‹ Tableau poetique des fetes chretiennesChapitre 11 sur 47 · LE CARÊME · texte numérisé non relu

LE CARÊME

et à moins d'aumônes faites aux pauvres pour obtenir des dispenses, il faudra qu'ils s'abstiennent de viande pendant les quarante jours de pénitence..., et ce ne sera que le soir, bien après le soleil couché, qu'ils s'asseoiront à une frugale collation.

Les plus célèbres Pères de l'Eglise estiment que l'observation de ce jeûne de quarante jours est de tradition apostolique, ou du moins qu'elle n'est pas postérieure de beaucoup au siècle des apôtres. Plusieurs en ont attribué l'institution au pape saint Thélesphore, qui vivait du temps de l'empereur Adrien, alors que l'on voyait encore plusieurs disciples des apôtres sur la terre. On convient cependant qu'il n'y avait encore sous ce pontificat, aucun statut de l'Eglise qui ordonnait ce jeûne : ce ne fut que vers le milieu du troisième siècle que l'on commença à regarder l'observation du jeûne de quarante jours comme une loi qui, s'étant établie peu à peu, se communiqua à toute l'Eglise. Ce fut alors que l'on s'accorda partout à placer le Carême immédiatement avant Pâques, pour servir de préparation à cette grande fête.

Aujourd'hui l'Eglise est pleine d'indulgence et a rendu à ses enfants le jeûne bien plus facile qu'autrefois; notre délicatesse s'effraierait si je lui disais toute l'austérité du Carême. Il y a deux cents ans, alors dans toute une ville on n'aurait pas trouvé dix familles qui ne fissent pas maigre, depuis le mercredi des Cendres jusqu'au dimanche de Pâques. Si, pour les malades, les bouchers vendaient encore quelques livres de viande, on ne le voyait pas, et c'était nuitamment que cette viande était portée dans les maisons. Le vin a été aussi longtemps interdit.

Sur la fin du huitième siècle, Théodulphe, évêque d'Orléans, marquant que l'on devait se priver de toutes sortes de délices dans les jeûnes du carême, exhortait encore tout son peuple à s'abstenir d'œufs, de fromage, de laitage, de poisson et de vin lorsqu'on le pouvait. Mais il fait connaître qu'on en permettait l'usage aux infirmes et aux malades, ou à ceux qui n'auraient pas d'autre nourriture pour soutenir leur travail, pourvu qu'on en usât sobrement, et qu'en ne mangeant qu'une fois par jour on ne fit son repas que le soir (1)

On sent qu'auprès de toutes ces rigueurs, la religion avait établi des dispenses ; quand l'Eglise avait commandé, il fallait obéir ; cette soumission est ce qu'il y a d'agréable à Dieu. Mais quand l'âge, la maladie, les infirmités sont là, montrant leurs faiblesses, et leurs défaillances, les ministres d'un Dieu de bonté ont de la compatissance, et jamais ils ne refusent des dispenses à ceux qui viennent les solliciter.

Demander de ne pas jeûner, de ne pas être condamné à faire maigre tout le Carême, c'est un acte d'obéissance, c'est déjà se sevrer du plaisir de faire sa volonté; c'est reconnaître l'autorité de l'Eglise et s'avouer son vassal; et quand, dans tous les esprits et dans tous les cœurs, il y a un besoin effréné d'indépendance et de liberté, il faut savoir tenir compte du plus petit acte de soumission. Dans un pays fertile, on passe à côté des plus verdoyantes prairies, sans s'arrêter à les regarder ; et dans le désert

(1) Histoire des Fêtes de l'Église.

on s'extasie de plaisir devant une touffe d'herbe, car elle dit : il y a là encore un peu de fraîcheur, et tout n'y est pas mort.

En reconnaissance des dispenses accordées il y avait jadis à Paris une procession annuelle, le dimanche de la Quinquagésime; les paroisses et les religieux des ordres mendiants, avec croix et bannières en tête, se rendaient à l'église Notre-Dame.

