‹ Tableau historique des progrès de la philosophie politiqueChapitre 6 sur 32 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LA LIGUE

Jésuites et Monarchistes : Suarez, Bellarmin, Barclay, Jacques I er ; les Politiques; Bodin, Botero.

Nous venons de voir la politique, émancipée par la réforme, entrer, aussi avant que possible, dans l’examen critique des droits de la société et du pouvoir. L’esprit de faction s’en mêlant et l’Église faisant appel aux instincts de la multitude, la barbarie et le fanatisme passent des faits dans les discussions. La polémique devient furieuse ; ce n’est plus de l’obéissance et de la souveraineté que l’on traite : c’est de la révolte et du régicide. Boucher ', Guillaume Rose 1 , Mariana 5 développent la théorie du meurtre à l’endroit des tyrans, qualification qui, pour eux, se confond avec celle d’hérétiques. Comme Buchanan , les ligueurs professent la démocratie :

• De justâ Henrici III abdicatione.

1 De justâ reipublicœ christiarue in reges impios authoritate.

5 De rege et regis institution. ( Voyez notamment lib. t, ch. vn et vni.)

PHILOSOPHIE POLITIQUE. LA LIGUE. 49

« Le roi établi, dit Boucher, la nation reste souveraine. » «Tout prince, dit Guillaume Rose, avant de monter sur le trône, doit consulter la volonté de la nation. Jusque-là, les rois n’ont d’autres droits sur la république que ceux du fiancé sur sa fiancée. » Mais ainsi que les presbytériens veulent appuyer sur la base du consentement général la théocratie calviniste, c'est au profit de la papauté que la Ligue s’adresse aux sujets ’. Elle a, dans la poursuite de ce plan, pour alliée et pour héritière une société fameuse, école de politique habile, patiente, dissimulée et foyer d’exaltation. Éclose, dans la fureur des guerres, des rêves d’un soldat espagnol, cette société envahit le monde, offre, en attendant qu’elle l’impose, son concours à Rome menacée et prêche partout la doctrine de l’obéissance absolue, mais à une seule autorité : ses écrivains, qui prennent en tout le contre-pied de la réforme, renouvellent au dix-septième siècle les opinions du treizième sur la suprématie religieuse, tantôt alliés, tantôt ennemis des rois, suivant que parait le demander l’intérêt constant et unique de leur propre domination.

Vasquez 1 , Pierre Grégoire 3 , Ribadeneira 4 , Vic-

’ Elle voulait, dit Palma Cayet, réduire l’Etat de France en uue république soumise au pape.

* Auteur de dix volumes in-folio et entre autres des Controversiœ illustres, souvent citées par Grotius.

5 De republicâ, lib. XXVI. Il est aussi auteur du Syntagma juris universi.

* Le Prince chrétien.

toria 1 , Dominique Solo* sont bien oubliés aujourd’hui. Il faut être le comte de Maistre pour attribuer à Suarez la prééminence sur Montesquieu 3 . Entre les docteurs de son ordre, Suarez se distingue toutefois par l’élévation et la généralité du point de vue. Dans son traité De legibus ac Deo legislatore, il envisage successivement l’idée des lois en général ; la loi 03101*6116 et le droit des gens; la loi civile, canonique, pénale; l'interprétation, le changement et la désuétude des lois; la coutume, le privilège, la révélation divine dans l’Ancien et le Nouveau Testament. Pour lui, comme pour Aristote, la législation n’est qu’une branche de la philosophie morale. Le suprêmo législateur, auteur de la loi naturelle, n’a permis à aucune puissance, fût-ce celle du souverain pontife, de se dispenser de cette loi 4 ; et quant à la loi positive, c’est une maxime reçue qu’elle oblige celui qui l’a faite, ecclésiastique ou séculier 5 . Le consentement

• Théologies relectiones, lib. Xn (1557).

! De justiliâ et jure.

