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CHAPITRE XXII

Ch. Comte. Le positivisme. Traités sur la propriété.

La métaphysique politique, de même que la psychologie et la philosophie morale, a ses questions éternelles qui correspondent et s’unissent aux problèmes obscurs que soulève le destin actuel ou futur de l’homme pris individuellement. Est-ce là tout le champ de la science? Se retrouve-t-elle sans cesse en présence de solutions sans certitude ou sans portée? Ne peut-elle jamais s’applaudir d’aucun résultat obtenu ? Notre siècle, dès son début, avait une réponse pour ces doutes. La philosophie, introduite, par les constitutions françaises, au sein même du gouvernement, cessait, à partir de ce moment, d’être ou une critique ou un rêve. Ayant hautement reconnu la priorité de certaines lois déposées dans le cœur de l’homme et de certains droits résultant de son organisation, elle se trouvait en mesure d’asseoir la société civile et ses garanties politiques sur des bases incontestées : d’une part, le vœu de

la nature; de l’autre, le libre consentement. Pour elle, les limites du pouvoir résultaient, comme nous l’avons vu, de l’analyse des fonctions, et l’application générale du système représentatif révélait dans l’autorité un principe non moins respectable que la liberté elle-même, puisqu’elle mettait en présence de l’activité de chacun l’intérêt constaté de tous.

Mais ces progrès, les plus réels dont pût se glorifier la science, pour un très-grand nombre d’esprits, étaient restés inaperçus. Admirateurs de l’Angleterre, des États-Unis ou d’eux-mêmes, les adversaires libéraux du gouvernement impérial (nous ne parlons point des rétrogrades) allaient chercher partout ailleurs la conclusion scientifique de la Révolution française et des grands travaux précédents. De ce nombre était Charles Comte, honnête homme, esprit distingué, présentant le complet exemple des déconvonues réservées aux gens sincères de son parti ; vrai patriote, consacré, pendant la période des cent jours, à une polémique violente, toute au profit de l’étranger; subissant, après Waterloo, les rigueurs d’un gouvernement dont, autant qu’il était en lui, sans intérêt ni sympathie, il avait hâté le retour; préparant, pendant quinze années, l’avénement d’un autre régime, et, dès la première expérience, s’en écartant désenchanté, quoiqu’il n’en pût pas vouloir d’autre, quoique la chute de ce régime dût fatalement amener des conséquences qu’il redoutait.

Comte, comme B. Constant *, se trouvait d’accord avec Sieyès sur le point de départ de la science; la question du dix-huitième siècle était simplifiée pour tous: il ne s’agissait plus de savoir si l’homme avait pu exister san6 société, sans langage, sans religion; la religion, le langage, la société étaient reconnus choses inhérentes à l’homme : ainsi tombait le système de Rousseau ; ainsi le contrat social,

« semblable à la tortue porte-monde de la cosmogonie indienne, » faisait place au monde lui-même appuyé sur son Créateur.

Quant à la manifestation de la volonté créatrice, Bentham, chez les êtres humains, ne reconnaissait que des penchants. Comte, son disciple fervent, combat ici avec succès les conséquences de sa doctrine : si toutes les lois sont positives, il faut donc supposer, comme Hobbes, que le législateur ou le maître est supérieur au genre humain ; il faut supposer également que l'homme sort de sa nature lorsqu’il marche vers le progrès, ou bien dans le progrès, au moins, il faut voir une loi naturelle. Pour Comte, tout est loi naturelle, et ce qui sort de là n’est rien’; les lois, à proprement parler, ne sont