A Rouen, la plus belle tour de la magnifique cathédrale est encore appelée Tour de beurre, et ce nom lui vient de ce qu'elle a été bâtie avec les deniers provenant des dispenses qui furent accordées pour l'usage du beurre.

Les chrétiens d'autrefois ne faisaient, comme nous l'avons dit, qu'un seul repas par jour; et ce repas, d'où Ton retranchait toutes les choses succulentes, n'avait lieu qu'après l'heure de vêpres, c'est-à-dire le soir.

Sous Louis XII et François Ier, cet usage était déjà bien changé, car l'évêque de Paris, Etienne Poncher, permet que ce repas se fasse à l'heure de midi.

« Un changement si considérable (1) ne se fit pas tout à coup, il n'est venu que par degrés au point où l'Eglise s'est vue obligée de le tolérer.

« Lorsqu'on se défit du scrupule de rompre le jeûne du Carême à l'heure de none, il en resta un autre touchant l'office de vêpres qui semblait toujours devoir précéder la réfection; l'on ne trouva point d'autre expédient pour s'en délivrer, que d'avancer aussi cet office et lui faire occuper la place que celui de none tenait auparavant.

« Ce dérèglement de l'heure du repas, continue le même auteur, en produisit un autre touchant l'unité de la réfection du jour; on commença chez les Latins à s'en dispenser par la permission que l'on se donna de boire vers le soir, à cause de l'altération que cause le jeûne. Cette coutume de boire à l'approche de la nuit, lorsqu'on mangeait à midi ou à none, s'introduisit au huitième siècle dans l'ordre de Saint-Benoît.

« Sur la fin du onzième siècle, les religieux, craignant qu'il ne fût nuisible à la santé de boire sans manger, crurent devoir ajouter un petit morceau de pain à ce qu'ils avaient à boire le soir; mais comme ils ne voulaient pas que cela leur fît perdre du temps, ils firent ces jours-là leur lecture du soir dans le réfectoire, au lieu de la faire dans la salle du chapitre, et ils appelèrent cela aller à la collation, du nom latin de la conférence des saints pères.

« Ainsi le mot de collation se communiqua insensiblement de la lecture de ces conférences à ce petit repas du soir, et il commença à se faire connaître au même sens dans le monde, lorsque les séculiers, trouvant que ce petit repas était assez commode pour adoucir les rigueurs du jeûne, jugèrent à propos d'imiter les religieux en ce point. »

J'ai transcrit tout ce passage, parce que je pense que beaucoup sont comme moi, et aiment à savoir l'origine des usages établis ; combien de bons catholiques font strictement la collation du Carême, et qui ne se doutent pas de l'étymologie de ce mot !

(1) Histoire des Fêtes de l'Église.

LE CAREME. 49

L'origine du jeûne remonte bien haut ; le jeûne est presque aussi vieux que la douleur : Abraham pleurant Sara, Jacob pleurant Joseph, mêlent le jeûne à leurs regrets et à leurs prières. «

• Depuis Moïse, les jeûnes sont fréquents parmi les Juifs; mais pour les jeûnes qui se lisent dans leur calendrier, ils sont postérieurs à la loi. Le législateur des Hébreux n'ordonne aucun jeûne particulier dans ses livres, sinon le jeûne de l'expiation solennelle, qui est d'une observation stricte et générale.

Josué et les anciens d'Israël demeurèrent prosternés devant l'arche depuis le matin jusqu'au soir, sans prendre aucune nourriture.

Après la défaite des Israélites devant Haï, les onze tribus qui avaient pris les armes contre celle de Benjamin, voyant qu'elles ne pouvaient tenir contre les soldats de Gabaa, se prosternèrent devant l'arche, et y demeurèrent sans manger jusqu'à la tombée de la nuit. .

David jeûna pendant la maladie du premier fils qu'il avait eu de Betzabée, femme d'Uri.

