DU SOCIALISME
Socialisme, on le sait trop bien, est le nom donné, de nos jours, aux utopies et aux attaques contre les principes sociaux. Le socialisme a ses écoles, issues de la philosophie, par l’effet de deux tendances contraires : exagération ou réaction. Il mélange et fait fermenter les mauvais levaius de toutes les doc- ' trines, empruntant à Rousseau le dogme de la perversion de la nature au sein de la société ; à Helvétius, ses fausses notions sur la vertu et le bonheur ; aux utilitaires contemporains, ce soin des intérêts matériels désigné, dans son sens envahisseur, par le nom d 'industrialisme; il tient, en héritage direct, de Morus, de Campanella, de Morelly, de Robespierre et de Babeuf, le mépris de la liberté, la haine de la propriété, qu’il immole, toutes les deux, à l’égalité absolue. A la fin du dix-huitième siècle, c’était de force et par la terreur que les idées démagogiques avaient cherché à s’imposer : au dixneuvième, vaincues, mais indomptables, couvrant
PHILOSOPHIE POLITIQUE. — DU SOCIALISME. 285 seulement le but politique du voile de l’intérêt social, elles flattent, réhabilitent, déifient presque les passions, surabondamment développées au sein de l’industrie et de la paix.
Grâce aux agitations du siècle, presque toutes les théories ont été mises à l’essai. Une seule put faire illusion, l’harmonie de Robert Owen, qui ne dut son succès éphémère qu’à des circonstances toutes factices, et aussi, il est bon de le dire, à plus de respect du sens moral ’ . Le saint-simonisme , au contraire, a trouvé une prompte fin dans le décri de son application. Une raillerie du hasard rattachait à la descendance du plus hautain des ducs et pairs le plan de société qui suit : abolition de l’hérédité et de la société conjugale, émancipation de la femme; distribution légale des biens, à chacun suivant sa capacité, à chaque capacité suivant ses œuvres. Une sorte de théocratie attribuait à un pouvoir irresponsable et réputé infaillible, à un vrai pape industriel, la disposition souveraine des choses et des personnes comprises dans cette mobile communauté. Proclamant une loi opposée et jusqu’alors seulement écrite dans les fictions de Rabelais, Fourier laisse à l’activité une liberté absolue et organise son phalanstère sur le plan de l'abbaye de
1 Du reste, elle ne contredit pas les principes du programme commun : égalité absolue, abolition de la propriété individuelle, hiérarchie des fonctions par ordre d’âge, suppression du culte extérieur.
Thélème. Mais ce n'est pas le travail seul qu’il affranchit de toute contrainte : il s’accorde avec Saint-Simon pour l’émancipation de la chair; l’immoralité, suivant lui, n’est que le résultat de la gêne, et les passions utilisées conduisent, par une voie attrayante, à la prospérité sociale comme au bonheur individuel. Ainsi disparaissait le devoir , dans la théorie de Fourier, tandis que celle de Saint-Simon unissait la licence morale au despotisme politique. Esprits déréglés, qui cherchaient dans des rêveries extravagantes et qui travaillaient à détruire dans la réalité des choses deux faits accomplis sous leurs yeux : l’égalité civile et la liberté des vocations.
Un autre système s’est produit, plus mesuré dans son langage, plus régulier dans sa morale, annonçant non l’aflFranchissement, mais la réforme des instincts, et jouant, presque à s’y méprendre, la discussion philanthropique. Suivant l’auteur de ce système, la misère, seule cause du vice, comme de tous les autres maux, est l’effet de la concurrence, et la concurrence, à son tour, est l’effet de Y indivis dualisme, mot habilement inventé pour dissimuler le vrai nom de l’ennemi qu’on vouluit détruire, c’est-à-dire la liberté. Qu’opposer aux progrès constants, à l’influence meurtrière du terrible individualisme? L'organisation du travail! Un gouvernement investi d’une grande force d’action et jouissant du droit absolu de régler la production;