3 Soirées de Saint-Pétersbourg.

* « Nulla potestas huraana, etiamsi pontificia sit, potest pro- « prium aliquod præeepturn legis naturalis abrogare, nec illud « propriè et in se minuerc neque illo dispensais. In omni prœ- « cepto legis naturalis, legislator est Deus. »

8 « Communis et constans sententia est teneri principem seu « lcgislatorem, tàm civilem tpuim ecclesiaslicum, ad servandas « suas leges. »

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du peuple est-il requis pour l’établissement de la loi? Peut-être, quand le régime de l’Etat tient plus ou moins de la démocratie; quand le pouvoir est transféré à un véritable monarque, le droit de celui-ci tient lieu de toute acceptation populaire, avec ces réserves, toutefois : qu’une loi injuste n’est pas loi; que l’inobservation d’une loi trop dure ou négligée, en fait, par la majorité des sujets, peut facilement s’excuser. La monarchie universelle (cette question se posait encore) appartient-elle à l’emporeur? Il faudrait, pour y avoir droit, qu’il l’eût reçue de Dieu lui-même, qu’il eût été élu par tous les peuples ou qu’il eût tout soumis par les armes : hors de là, pas de titre légitime 1 , et l’empereur ne possède aucun de ceux-là. Quant au pape, toute puissance humaine lui est certainement soumise, mais au spirituel seulement ; il a un pouvoir indirect qui suffit bien pour corriger ou abroger les lois civiles, quand elles peuvent nuire au salut, mais qui ne suppose pas le droit de les faire*. Les ecclésiastiques échappent à l’action coercitive de ces lois et n’en doivent pas moins les reconnaître.

■ « Quia sunt o innés tituli juste regnandi, nec alius cxcogi- « tari potest. »

1 « Vera est sententia summum pontificem non habere di- « rectam potestatem temporaiem in universum orbem. Certum « est omnem potestatem , etiam supremam , esse subjectam « potestati summi pontificis , sed propter spiritualem tan- « tùm... »

Bozio 1 va plus loin : selon lui l’empire de la terre, dans le sens le plus étendu, appartient, de droit divin, aux papes 2 , et les monarques séculiers n’ont en main que l’exécution. Par une voie un peu moins directe, Sanders 3 et le cardinal Bellarmin * arrivaient au même résultat : « Le souverain pontife, disait Bellarmin, peut et doit empêcher que les rois n’ahusent de leur puissance pour bouleverser l’Eglise, favoriser les hérésies et les schismes, causer enfin leur perte éternelle avec celle de leurs sujets. S’ils n’obéissent pas à l’admonition du saintpère, celui-ci peut les excommunier, délier leurs peuples du serment de fidélité, les priver même de la puissance royale. Des chrétiens ne doivent pas souffrir un prince hérétique ou infidèle ; un prince même catholique, mais qui nuit à la religion par ses vices, est un chien furieux , détruisant le troupeau du Seigneur. C’est au pape à juger s’il faut le déposer ou non. »

Les champions de la puissance romaine, autrement dits les canonistes ‘, soutenaient, en même

' De temporali Ecclesiœ monarchiâ.

* « Omnem vim regiam omniumque rerum quæ in terris « sunt potestatem et dominium datum esse romano pontifici « jure divino. »

3 De visibili monarchiâ Ecclesiœ.

* De potestate summi pontificis in rebus temporalibus advenus Barclaium , ch. u, et passim.

1 Voyez le livre intitulé le Bouclier de la France (d’Eustaclie

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temps, que le pape, monarque absolu, infaillible, possédait des droits supérieurs à ceux des Conciles généraux 1 . Des protestations s’élevèrent contre ces doctrines menaçantes. Un prince, parmi ceux d’alors, ami des discussions savantes, prit la plume pour avertir les autres monarques chrétiens 3 . Apôtre fervent du droit divin, mais jusqu’à la théocratie romaine exclusivement 3 , Jacques I er , comme roi et chef d’Eglise, tint tête, par différents arguments*, à Bellarmin et à Suarez. Barclay, son sujet, lui vint en aide : le traité de ce savant docteur sur la puis-

Le Noble), 1691. La querelle se continue en France par Hicher et Pierre de Marca, jusqu’au règne de Louis XIV et au triomphe de Bossuet, mais en perdant de plus en plus de son importance politique. Nous n’avons point cité ici, malgré leur immense influence et leur science patriotique, Dumoulin ni Pierre Pithou, parce qu’ils ont marqué plutôt comme jurisconsultes que comme philosophes.

