CHAPITRE III
RENAISSANCE
Deux directions : 1° idées platoniciennes;
2° retour à la philosophie expérimentale ; Machiavel
Les quatorzième et quinzième siècles, qui amenèrent ou préparèrent tant et de si grandes nouveautés, nous apparaissent plus chargés d’événements que de théories : c’est une époque de transition. Nous avons vu, au treizième siècle, la grande controverse du temps représentée, dans ses deux opinions, par deux des gloires de l’Italie : l’auteur de la Divine Comédie et celui de la Somme théologique. Quand commença le mouvement de la Renaissance, quand l’esprit des nations modernes s’éveilla et se fortifia au contact de l’antiquité, l’Italie encore et Florence, la patrie illustre du Dante, produisirent Machiavel. La science politique fut renouvelée. Mais elle restait bien en arrière, dans son expression générale, de la précision de pensée, de la sobriété de style, de l’originalité grave et profonde que, par une exception heureuse, lui donnait le génie d’un penseur : elle devait fort longtemps encore payer
tribut au pédantisme, aux illusions, à l’imitation servile, à l’enthousiasme irréfléchi. Le règne philosophique de Platon remplaçait celui d’Aristote, et les rêves qu’il inspira représentent, en politi- * que, ces bizarres spéculations qui, dans l’étude de la nature, ont précédé le vrai savoir. Alchimistes de l’art social, Thomas Morus, Campanella, dans les pages de l 'Utopie et de la Cité du soleil, cherchent le bonheur collectif, comme Paracelse, à ses fourneaux, cherchait la pierre philosophale. L’un, mémorable par sa mort et doué d’un talent réel, a laissé un nom générique aux constitutions romanesques; l’autre s’est vainement efforcé d’élever aux proportions d’un type gouvernemental la triste et minutieuse sujétion de la communauté monastique, gardant jusqu’au dix-septième siècle l’esprit restreint du moyen âge, tandis que, dans le moyen âge et dans son brillant isolement, Machiavel devançait l’esprit moderne par le privilège d’un génie qu’aucun progrès de critique n’a surpassé.
Dès qu’on a ouvert les Discours sur la première décade de Tite-Live, on sent que l’on est en présence du vrai philosophe politique. 11 prend un grand sujet, le généralise, en fait une occasion pour l’examen détaillé et approfondi de tout ce qui est relatif au gouvernement des nations. D’autres ont longuement raisonné sur des républiques fantastiques et des empires imaginaires ; d’autres ont varié sans objet et multiplié à l’intini les divisions artifi-
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cielles : Machiavel s’en tient à l’histoire; il découvre, à cette clarté, que les mêmes révolutions, amenées par les mêmes causes, c’est-à-dire les passions des hommes, se reproduisent dans le même ordre, et il se borne à enseigner, au lieu de faire des plans d'Etats, comment les Etats doivent se conduire. Le choix d’un même sujet d’étude l’unit, dans le passé, à Polybe, dans l’avenir à Montesquieu, visiblement inspiré de lui dans sa belle dissertation sur la Grandeur et la décadence des Romains. Mais un sujet ne lui suffit point : son œil scrutateur se promène de Rome antique à l’Italie, à l’Allemagne, à la France modernes; partout il découvre et compare les principes, les ressorts, les conditions d’existence des gouvernements, avec une sagacité et une puissance d’analyse que nul, excepté Aristote, n’avait possédées avant lui. Est-il besoin que nous indiquions le correctif à ces éloges? Ce’ qui manque à Machiavel, c’est le sentiment vif du bien, c’est l’attachement inflexible à la morale et au devoir. Non qu’il ne reconnaisse et ne loue les bonnes dispositions de l’âme 1 ; non qu’il n’obéisse lui-même à de généreuses impulsions : à l’entendre faire le tableau du
1 « E perche il riordinare una eiltà al vivere politico pre- « suppone uno uoran buono, ed il diventare per violen*a prin- « cipe d’una republica presuppone un’ uomo cattivo, per questo « si troverà che radissjme volte aceagia che uno uomo voglia « diventare principe per vie cattivc, ancora che il fine suo fusse « buono. » (hiv. I, ch, xviii.)
