CHAPITRE V. 28l
toutes les mémoires; de nouveaux objets ont détourné l'attention publique, et amorti la vivacité de ces premières impressions; la compagnie a profité de cette préoccupation des esprits, et elle se croit irréprochable parce qu'elle n'est plus en présence de ses accusateurs.
Il est temps de déchirer le voile officieux dont elle affecte de se couvrir. Il est temps de montrer dans le passé les maux que prépare l'avenir, si la législature de l'Angleterre continue à laisser dans les mêmes mains l'exercice du souverain pouvoir et le monopole commercial.
Nous commencerons par démontrer que les conquêtes territoriales de la compagnie ne lui ont pas été imposées, comme le prétendent ses apologistes, par la nécessité de se défendre contre les agressions dont elle était l'objet; mais par suite d'un dessein formé de propos délibéré de s'approprier tout le pays et d'étendre sa domination par tous les moyens a sa convenance. Ce fut avec toute la circonspection imaginable , pour ne pas alarmer les Indiens, que furent élevés au Bengale les premiers forts de la compagnie. Et cependant tant de précautions ne purent donner le change aux Indiens eux-mêmes,
282 TABLEAU DE L1NDE.
Voila les paroles qu'un des chefs indiens du Bengale, Ali Verdi Khan, vieilli dans l'art de gouverner, adressait, de son lit de mort, a son fils qui allait lui succéder :
« Mon fils , » lui dit - il , « la puissance des
a Anglais est grande : commencez par les ré-
« duire par la force ; vous aurez ensuite bon
« marche des autres Européens. Ne souffrez
« point qu'ils aient chez nous des comptoirs ou
<( des soldats; si vous le faites, le pays ne sera
« bientôt plus a vous. Je vous aurais épargné
a cette lâche s'il eût plu a Dieu de prolonger
« mes jours. C'est à vous, mon fils, que cette
« œuvre est réservée. Subjuguez les Anglais. Si
« je lis bien dans leurs projets , vos états sont
« en danger. Ils viennent de vaincre Agria , et
« se sont approprié son pays et ses trésors; ils
« veulent en faire autant à votre égard. Parmi
« nous, ce n'est pas pour la justice, c'est pour de
a l'or qu'ils combattent. C'est la l'unique objet
« de leurs désirs. Les Européens ne viennent
« ici que pour s'enrichir; sous prétexte d'inter-
« venir dans les querelles de nos rois, ils ont saisi
« le pays de l'un d'eux et se sont partagé les biens
« de son peuple. Les cœurs de ces chrétiens son!