1 Bellarmin, De summo pontifice. Consacré à une seule œuvre de controverse et de politique, on lui attribue l’ouvrage de circonstance intitulé : Responsio ad prcecipua capita apologie? quœ falso catholica inscribitur (de Pierre de Bolloy) pro successione Henrici Navarreni in Francorum regnum, auctore Francisco Romulo. Il fit mettre à l’index l’arrêt du Parlement contre Jean Chatel et les Jésuites.

* Admonitio regis Magnœ Britanniœ ad principes christianos, à propos d’une lettre de Bellarmin.

s Voyez Lettre au docteur Abbot.

4 II fit brûler par la main du bourreau l’ouvrage de Suarez contre le serment d’allégeance : Defensio catholicœ fidei contra anglicanes sectœ errores.

sance pontificale 1 , dédié au pape Clément VIII, se présente comme un examen impartial et pacifique de cette question si ardemment débattue 2 . Son système consiste, en effet, à séparer entièrement deux puissances qui, selon lui, viennent également de Dieu. Il en résulte que, dans les choses temporelles, il faut obéir aux rois et aux princes, toutes les fois que leurs injonctions ne contreviennent pas directement aux préceptes de la morale religieuse ; il en résulte encore que les ecclésiastiques, de quelque rang et qualité qu’ils soient, ne sauraient légitimement se soustraire à l’autorité séculière. Malgré les ménagements de forme dont ces propositions sont entourées 3 , ce sont elles qui scandalisent et qui ramènent au combat Bellarmin : « Oui, la puissance ecclésiastique est distincte de celle des rois ; mais, non-seulement elle est plus noble, elle est

' De potestale papce, an et quatenùs in principes seculares jus et imperium habeal. — Du même, De regno et regali po~ testate adversüs Buchananum, Brutum, Bouc/ierum et reliquos monarchomachos.

1 « Quæstionem de temporali tuæ sedis in reges et principes <1 potestate lùc excussi, quæ, tantis motibus tantoque sanguine « agitala, non sæpiùs principes quàm Ecclesiam affiixit, tuoque « nomini dicavi, ne aut defugisse authoritatem tuam viderer, • « aut regum potiùs quàm ecclesiæ rem gessisse. »

3 « Grande verburn proloquar, durum et paradoxo simile : « clericos, per toturn orbein, quocumque ordine et gradu sint, « non esse adhùc uilo modo exemptes et liberatos à potestate « temporali principum secularium. »

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encore supérieure : elle peut diriger, corriger, et, en certains cas, à savoir en vue de la vie éternelle, paralyser l’autre pouvoir *. »

En parlant de Jacques I", nous ne devons pas oublier la mention de son Présent roijaV , présent d’assez mince valeur, s’il n’était curieux d’origine, et où le fils de Marie Stuart, encore simple roi d’Ecosse, place l’éloge d’Elisabeth. On ne peut, du reste, qu’approuver le parallèle qu’il établit entre le bon roi et le tyran, jugés d’après leurs destinées :

« L’un et l’autre reçoivent enfin leur salaire; car le bon roi, après un règne plein d’heur et d’honneur, meurt en paix, regretté des siens et admiré de ses voisins, et, laissant en terre une bonne renommée, va prendre aux cieux possession d’une béatitude éternelle. Et ores qu’il y en ait que la déloyauté des sujets fait mourir avant le temps (ce qui arrive rarement), si est-ce que leur réputation vit après eux et la déloyauté des traîtres est toujours suivie de sa punition en leurs corps, biens et renommée. Mais quant au tyran, sa méchante vie arme et anime enfin ses sujets à devenir ses bourreaux. Et, bien que la révolte ne soit jamais loisible de leur part, si, ' est-on si las et rebuté de ses déportements, que sa chute n’est guère regrettée par la plupart de son peuple, moins par ses voisins. Et, outre la mémoire honteuse qu’il laisse au monde après soi et les