désintéressement antique 1 , des vertus d’un Cincinnatus ou d’un Camille 1 et signaler, avec l'accent d’une douloureuse ironie, la différence des temps passés au spectacle des jours présents; à suivre ses conjurations intrépides et obstinées pour l’affranchissement de Florence, on pourrait le prendre luimême pour un personnage de Tite-Live fourvoyé parmi les intrigues de l’Italie du moyen âge et en subissant l’intluence, quoiqu’il en déplore les effets. Ce qui lui met la plume en main, c’est le désir d’enseigner au moins les choses utiles qu’il n’a pu faire 1 ; ce qui le dirige et l’anime, c’est le feu du patriotisme et l’amour de la liberté. Comment, avec de tels mobiles, a-t-il donc laissé un renom et des conseils si détestables? Comment le lecteur qui l’admire se sent-il l’âme si incertaine et si mal à l’aise avec lui? C’est qu’il n’a pas pris pour fanal, pour étendard et pour idole, ces éternelles ‘vérités dont la reconnaissance solennelle excuse et efface à nos yeux les erreurs de l’antiquité. Machiavel ne confond pas la politique et la morale, mais il a le tort irrémissible de sacrifier, au besoin (il croit que ce besoin existe), la morale à la politique : le salut, l'ordre, la gran-
1 Discorsi, liv. III.
* « Quanto la générosité dell’ animo, quanto il parlare il vero « giovi! »
* « Perché gli è uflicio d’uomo buono, quel bene che, per la « malignité de’ tempi e délia fortuna, tu non hai potuto operare, « insegnario ad altrl. » (Liv. D, Discours préliminaire.)
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deur, la liberté de la patrie sont, [tour lui, la suprême loi*. Pour lui, comme pour la phalange de nos terroristes modernes, la fin justifie les moyens, et quels moyens! le fratricide, dans la personne de Romulus! Mais il a sur les terroristes l’avantage d’une intention pure et celui d'un esprit sensé*. 11 proclame infâmes, détestables, les destructeurs de la religion, les dilapidateurs des Etats, les ennemis de la vertu, des lettres, en un mot, de tout ce qui fait honneur et procure utilité à l’espèce humaine. Le législateur doit, selon lui, penser que tous les hommes sont mauvais, mais les lois ont précisément pour objet de les faire meilleurs 3 , et cet homme d’Etat endurci, qui permet de violer la morale, ne permet pas de violer les lois*; il s’y attache même d’autant plus, qu’il se sent, hors de là, privé de
' « Perché dove si délibéra al tutto délia salute délia patria, « non vi debbe cadere alcuna considerazione nè di giusto nè d’in- « giusto, nè di pietoso nè di crudele, nè di laudabile nè d’ignomi- « nioso, anzi, posposto ogni altro rispetto, seguire al tutto quel a partito che gli salvi la vita e mantenghili la liberté. » (Lib. 111, ch. xviu.)
• Son jugement sur la manière dont le sénat romain en usait avec ses généraux vaincus est une réfutation parfaite des procédés de la Convention. (Lib. I, ch. l.)
3 « Frenare gli appetiti umani e torre loro ogni speranza di a potere impune errare. »
* « Sappino adunque i principi corne a quell’ ora e’ cominciano « a perder lo stato, ch’ei cominciano a rompere le leggi. » (Lib. HI).
tout guide et de tout appui. Le jure des gouvernements, c’est, pour lui, d’après ce système, le plus facile à s’altérer : loin d’approuver les formes mixtes, il les repousse, comme ayant, au lieu d’une seule, deux pentes vers la corruption *; il conseille aux gouvernements l’usage des châtiments rigoureux*, et tout ce qui peut contribuer à les ramener à leur principe (il ritiramento al loro principio) .
Le règne des lois, la liberté 3 , l’esprit et les institutions militaires, la richesse publique et la pauvreté particulière, telles sont, suivant Machiavel, les conditions de la grandeur des Etats. 11 est républicain et démocrate 4 ; sa haine contre César n’a d’égale que
1 « Nessuno stato si puô ordinare clic sla stabile, se non è o « vero principato o vera rcpublica : perché tutti i governi posti « intra quesli duo, sono defettivi.La ragione é chiarissima, péril chè il Principato ha solo una via alla sua resoluzione, la quale u è scendere verso la Kepublica, e cosl la Kepublica ha solo una « via da resolversi, la quale è salire verso il Principato. Gli stati « di mezzo hanno due vie, potendo salire verso il Principato è » scendere verso la Republica, donde nasce la loro instabilité. » (. Discorso sulla riforma dello stato di Ftrenze). Polybe regardait, au contraire, toute forme simple comme moins sûre, en ce qu’elle abonde dans ses vices propres.