1 De la religion, ch. i.

* Point d’exception pour les lois qu’on appelle fondamentales et que les princes croient avoir établies, « semblables à ces magistrats qui sont censés avoir posé la première pierre d’un édifice en regardant faire les maçons. » « La loi fondamentale de tout pays, dit Voltaire ( Dict . philosophique), estqu’on sème

pas écrites, mais décrites, et sont à leurs descriptions ce qu’est la figure au portrait. Aussi, « dans l’interprétation, n’est-ce nullement à la pensée du législateur qu’il faut recourir, mais à la loi, comme à la nature, et non au peintre ; » aussi, « pour faire le Code civil, a-t-il suffi de connaître les lois existantes, de savoir classer ses idées et s’exprimer avec précision ; » aussi, « entre le régime légal et le régime arbitraire, n’y a-t-il pas grande différence : l’un est décrit et l’autre non ; ils peuvent être également mauvais. »

Est-il besoin même d’indiquer le vice d’un pareil système? Si le savant peut se borner à décrire les faits extérieurs, le législateur n’esl-il pas appelé à les modifier, à les affermir, à les prévoir, et, plus ou moins, à les produire? Les auteurs du Code civil n’ont-ils réellement fait que décrire l’unité qui n’existait pas? Enfin, laissons parler l’auteur du Traité de législation, laissons-le lui-même présenter le résumé de ses principes : « Peut-être en arriverait-on à cette conséquence, dit-il, qu’un peuple déjà civilisé n’a besoin, pour être heureux, que de ne pas être pillé et d’être abandonné à lui-même, et qu’il ferait mieux, par la seule force de ses mœurs,

du blé, si l’on veut avoir du pain ; qu’on cultive le lin ou le chanvre, si l’on veut avoir de la toile ; que chacun soit le maître de son champ, etc. » Mais Voltaire détermine bientôt le rôle du législateur : « L’un bâtit son fondement sur un roc, et la maison dure; l’autre sur du sable, et elle s’écroule. »

par l’instinct qui le porte vers sa conservation et sa prospérité, que ne peuvent faire les plus savants politiques, avec leurs systèmes soutenus par leurs armées et par leurs innombrables agents. »

L’ouvrage donc n’a pas pour objet de présenter ou d’attaquer un système de lois ou de morale ; l’auteur veut simplement tenter d’introduire, comme il l’annonce, dans l’étude de la morale et des lois, la méthode des sciences physiques. 11 cherche, à l’aide de cette méthode, les lois générales du progrès ou de la décadence des nations ; il applique la mesure du calcul non-seulement à la solution des problèmes économiques, mais encore à l'appréciation des questions de l’ordre moral \ Entré avec une grande véhémence d’hyperboles et de paradoxes» dans le mouvement industriel qu’avait déterminé la paix, il voit la loi fondamentale de l’organisation des peuples dans la tendance qu’ils ont tous à assurer leur existence et à en développer les moyens.

L’idée de l’application des méthodes scientifiques aux connaissances sociales celle de la préémi-

1 Par exemple, la criminalité de l’infanticide, qu’il excuse chez les Chinois.

* Le Censeur, dans sa seconde période, allait jusqu’à de tels jugements : « Que le plus petit manufacturier était au-dessus du grand Pompée, et César au-dessous d’un bouvier. »

3 « L’état présent de la république européenne est le résultat des révolutions, qui ont brisé l’ancien ordre de choses : l’unité catholique du moyen âge s’est rompue, et il n’est pas non plus de symbole métaphysique capable de s’imposer aux intelligen-

nence à accorder à l’industrie dans l’ordre politique à venir, se rencontrent également dans une doc-