1 De potestate, etc.

* BftotXtxov 'Vèjpcv,

peines éternelles qui l’attendent en l’autre, il arrive souvent que les auteurs de cet assassinat demeurent impunis et le fait ratifié par les lois 1 . »

Comme principes de gouvernement, le royal écrivain regrette de ne pas s’être montré assez sévère au début de son règne, eût-il dû se relâcher plus tard, sauf pour certains péchés énormes, qu’il ne faut jamais pardonner, et il cite le sortilège : protéger la personne du pauvre contre l’oppression des grands est encore une de ses maximes; voici enfin comment il classe les vices qu’il a remarqués dans les trois ordres de l’Etat : l’Eglise est sujette à l’orgueil, à l’ambition, à l’avarice; joignez à ces défauts communs la rébellion de certains pasteurs. La noblesse est présomptueuse; les marchands et les artisans ont les ruses de leur métier, et le peuple en gros est sujet à une grave imperfection, qui est déjuger légèrement et de parler témérairement des faits et gestes de son prince.

Au premier rang des défenseurs de l’autorité souveraine et nationale au seizième siècle doit se placer un groupe d’hommes dont la sagesse, la tolérance. l’esprit de modération font un contraste remarquable avec les excès de leur temps. C’est le parti des Politiques, élite du tiers état de la France, que personnifie dans l’histoire la physionomie vénérable du chancelier de l’Hospital et qui, dans la philosophie, a pour représentant Bodin. Nourri et 1 Traduction de 1603.

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parfois surchargé des souvenirs de l’antiquité, mais capable d’en discerner les erreurs; imbu, à un point surprenant, de certains préjugés de son siècle, mais pressentant et indiquant les progrès futurs de la science, l’auteur commun de la République et de la Démonomanie, semble, on l’a fort bien remarqué 1 , donner une main à Paracelse et tendre l'autre à Montesquieu. Ce qu’il entend par République, c’est, dans le sens classique du mot, « droit gouvernement de plusieurs ménages, avec puissance souveraine ; » le but qu’il poursuit dans tout son livre, c’est l’affermissement du pouvoir, mais il se sépare hautement des théories de Machiavel. Comme Aristote et comme Platon, il se fonde sur l’idée du juste ; il laisse au premier de ces maîtres l’apologie de l'esclavage; au second, le rêve du communisme; il les combat sur ces deux points ; il prend et s’approprie au contraire et la théorie des climats et celle des révolutions. L’utopie de Platon jugée, il tourne cette réfutation contre le régime populaire et, niant le gouvernement mixte, il conclut positivement en faveur de la monarchie absolue *.« Si le prince, pour donner les lois, est obligé de recourir au consentement d’autrui, il n’est pas souverain, et c’est crime

1 M. Baudrillart, dans un travail très-étendu et très-approfondi sur Bodin.

* « Il suffira, pour cette heure, d’avoir montré au doigt et à l’œil que la monarchie pure et absolue est la plus sûre république et, sans comparaison, la meilleure de toutes. »

de lèze-majesté de faire les sujets compagnons du prince. Encore est-il plus étrange que plusieurs pensent que le prince est sujet à ses lois, c’est-à-dire sujet à sa volonté, de laquelle dépendent les lois civiles qu’il fait, chose du tout impossible par nature. »

Voilà des principes qui iraient au despotisme le plus pur, si les restrictions subséquentes n’en atténuaient la rigueur. C’est la famille que Bodin donne pour type à la monarchie 1 et, dans la famille, il voudrait reconstituer l’omnipotence, jusqu’au droit de vie et de mort : heureusement, dans la société, il commence par distinguer l’idée de propriété de celle d’empire, disant comme Languet ®, après Sénèque * : Ad reges po testas omnium pertinet, ad singulos proprietas. On trouve chez lui un premier germe et une application heureuse du principe tutélaire de la division des pouvoirs : «Le droit déjuger ne doit pas être exercé par le roi dans les monarchies, ni par le peuple dans les démocraties : d’abord, par motif d’équité, quand l’un ou l’autre serait juge et partie; ensuite, d’autant que la puissance souveraine est moindre (réservé les vraies

' « La monarchie est naturelle : le monde n’a qu’un seul monarque, la famille qu’un seul chef. »

* Gomme Calvin et comme Languet, Bodin a écrit son traité dans les deux langues. Il a, de plus, composé en latin une sorte de philosophie de l’histoire, Methodus ad farilem historiarum cognitionem, sur laquelle nous reviendrons plus tard.

