CHAPITRE VJ
Liberté absolue du commerce ; avantages qui en doivent résulter pour l'Inde et pour l'Europe. — Influence de la presse sur les destinées futures de l'Inde. — Conclusion.
De tous les fléaux qui désoleut la malheureuse humanité, aucun ne lui a causé plus de maux que la guerre. Oti peut assigner deux causes principales à ce fléau. Dans l'antiquité, les guerres ont presque toutes eu pour prétexte ou pour cause, les acquisitions ou les pertes de territoire : dans nos temps modernes, elles ont, en grande partie, été occasionnées par le système absurde qu'on est convenu d'appeler la balance du commerce. Ce n'est plus pour conquérir des nations, pour en affranchir d'autres, qu'on se fait la guerre depuis trois cents ans.
Le nombre de ces guerres nationales, exterminatrices, est petit, en comparaison de celles qui ont été entreprises par les gouvernemens pour s'assurer des privilèges exclusifs de commerce.
3o8 TABLEAU DE L INDE.
Le commerce est au fond de toutes les guerres faites par l'Angleterre, bien qu'elle ait eu soin de leur assigner de tout autres motifs . C'est le commerce qui alluma contre l'Espagne la guerre de 1739. Un vaisseau marchand pris parles Espagnols en fut le prétexte ; on se rappelle l'effet électrique produit par ces simples paroles d'un matelot racontant a la barre delà chambre des Communes les souffrances que les Espagnols lui avaient infligées après la prise du navire. « En cet état, » dit le vieux nocher, « je recommandai mon âme a Dieu, et ma vengeance a ma patrie. » C'étaient les intérêts commerciaux de l'Angleterre blessés au cœur par l'Espagne alors puissante encore , qui parlaient par la voix de ce matelot, et qui firent décréter la guerre par acclamation.
Ce furent encore ces mêmes intérêts qui armèrent la vieille Angleterre contre l'Amérique, sa colonie révoltée ; et en celte circonstance , jamais le sentiment étroit, égoïste et oppresseur du monopole ne se trompa plus grossièrement, et ne s'arma avec une passion plus aveugle contre son intérêt véritable .
C'est depuis que l'Amérique est affranchie ,
CHAriTUE VI! 30C)
que l'Angleterre en a retiré d'immenses avantages commerciaux. L'expérience a prouvé qu'il y a plus de profit a échanger librement des produits avec un peuple, qu'à l'opprimer; et qu'un commerce enchaîné par les entraves des prohibitions, ne paye qu'à grand'pcine les frais immenses de la tyrannie. Espérons qu'a l'avenir cette leçon ne sera pas perdue.
Et celte guerre si longue et si sanglante de la révolution française , cette guerre révolutionnaire, comme l'appelaient les Anglais, croit-on, de bonne foi , que la nation Britannique l'eût continuée pendant \ingt-trois ans, si derrière les intérêts de l'aristocratie anglaise, derrière les antipathies nationales, elle n'eût aperçu un intérêt plus réel, plus positif, plus palpable., celui qui l'appelait a détruire l'influence maritime et la puissance commerciale de sa rivale.
Dans toutes ces luttes sanglantes , les intérêts malentendus d'un commerce exclusif, d'un monopole oppresseur, ont élevé leur voix puissante; ils ont mis dans la balance un poids prédominant.
La possession de quelques arpens de terre, de quelque Ion eu ruine, jugés propres it devenir
3lO TABLEAU DE l'iNDE.
un point d'appui utile au commerce , a été disputée avec acharnement; le sang et les trésors de deux grandes nations, ont été souvent consumés dans la lutte. Descolonies ont été conquises à un prix, dont toute la valeur de leur commerce ne paierait pas l'intérêt; et quelles colonies encore ! leur possession n'est le plus souvent qu'un fardeau; en sorte qu'on eût gagné peut-être si leur perte eût coûté ce qu'a coûté leur acquisition.
Et cependant, un seul principe, universellement suivi , uniformément, consciencieusement appliqué , eût suffi pour empêcher cette effroyable effusion de sang , cette immense consommation des forces et des trésors des peuples : ce principe n'est autre que Ut Liberté illimitée du
commerce.
Ce principe eût mis fin à ces guerres entreprises pour l'acquisition de colonies plus nuisibles qu'utiles à leur métropole ; a celles qui ont eu pour prétexte ou pour cause , la conquête ou la conservation de prétendus privilèges commerciaux, tristespriviléges qui neconlèrent àlcurs possesseurs que le droit malheureux d'appauvrir et de ruiner les pays sur lesquels ils s'exercent. Ce principe bienfaisante! salutaire eût uni les nations