ces. A côté de ce désordre, désormais irreinédiable, sont les sciences positives qui prennent, chaque jour, de l’autorité... Mais ces avantages se trouvent provisoirement annulés, à cause d’une lacune essentielle : les sciences tiennent le monde inorganique par les mathématiques, par l’astronomie, par la physique et la chimie; elles tiennent la théorie des êtres vivants par la biologie ; mais les phénomènes sociaux sont complètement en dehors de leur ressort. » (Littré, De la Philosophie positive, 1845). De là, la nécessité et l’urgence de fonder la sociologie, Aristote, Montesquieu et Sieyès étant regardés comme non avenus. Une des conséquences pratiques et immédiates du système était la nomination du gouvernement de la France par le seul peuple de Paris et « la remise du pouvoir entre les mains d’éminents prolétaires, afin que les classes supérieures, si évidemment incapables de conduire les choses en la transition révolutionnaire, fussent déchargées de leur fardeau. » (Littré, National d’octobre 1849.) Moyennant ces préliminaires, la philosophie positive /levait « réconcilier les désordres intimes, porter la clarté dans l’esprit et la foi dans le cœur, et précipiter l’homme tout entier dans la plénitude de la lumière et dans l’infinie volupté du dévouement. » (Ibid.) Elle devait encore substituer le nom de Moïse à janvier, et à juillet celui de Dante. (Aug. Comte.)

Pour être juste, à côté de ces idées démagogiques ou puériles, il faut placer des vues qui ne manquent ni de justesse, ni d’élévation : « Le progrès est non pas infini, mais indéfini, comme ces quantités mathématiques qui peuvent toujours approcher ' d’une limite sans y arriver jamais. La limite est posée à l’homme. Sa planète le renferme et ne lui permet d’apercevoir qu’un coin du monde; cette planète est étroite; non moins étroite est son intelligence, qui s’arrête et se trouble dès que les problèmes se compliquent. Quand il est reconnu que le progrès

trine contemporaine, qualifiée de positivisme, et qui, très-vaste en ses projets, se résume dans cette formule, d’après son premier fondateur (Auguste Comte) : « Réorganiser sans Dieu ni roi, par le culte systématique de l’humanité »

Le culte de l’humanité 1 Tel est, en effet, le dernier mot de ces abstractions germaniques qui, d’une formule historique , en étaient successivement venues à faire un être et puis un Dieu. Poussant à un monstrueux excès l’audace philosophique du maître,’ les jeunes hégéliens créaient, par la vertu de leur logique et au gré de leur fantaisie, des idoles à leur impiété. Les uns professaient Yhumanisme (. homo homini Deus) ; les autres, refusant même à

est la tendance à faire prédominer de plus en plus les idées générales, on saisit la cause du développement des sociétés, tel que l’histoire nous le montre. C’est ainsi que l’industrie, systématisée de jour en jour, tourne surtout ses efforts vers la satisfaction des besoins du plus grand nombre... C’est ainsi que les sciences particulières perdent le caractère de spécialité exclusive et se fondent dans la grande sciencè de l’humanité. C’est ainsi, enfin, que la morale, admirable, dans l’antiquité, quant à la personne, incomplète quant à la famille, nulle quant à la politique, embrasse aujourd’hui ces trois ordres de rapports. Tout le progrès est donc compris dans la prépondérance croissante de la généralisation. » (Ibid.) Ceci est une vérité, quoique ce ne soit point une découverte. La science sociale, comme toutes les autres, progresse par l’observation et le rapprochement des faits, double opération qui se résume dans la généralisation.

' Discours sur l’ensemble du positivisme , 1848. Épigraphe.

l’homme l’adoration de son espèce, ne lui permettaient plus que celle de son individualité ( homo sibi Deus ). Charles Comte avait vu s’ouvrir ce concours universel d’aberrations. Lui-même pouvait se reprocher d’avoir, sans doute, encouragé l’anarchie des intelligences, en attaquant l’autorité dans le domaine des lois et des faits ; il songea à mettre à l’abri des barbares qui le suivaient les remparts de l’ordre social, et il composa, dans ce but, son Traité de la propriété.