* De beneficiis, lib. VII, § i.

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marques de la souveraineté), d’autant elle est plus assurée *. Et peut-être c’est l’un des points principaux qui a conservé l’État de Venise, vu qu’il n’y a et n’y eut onques république où ceux qui ont la souveraineté s’empêchent moins de ce qui appartient au Conseil et aux magistrats. »

Les droits élémentaires de la souveraineté sont, d’après Bodin, les suivants : 1° le pouvoir de donner la loi ; 2° le droit de paix et de guerre ; 3° l’institution des officiers * ; 4 0 le dernier ressort, ou l’action réservée de la souveraineté sur le gouvernement ; 5° le droit de grâce, qui, à la vérité, ne s’étend pas à la peine de mort.

Les limites de la souveraineté sont, en droit, les lois éternelles; en fait, la résistance du magistral, qui peut adresser des remontrances ou même re- ' mettre son emploi, « quand le prince franchit et brise les bornes sacrées de la loi de Dieu et de nature. » Bodin se montre partisan de la réunion des états généraux et provinciaux, ainsi que du vote de l’impôt; il condamne la confiscation. Révolutionnaire en finances, il demande non-seulement la proportionnalité des charges, mais encore l’emprunt forcé, les taxes somptuaires et, pour com-

’ Cf. Aristote, lib. V, ch. i.

* Bodin examine la question, débattue entre Platon et Aristote, de la perpétuité des fonctions. Plus avancé sur ce point que Montesquieu, il blâme la vénalité des offices.

piément, la censure, a De tous les tyrans, selon lui, il n’y en a pas de moins détestable que celui qui s’attache aux grands, épargnant le sang du pauvre peuple. » Il est de son ordre et veut l’égalité.

Il définit le tyran, « celui qui, de sa propre autorité, se fait prince souverain, sans élection, ni droit successif, ni sort, ni juste guerre, ni vocation spéciale de Dieu. » 11 rend ainsi la tyrannie bien difficile à constater; mais, en la supposant possible, il excuse le lyrannicide. Avec des intentions diverses, c’est la thèse générale d’alors ; c’est la maladie d’une époque qui vit consécutivement périr deux rois de France sous le couteau.

Relazioni universali; Delle cause délia grandezza delle città : ces titres, pris littéralement et dans leur portée actuelle, annonceraient un Montesquieu. Il n’en faut pas demander tant à la philosophie du seizième siècle. C’est déjà beaucoup que Botero, homme d’église et diplomate, ait songé à mettre à profit pour la science politique une érudition qui s’étend non-seulement aux siècles passés, mais encore aux contrées lointaines révélées à l’Europe moderne par de hardis navigateurs. Philosophe chercheur, comme Bodin, il compare, il généralise; il tient compte, pour chaque nation, de la disposition des lieux et du caractère des hommes; il cherche à expliquer, pour toutes, les progrès et la décadence, faisant la part des éléments d’une civilisation nouvelle, c’est-à-dire de l’industrie, des communica-

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tions faciles et d’une suffisante liberté 1 ; il indique l’importance majeure du rapport selon lequel s’accroissent les hommes et les subsistances ’ ; mais la justice est, avant tout, une des conditions d’abondance et de prospérité qu’il signale, et sa Raison d’Etat s’éloigne par la moralité des principes autant

1 « I popoli sono, in questo nostro secolo, tanto gravati da’ « principi, indotti à cio parte da cupidigine, parte da nécessita, « che dovunque si scuopre loro una minima speranza d’imrnu- « nità o di franchezza, vi si aviano avidissimamente. » (Belle cause, etc.