* Lib. II, ch. xxin.
■ 1 « Si vede per esperienza, le cittadi non aver mai ampliato a nè di dominio, nè di richezza, se non mentre sono State in li- « bertà. » (Lib. II.)
* « Tanta è l’ambizione dei grandi, che se, per varie vie, la « non è in una città sbattuta, tosto riduce quella città alla rovina « sua. » (Liv. I, ch. xxxvi.) — Non èpiù da incolpare la na~
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celle du Dante contre Brutus. Et pourtant, il a écrit le Prince ! Quelle était son intention? A propos du premier Brutus, il conseille aux ennemis des grands de se déguiser en amis, quand ils ont quelque chose à craindre : mettait-il l’avis en pratique, au profit de ses véritables opinions? Pensait-il qu’un tableau fidèle des conditions de la tyrannie fût la meilleure exhortation en faveur delà liberté 1 ? ou, préoccupé,
« tura délia moltitudine che dc’principi... Si vedril il popolo di « bontaè di gloria essere di lungo superiore... Ma l’opinione « contra ai popoli nasce perché de’ popoli ciascun dice mal senza « paura e liberamente, ancora mentre che regnano ; de’ prin- « cipi si parla sempre con mille paure e mille rispetti. » (Lib. I, ch. lvtii).
' D’autres ouvrages que les siens ont donné lieu à ces commentaires . « Ad saivationem tyrannidis expedit excellentes in « potentiâ vel divitiis interficere, quia taies, per potentiam quant « battent, possunt insurgere contra tvrannum. Iteriim expedit o interficere sapientes : taies enim, per sapientiara suant, possunt « invenirc vias ad expellendamtyrannidcm. Nec scholas nec alias « congregationcs per quas contingit vacare circa sapientiam, « permittendum est, sapientes enim ad magna inclinantur et « ideô magnanimi sunt et taies de facili insurgunt. Ad salvan- « dam tyrannidem, oportet qubd tyrannus procuiet Ut subditi o imponant sibi invicem crimina et turbent seipsos ut amicus « amicum et populus contra divites et divites inter se dissentiant, « sicenim minus poterunt insurgere, proptercorum divisionem. « Oportet etiam subditos facere pauperes, sic enim minùs po- « terunt insurgere contra tyrannum. Procnranda sunt vectigalia, « hoc est exactiones multm magnat, sic enim citù poterunt de- « pauperari subditi. Tyrannus debet procurare bella inter subit dites vel etiam extraneos, ita ut non possint vacare ad aliquid
avant tout, de l’indépendance 1 , de l’unité*, de la régénération de l’Italie; entouré d’Etats déréglés et
« tractandum contra tyrannum. Regnum salvatur per amicos, a tyrannus autem ad salvandam tyrannidem non debet confi- « dere amicis. — Expedit tyranno ad salvandam tyrannidem, a quod non appareat snbditis sævus seu crudelis, nam si ap- « pareat sævus, reddit se odiosum, ex hoc autem faciliùs insurb gunt in eum. Tyrannus debet se reddere talem ut videatur « subditis ipsum excellere in aliquo bono excellenti,in quoipsi « deficiunt, ex quo eum revereantur. Si non habeat virtutes se- « cundum veritatem, faciat ut opinentur ipsum habere eas. » (Saint Thomas, Commentaire sur le cinquième livre de la Politique (T Aristote, textes xi et xu.)
« Voilà, certes, des préceptes bien étranges en la bouche d’un saint, et qui ne diffèrent en rien de ceux de Machiavel et de Cardan, mais qui se peuvent toutefois sauver par ces deux raisons assez probables et légitimes : la première est que ces maximes étant ainsi déclarées et éventées, les sujets peuvent plus facilement reconnaître quand les déportements de leurs princes tendent à établir une domination tyrannique et conséquemment y donner ordre ; la seconde, parce qu’un tyran qui veut, sans conseil et avis, établir sa domination, ressemble quelquefois au loup, lequel, étant entré dans la bergerie et pouvant se rassasier et apaiser sa faim sur une seule brebis, ne laisse pourtant d’égorger toutes les autres ; ou, au contraire, s’il y procède avec jugement et suivant les conseils de ceux qui sont plus avisés et moins passionnés que lui, il se contentera peut-être d’abattre, comme Tarquin, la tête des pavots plus élevés. » (G. Naudé, Considérations politiques sur les coups d’Etat, 1639.)
