre, l’absorption de l’objectivité dans le moi; le troisième, l’identité essentielle de l’idéal et du réel, avec prédominance formelle de l’un ou de l’autre élément; le quatrième, enfin, un idéalisme absolu. D’après le système de Hegel, l’idée se confond avec l’être, la pensée avec l’existence, la logique avec la nature. Kant avait posé le principe des antinomies, c’est-à-dire des contradictions successives par lesquelles la pensée
s’élève vers la notion de l’infini : Hegel fonde sur ce principe, réduit en méthode dialectique, sa philosophie universelle : tout raisonnement, toute vérité, Dieu même ‘,s’y ramène à une thèse (affirmation), à une antithèse (contradiction), et à une synthèse (conciliation). C’est le ternaire de Fichte et de Schelling; c’est peut-être une dérivation de cette vertu mystérieuse reconnue dans le nombre trois par Platon et le néoplatonisme, rappelée par M. de Bonald *, et élucubrée en triades dans certaines théories de nos jours. Vertu singulière, en effet, qui rapproche de si lointaines et si hétérogènes conceptions.
Les philosophes allemands dont nous venons de citer les travaux n’ont point porté dans la sphère politique l'indépendance audacieuse de leurs spéculations métaphysiques. Ils ont été, d’intention et par eux-mêmes, conservateurs. Ainsi, plaçant toujours l'idée sur le premier plan de ses systèmes, Kant donne à tout ce qu’il envisage, et spécialement
1 Voici sa formule : « La vérité, Dieu, est l'identité de l’identité et de la non-identité. »
a Kant s’est servi de ce mot ( trias politica), pour désigner la souveraineté dans l’ensemble de ses pouvoirs, potestas legislatoria, rectoriaet judiciaria ; ce qui correspond, disait-il, aux trois propositions d’un syllogisme : la majeure, ou principe qui contient la loi d’une volonté ; la mineure, qui contient le précepte de conduite en conséquence de la loi, et enfin la conclusion, qui contient la sentence ou ce qui est de droit dans les différents cas. (Principes métaphysiques du droit.)
au pouvoir, le caractère de l’absolu : « Cette propo* sition, dit-il : Obéisse t à l'autorité qui a puissance sur vous (dans tout ce qui n’est pas contraire à la moralité interne), est un impératif catégorique qui ne peut souffrir aucune contradiction *;» rechercher même l’origine du pouvoir constitue, en pratique, un acte contraire au bon ordre : « Qu’un véritable contrat primitif de soumission civile à ce pouvoir ait eu lieu, ou que le pouvoir ait précédé, et que la loi ne soit seulement venue qu’après ou qu’il en ait dû être ainsi, ce sont là, pour le peuple qui est déjà soumis à la loi civile, des disputes vaines et néanmoins dangereuses pour l’Etat, » Le même caractère absolu appartient, il est vrai, à l'idée de l’indépendance, qui ne se subordonne pas même à l’idée du contrat social * ; mais comme c’est, en définitive, l’idée du pouvoir qui domine dans l’établissement
' Principes métaphysiques du droit, 2 e partie, Droit public.
* « L’acte par lequel le peuple se constitue en une cité, mais proprement la simple idée de cet acte, suivant laquelle seule on peut concevoir la légitimité de l'acte même, est le contrat primitif d’après lequel tous ( omnes et singuli ) se dessaisissent de leur liberté extérieure parmi le peuple, pour la reprendre à l’instant de nouveau comme membres d’une république... Et l’on ne peut pas dire que l’homme en société ait sacrifié à une fin une partie do sa liberté extérieure naturelle, mais il a quitté entièrement sa liberté sauvage et sans frein pour retrouver toute sa liberté dans la dépendance légale, c’est-à-dire dans l’état juridique, parce que cette dépendance est le fait de sa volonté législative propre. » (Ibid., trad. Tissot.)