* « Dicono altri ciô essere perché Dio cosi dispone. Niuno « dubita di ciè... Ma domando io con quai mezi quelia etema « Proyidenza faccia moltiplicar il puoco et dia termine al molto? « Diciamo dunque che l’augumento delle città procédé parte « dalla virtù generativa degli uomini, parte dalla nutritiva « d’esse città... e se non va innanzi, bisogna dire che cié pro- « céda da difletto di nutrimento e di sostegno... »

— « Resta solo che, avendo condotto la nostra città à quelia « grandezza che ci concédé la conditione del sito e le altre cir- « constanze da noi commemorate di soprà, si attenda à conser- « varia, al che giova la giustizia, la pace e l’abbondanza perché « la giustizia assicura ognuno del suo ; con la pace fiorisee l’a- « gricoltura, i traffichi e l’arti ; con l’abbondanza de’ cibi si « facilita il sostegno délia vita e nissuna cosa lien più allegro il « popolo che il il buon mercalo del pane. Tutte quelle cose final- « mente, le quali cagionano la grandezza, sono anche atte à « conservarla. » (Ibid.)

* « In primi secoli, non è dubbio che gli uomini si mossero à « creare li Ré eà dar il principato e’1 governo di se stessi ad altri, « mossi dall affezione e dalla stima. Oude bisogna dire che a queste due cose anco li tenghino in obcdienza e in pace »

(il faut bien l’avouer) qu’elle diffère par la puissance et la profondeur de pensée, du Prince de Machiavel. Lié , par sa carrière politique , avec beaucoup d’hommes distingués et de grands seigneurs de son temps, Botero composa pour eux une quantité d’opuscules, qui prouvent plus sa fécondité que son universalité *. Les Relazioni , au contraire, offrent encore del’intérêt. Ainsi, la description de la France, de son climat, de son aspect physique, le dénombrement de sa population, l’évaluation de ses forces sont suivis de l’appréciation des dispositions morales et de l’état de ses habitants, à la tin du seizième siècle, deux tableaux qui concordent bien avec les autres témoignages des calamités de ce temps : « Avec la religion est partie l’obéissance envers les princes ; les factions en ont pris la place, et l’humeur des sujets n’a jamais été si turbulente. Par l’effet de perpétuelles guerres, les gens de la campagne, qui ne se voient plus maîtres de rien, ne labourent ni n’ensemencent leurs terres ; les marchands n’osent plus trafiquer; le clergé tombe dans la misère ; la noblesse fléchit sous le poids des armes. Ainsi, le pays se dépeuple et les Français

(Ragione di stato). Un de ses chapitres est intitulé : Quanto sia neccssaria l'eccellenza délia virtù nel principe.

• Dell' excellent degli anlic/ii capitani; Discorso délia neutralité ; Dell' agilità e delle forze del principe; Relazioni de£ mare, etc.

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recueillent le fruit des semences qu’y ont répandues Calvin et ses imitateurs.

« Le commencement de tant de maux a été presque ridicule. Il y eut dans ce noble empire, sous le règne de François I er , un homme de basse condition, mais d’esprit varié, prompt au mal, de langue hardie et licencieuse, appelé François Rabelais; un autre, du nom de Marot, auteur de vers sans élégance, mais d’un style facile et clair; tous les deux se sont permis de rire des prescriptions de l’Église : il n’y avait qu’un pas de là à les mettre entièrement de côté, à la manière de Luther et de Calvin. » Botero, qui, comme Victoria, admet envers les infidèles une certaine contrainte honnête ( una certa forza onesta ), s’indigne surtout de l’hérésie, des progi'ès qu’elle fait sous ses yeux, et, avec les autres Jésuites, revendique en faveur du pape une autorité absolue dans l’administration de l’Église, ainsi qu’en matière de foi et de mœurs. 11 évite seulement les conflits: au lieu d’effaroucher les princes, il leur montre l’obéissance comme le fondement de leur pouvoir; ce n’est pas un ennemi des couronnes : c’est plâtôt un médiateur.

Digitiz

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