1 Malgré les éloges qu’il donne au gouvernement de la France, dans les Français et lés Allemands il voit encore les barbares, et il les désigne sous ce nom. (Liv. III.)
* a Veramente alcunajprovincia non’fû mai unita o felice,
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de mœurs encore très-barbares, cherchait-il, à tel prix que ce fût, le pouvoir vigoureux et stable, capable de tout ramener à une seule domination *? ~ Certes, à l’entendre énumérer ce que coûte, en fait de gloire, d’honneur, de sécurité, de conscience, l’établissement de la tyrannie, on ne peut l'en juger partisan :« C’est, dit-il, un régime cruel, ennemi de tout procédé, non-seulement chrétien, mais humain ; mieux vaut être homme privé que roi, en traitant ainsi ses semblables. Mais la route une fois choisie, il faut laisser les demi-mesures (le vie del mezzo) : ce qui perd la plupart des hommes, c’est de ne savoir être bons ou méchants qu’à demi*. Il est bien d’être libéral, humain, loyal, quand on le peut, mais le Prince ne le peut pas 3 . » Le Prince, c’est César Borgia ou Castruccio Castracani.
Machiavel n’est point incrédule : il tient même de son époque une tendance j|la superstition \ 11 loue magnifiquement les Romains de leur esprit religieux; mais il reproche à Rome moderne la
« se la non venne tutta ail’ ubidicnza d’una republica o d’un a principe. (Lib. I, ch. ui.)
1 « La cazione perché Firenze ha sempre variato spesso ne’
« suoi governi è stata, perché in quella non è stato mai né re- « publica né principato che abbi avute le débité qualité sue.. . » (Disc, sopra il riformar lo stato di Firenze.)
* Disc, sopra Tit.-Liv., lib. I, ch. xxvi.
5 11 Principe, ch. xvi, xvn, xvm.
‘ Discorsi, lib. I, ch. lvi.
corruption, l’affaiblissement et la division de l’Ita* lie, tristes conséquences, selon lui, du pouvoir temporel des papes. C’est au nom de la religion même qu’il s’élève contre l’Eglise 1 : elle en a dégoûté les peuples et elle les a efféminés, encore que le chris* tianisme soit favorable aux mâles vertus 2 . Ce blâme ne noussurprendra point de la part d’un compatriote et contemporain d’Alexandre VI ; plus justement nous étonnerionS-nous de lui voir attribuer à un vice d’éducation l’bésitation de son temps devant certaines cruautés antiques ’, et ce que son temps réprouvait peut effrayer le nôtre à bon droit. Etrange et dure génération que cette race des quinzième et seizième siècles ! On est confondu de voir Montluc, qui a mis toute sa morale dans le dévouement politique, exprimer presque le regret de n’en avoir pas fait assez pour le roi et pour la noblesse ; de voir également Tavanne^n’oublier, à son lit de mort, dans sa confession générale, qu’un fait — la Saint- Barthélemy. La conscience s’étourdissait parmi les passions déchaînées ; et en face des excès sans frein delà force dévastatrice, la force réglée, réprimante, devenait, par elle-même, une vertu ; on l’admirait dans ses succès, on jouissait du repos qu’elle procurait, des représailles qu’elle exerçait; on lui de-
1 Discorsi, lib. I, ch. xn.
* Ibid . , lib. Il, ch. u.
s Ibid., lib. III, ch. xxvn.
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mandait assez peu compte de sa nature et de ses moyens. Telle est l’impression naïve et la pensée nue de Comines. Nonobstant les méditations d’un génie vraiment supérieur, cette indifférence générale frappe aussi dans Machiavel. Stoïque dans sa contemplation comme dans les accidents de sa vie, le mal moral ne l’émouvait pas plus que ne l’avait ému la torture ; l’honneur pour lui consistait essentiellement à n’être ni trompé, ni vaincu. Bien peu d’hommes de cette époque se sont entièrement soustraits et ouvertement arrachés à ce culte de la force heureuse. Nous en citerons un cependant : quand Anne de Montmorency , l’impitoyable connétable, décime et saccage Bordeaux, La Boétie sent s’élever dans son cœur une généreuse colère, qui lui inspire le Contre un. C’est là un mérite réel, que ne doivent point faire oublier l'irréflexion juvénile ou l’exagération classique de certaines propositions. Nous devons encore mentionner le soldat philosophe La Noue qui, dans l’ardeur des guerres civiles, portait les vertus d’un chrétien, et dont les Discours politiques peignent bien le juste et noble cœur.