de l’Etat, c’est aussi le fait de sujétion qui se légitime le mieux dans les conclusions de Kant : « La soumission absolue de la volonté du peuple (volonté qui est en soi sans union, sans lien, par conséquent sans loi ) sous une volonté souveraine ( qui réunit tous les individus par une loi unique) est un fait qui ne peut commencer que par l’occupation du pouvoir suprême, et fonde ainsi, pour la première fois, un droit public. Permettre encore une résistance contre cette plénitude de pouvoir (résistance qui limiterait cette puissance suprême) est une contradiction ; car alors cette puissance ne serait plus celte puissance législative suprême qui détermine d’abord ce qui doit être ou non droit public. »
Le philosophe n’admet, en conséquence, ni la résistance matérielle, ni même la résistance légale; il ne voit qu’un déguisement du despotisme exécutif dans la résistance négative organisée par la prudence de certaines constitutions. Le changement, parfois nécessaire, d’une constitution vicieuse doit venir du souverain lui-même, c’est-à-dire d’une réforme 1 et non d’une révolution. Toutefois, par
' Ce qui doit s’entendre en ce sens « que le souverain n’a pas le droit de soumettre, suivant son bon plaisir, le peuple à une constitution quelconque, même démocratique... Les formes de gouvernement ne sont que la lettre ( lit ter a ) de la législation primitive dans l’état civil. Elles peuvent donc durer aussi longtemps qu’elles font partie du mécanisme de la constitution civile, à la faveur d’une ancienne habitude (par conséquent d’une manière
suite des mêmes principes, si une révolution arrive, les citoyens n’ont qu’à se soumettre à la constitution nouvelle; le monarque, de son côté, n’en conserve pas moins ses droits.
L’idée du domaine éminent, appliquée aux personnes mêmes, constitue la base de l’impôt, qui comprend le service militaire et va jusqu’à l’emprunt forcé; « mais cette propriété souveraine n’est qu’un idéal, servant à faire comprendre, d’après des notions juridiques, l’union civile comme union nécessaire à la propriété privée de tous les possesseurs individuels, sous un possesseur universel public, afin de déterminer, par ce moyen, la propriété particulière, non d’après les principes de f agrégation (qui procède empiriquement de la partie au tout), mais d’après le principe formel de la division (partage du fonds), suivant des notions de
toute subjective). Mais V es prit de ce pacte originel ( anima pacti originarü ) comprend l’obligation où est le pouvoir constituant d’adapter à cette idée le mode de gouvernement ; et ainsi, dans le cas toutefois où la chose ne peut pas se faire tout d’un coup, de se modifier insensiblement et sans cesse, de manière à se mettre en harmonie, dans son mode d?action, avec la seule constitution juste, savoir une république (représentation, v. suprà). Les anciennes formes empiriques, qui ne servaient qu’à obtenir la soumission du peuple, se résolvent alors en la forme primitive (rationnelle), qui, seule, fait de la liberté un principe, et même une condition de toute la contrainte nécessaire à une constitution juridique et qui finira même par y conduire littéralement. » ( Principes métaphysiques du droit.)
droit. » Il est permis de contester les avantages d’une pareille démonstration, dont la conséquence la moins grave est l’assistance obligatoire. Il est permis, en général, de se défier de notions que leur abstraction rend confuses, et dont les dangers se révèlent au moment de l’application . L’horreur profonde du régicide, « crime immortel et inexpiable,» eût dû mettre Kant sur ses gardes contre la définition, si inflexiblement nuageuse, qu’il donnait du salut public (en 1796) : « Il ne faut pas entendre par là le bien des citoyens et leur bonheur. Non, le salut public consiste dans la plus grande convenance de la Constitution avec les principes du droit, comme un état auquel la raison, par un impératif catégorique, nous oblige d’aspirer ‘ »
Assimilant l’Etat au moi dans le rôle qu’il lui attribue quant aux objets extérieurs, Fichte ne voit dans le développement des institutions sociales qu’une restriction toujours croissante de la liberté individuelle. L’Etat est, pour Hegel, l’objectification de la raison, de même que l’appropriation estl’objectification de la volonté La loi est l’objectification de l’esprit, et le sujet ne peut se dire libre qu'autant qu’il a appris à la reconnaître comme l’essence de son être propre. La liberté n’est donc pas quelque chose de naturel et de subjectif; l’état de nature est une pure hypothèse, et l’état sauvage, toujours lié à
4 Principe» métaphysiques du droit.
* Philosophie du droit.
quelques institutions, se présente comme le règne de l’arbitraire et de la violence. Or, l’arbitraire est justement la négation de la liberté *.