Là il repousse, avec hauteur, la solidarité; même le contact des exagérations subversives : « Quel que soit le sujet dont on s’occupe, il est un moment, déclare-t-il, où toute controverse doit cesser : c’est celui où l’on commence à mettre sérieusement en doute si les idées qu’on réfute sont du domaine de la logique ou de celui de la thérapeutique. » Il démontre méthodiquement, contre les théories du dernier siècle, contre celle même de Bentham \ la thèse libérale et tutélaire de la propriété naturelle. « C’est la loi civile qui donne la garantie, mais c’est l'industrie humaine qui donne naissance aux propriétés; » à ce principe se rattachent la prospérité

• « Pour mieux faire sentir le bienfait de la loi, cherchons à nous faire une idée nette de la propriété. Nous verrons qu’il n’y a point de propriété naturelle, qu’elle est proprement l’ouvrage de la loi. La propriété et la loi sont nées ensemble et mourront ensemble : avant les lois, point de propriété ; ôtez les lois, toute propriété cesse. » (Bentham, Traités de législation.)

matérielle et la liberté des Etats. « S’il était vrai que la propriété n’existe ou n’a été créée que par les déclarations et par la protection de l’autorité publique, il s’ensuivrait que les hommes qui, dans chaque pays, sont investis de la puissance législative, seraient investis de la faculté de faire des propriétés par leurs décrets et qu’ils pourraient, sans y porter atteinte, dépouiller les uns au profit des autres. » L’Angleterre, les Etats-Unis regardent toute propriété comme une concession du souverain : c’est la suite, chez ces deux nations, des institutions féodales, mais ce n’est assurément pas le gage de leur liberté.

Attaquer la propriété, c’est attaquer l’espèce humaine, dont elle est un des attributs, comme l’association domestique, comme le droit de transmission. Qui parle d’usurpation? En France, une lieue carrée de terrain fait exister 1200 personnes ; le même espace nourrit un homme dans les déserts de l’Amérique; le sauvage qui cultive la terre n’usurpe pas, il se restreint. Les classes de la société, qui ne vivent que de salaires, ont plus d’intérét que les autres au maintien des droits consacrés. En proclamant ces vérités, Charles Comte distinguait bien le danger des mauvaises doctrines; mais invariablement fidèle à ses préjugés personnels, il trouvait (qui pourrait le croire?) dans les faits du 18 brumaire l’exemple « d’un grand attentat au respect des propriétés ! »

Malgré le mérite de son traité, autrement pratique et complète fut (chacun de noua a’en souvient) cette défense du premier de nos droits inspirée à un homme d’Etat par une crise alors présente et par un péril imminent. Partant des instincts de notre espèce 1 et arrivant, par une chaîne de démonstrations éloquentes, à tous les rôles de la richesse dans la société moderne; réfutant, sous toutes ses formes, l'esprit de bouleversement et lui disputant pied à pied, comme autant de forteresses menacées, les immortelles créations civiles et politiques du siècle, M. Thiers appelait encore au secours de la société celui qui l’avait reconstituée par des prodiges de génie : il était dans le juste et dans le vrai. Il montrait aux contemporains, dans les immenses résultats de la Révolution française, dans l’œuvre de Napoléon, tout ce que pouvait souhaiter l’amour du progrès contenu dans les limites de la sagesse, et il s’excusait de sa tâche, devenue peu à peu nécessaire, quand ces limites avaient de nouveau été franchies et méprisées : « Puisque la so-

1 * La propriété est donc un fait général, universel, croissant et non décroissant. Les naturalistes, en voyant un animal qui, comme le castor et l’abeille, construit des demeures, déclarent, sans hésiter, que l’abeille, le castor sont des animaux constructeurs. Avec le même fondement, les philosophes, qui sont les naturalistes de l'espèce humaine, ne peuvent-ils pas dire que la propriété est une loi de l’homme, qu’il est fait pour la propriété?... » (Thiers, De la propriété, 1848).

ciélé française en est arrivée à cet état de perturbation morale, que les idées les plus naturelles, les plus évidentes, les plus universellement reconnues sont mises en doute, audacieusement niées, qu’il me soit permis de les démontrer, comme si elles en avaient besoin »

• De la propriété, avant-propos.

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