Le principe du gouvernement réside bien, aux yeux de Hegel, dans l’autonomie du sujet ; mais, au lieu d’une volonté positive et individuelle, il adopte pour base et règle de l’établissement politique une volonté rationnelle que l’on peut placer où l’on veut. Aussi ne faut-il pas s’étonner que le philosophe allemand se rallie, en définitive, aux conclusions des doctrinaires : la constitution de l’Etat est l'affaire des capacités et non du peuple 1 * ... La monarchie constitutionnelle (la monarchie anglaise) est la forme la plus élevée d’organisation politique 3 . Mais ce n’est pas seulement en elles-mêmes qu’il faut considérer les doctrines : telle formule donne ses conséquences à l’insu et souvent aussi contre l’intention de son auteur; tel maître attend son école pendant cent ans. Le panthéisme, dernier mot de la métaphysique allemande, a pour corrélatif, en politique, le socialisme; l’âme du monde est représentée, dans
1 Philosophie de C histoire.
* Philosophie de l’histoire. Kant divisait les citoyens en actifs et passifs, rangeant dans cette dernière catégorie tous ceux qui sont commandés ou protégés, non-seulement le mineur ou le domestique, mais aussi le commis, le précepteur, le fermier, qu’il excluait, en qualité de simples associés civils, égaux et libres, mais non indépendants, du vote des lois politiques.
* Philosophie du droit.
l’organisation sociale, par l’existence de l’Etat; tout le reste s’y fond et s’y absorbe. Bon gré, mal gré, socialistes, Fichte, Schelling et Hegel composent, au dire d’un de leurs compatriotes *, qui croit les louer, une triade correspondant à Babeuf, Saint- Simon, Fourier. Nous verrons bientôt quel usage a fait de la méthode hégélienne un des niveleurs de nos jours *.
Les destins de l'humanité, considérée comme perfectible, constituaient, aux yeux de Hegel 3 , la manifestation dans le temps, de l’esprit qui règle et fait le monde ; les divers peuples historiques en présentaient la personnification. C’était une forme transcendante , mais non encore la plus hardie, de cette philosophie humanitaire qui, sur les deux rives du
* M. Herwegh, Les Vingt et une feuilles.
* Kant est aussi appelé en témoignage, grâce aux erreurs qu’il a admises sur les fondements de la propriété : il ne reconnaît pas, comme Grotius, une communauté primitive ( uranfdng liche); mais il admet, comme base du droit, une communauté originelle (ursprüng liche), perpétuée par le domaine éminent, parce que, dit -il, la liberté d’un fonds étant pour tout le monde une défense de s’en servir, une prohibition de cette nature vient nécessairement d’un contrat, et qu’un fonds libre par contrat doit réellement appartenir à tous ceux qui, réciproquement, consentent à s’en interdire l’usage ( Principes métaphysiques du droit). «En vertu de ce principe, conclut l’auteur des Contradictions économiques, tout homme privé de propriété peut et doit en appeler à la communauté, gardienne des droits de tous. »
* Philosophie de C histoire.
Rhin, continuait à tenir sa place dans les recherches des penseurs. Par la perfectibilité, M. de Maistre n’entendait qu’une réhabilitation interdite à certaines races, et, pour lui, la vie collective avait une forme spéciale, celle de la solidarité. Nous avons vu les conséquences. M. Ballanche s’en émut. Sympathique dans ses opinions à la monarchie du passé, réfractaire au dogme insensé de la souveraineté populaire 1 , il est toutefois étonné de voir reparaître, en notre âge, « le caractère farouche de l’antique patricien, type tout à fait primitif; » il se demande avec inquiétude: «si l’on voudrait rétrograder jusqu’aux sacrifices sanglants \ » Ce n’est pas « l’immobile Bossuet » qui est son guide et son apôtre, mais le tendre et conciliant Fénelon. Même en se croyant appelé, avec la confiance d’un mystique s , à renverser et remplacer la philosophie du dix-huitième siècle, il se plaît à reconnaître « dans Voltaire un amour ardent des hommes; dans l’admirable talent de Rousseau quelque chose d’éminemment religieux ;» que n’avaient-ils connu Vicoî «Si la Révolution française se fût bornée à faire passer l’émancipation chrétienne de la sphère religieuse dans la sphère civile, elle n’aurait fait qu’accomplir
1 Essai sur les institutions sociales; le Vieillard et le Jeune homme ; r Homme sans nom, etc.
* Prolégomènes.
* « La philosophie du dix-huitième siècle est tout entière à renverser... Dieu, sans doute, voulait quelque chose de moi ! x
la loi du progrès. C’est ce qu’attendait Fénelon de M. le duc de Bourgogne... L’Europe veut se régénérer sans renoncer à ses traditions. » Enfin, et ici se complète le schisme de M. Ballanche : « Ceux qui ont un sentiment vif de l’époque actuelle comprennent bien que le monde social est en travail d’une nouvelle unité catholique. Mais cette immense révolution ne sera point, comme le croyait M. de Maistre, au profit de la théocratie ’ . »
L’homme se manifeste à la fois comme individuel et collectif, solidaire et responsable de ses propres actes, volitif et fatal. La loi du progrès s’accomplit par une série d’évolutions ou d’expiations successives, auxquelles, suivant une expression et une idée de Charles Bonnet, M. Ballanche donne le nom de palingénésie sociale. Les castes, la théocratie, le patriciat furent, les formes de l'initiation primitive; la condition plébéienne, type de l’humanité évolutive, et la religion du Christ sont les éléments de l’ère nouvelle ’. C'est à la charité chrétienne que la solidarité doit aboutir. De là, dans le droit des nations, abolition de la peine de mort et de toute peine irrévocable ; de là, à l’imitation de ces antiques colonies établies sur le droit d’asile, une ville des expiations, où l’épreuve sera substituée au châtiment.
* Prolégomènes.
* Prolégomènes. On reconnaît ici, 6an6 peine, les principales idées de Vico.
Il n’y a point de droit naturel considéré indépendamment de la société. La société seule ayant des droits, il eu résulte que les individus qui la composent n’ont que ceux qui leur ont été concédés par elle, Point de pacte *, point de cession. Une loi providentielle a voulu que la force fût l’origine, la source de toutes les institutions humaines : c’est là un des signes du droit divin*. La justice est bien un progrès, mais elle n’est pas pour cela une convention. Le code même qui, dans les ténèbres, régit les prisons et les bagnes, et auquel obéissent d’instinct des malheureux qui ont violé toute loi; ce code inconnu, mais réel, est d’institution divine, en ce sens qu’il n’est pas non plus le résultat d’une convention, qu’il est fondé sur une loi primordiale, et que nul ne peut s’y soustraire \
Ne sont-ce pas là des abus de mots et d’étranges assimilations? N’est-ce pas confondre, à plaisir, la
1 II faut pourtant se rendre aux faits, lorsque l’on est de bonne foi, et c’est le cas de M. Ballanche. Parlant des sociétés américaines : « Ce qui était pour nous une grande erreur est devenu pour elles une vérité, dit-il. Leur point de départ est le Contrat social. »
* Comment la force est-elle le signe du droit? C’est ce que n’explique pas le philosophe.
3 Prolégomènes. Grotius remarque avec raison que les sociétés de brigands ne subsistent elles-mêmes que grâce à l’observation de certaines règles de justice, éternels vestiges de l’ordre social. Il n’en conclut pas qu’il y ait trace d’institution divine dans ces tristes rassemblements.
société politique avec la société naturelle, celle-ci avec l’association fortuite? Nous avons vu M. de Maistre professer une erreur semblable, lorsqu’il décidait que les hommes étant nécessairement associés, leur volonté n’entrait pour rien dans l’établissement du gouvernement. Au milieu de ses tendances diverses, de ses propres évolutions, l’honnête et bon M. Ballanche laisse passage à des opinions toujours prêtes à s’emparer du vague des formules générales et de l’inadvertance des penseurs
1 La société, disait M. de Maistre, est d’institution divine et elle ne doit pas changer. La société, disait M. Ballanche, continuant à ne point distinguer, est d’institution divine, identique avec le langage, avec la propriété... et elle change ! Ainsi, faute de tenir compte de l’élément libre et facultatif de la société civile, il allait à la compromettre dans ses éléments naturels.