Dans tous les pays, les hommes, en leurs jours d'inquiétude, d'effroi st de tristesse, ont senti le besoin de s'imposer des privations pour éloigner les fléaux et les douleurs qui menaçaient de fondre sur eux; et il y a bien longtemps que pour détourner le malheur, on a crié vers Dieu, et que l'on a mis des pleurs et des plaisirs sacrifiés entre soi et l'adversité qui avançait.

Le Carême est une commémora.tion du jeûne de Notre-Seigneur, alors que pendant quarante jours il resta dans le désert. Lui, qui n'avait pas péché, n'avait pas besoin de faire pénitence, mais il était venu pour enseigner aux hommes la mortification, et il voulait que chaque action de sa vue fût un modèle à suivre, un exemple à donner.

Or, la solitude, la retraite, le silence et l'éloignement des affaires du monde, la tempérance et la sobriété, étaient des choses bonnes à enseigner aux hommes.

Dans le bruit, dans le mouvement, dans les agitations de la société, il y a peu de place pour les graves et pieuses pensées ; les inspirations qui Slèvent l'âme ne viennent pas de la place publique. Elie était da'ns le désert quand l'esprit du Sauveur le fit monter sur le char de feu... La solitude et te silence ne ressemblent point à la mort : il y a en eux toute une vie pour l'esprit ; on dirait que Dieu a permis à des anges de rester au désert pour y converser avec les saints qui viennent y chercher le repos.

Quand d'une promenade de nos villes nous regardons un beau ciel scintillant d'étoiles, quand nous jouissons du calme que la nuit et le sommeil ont répandu sur la cité, notre âme se sent déjà dégagée de beaucoup des liens qui l'attachent aux intérêts du monde... Dans le désert, c'est bien autre chose!... et les ailes qui nous rapprochent du ciel s'y déploient bien mieux!... Là, si vous entendez quelques murmures, c'est le vent qui gémit dans les arbres, c'est le torrent qui gronde dans le lointain; ces bruits sont autrement inspirants que la marche cadencée d'une patrouille qui passe, et que l'impure chanson de quelques gens ivres que l'on renvoie des mauvais lieux.

FÊTES ciir. *

5o FÊTES CHRÉTIENNES.

Ce son doux et plaintif qui sort des rameaux balancés du palmier ou du cèdre, vous semble la voix des amis que vous avez perdus, et qui vous plaignent de n'être pas encore avec leurs âmes; ce bruit du torrent vous fait souvenir de la vie! vos jours sont comme des ondes, vont vite et ne reviennent plus.

C'est donc une chose bonne et salutaire que cette trêve que le Carême commande, que cette séparation d'avec les affaires et les plaisirs..., que cette absence de festins... Hommes vivant dans le monde, nous savons tous les entraînements qu'il y a dans la saison des banquets et des bals; mais c'est de bonne foi que nous le demandons :... Est-ce autour des tables, est-ce dans la foule d'une fête, que les grandes pensées nous viennent? Non; il faut rendre à chaque chose ce qui lui appartient.

Le bruyant tumulte du monde, qui n'est pas sans charme, donne l'étourdissement et parfois l'oubli momentané des peines.

La retraite donne la paix et le saint enthousiasme.

L'un enivre, l'autre élève.

Pour arriver à la grande semaine, à la semaine des douleurs du Fils de Dieu, c'est une sainte préparation que le Carême. Pour bien célébrer la Pâque, il faut être pur, il faut avoir des sandales et le bâton du voyageur, il 'faut être prêt à partir. Les instructions des quarante jours vous apprennent que la mort aime à surprendre les hommes au milieu des festins, et qu'elle se plaît à venir, comme un voleur, frapper les fronts couronnés de diamants et de fleurs.

La religion ne cesse de nous crier : Pour bien faire la Pàque, il ne faut pas trop s'asseoir dans la vie; il faut être debout et rompre avec les délices qui énervent et qui retiennent. Le chrétien est voyageur, la terre n'est pas sa demeure ; il ne doit la regarder que comme une hôtellerie que l'on quitte quand on y a dormi; ou comme une tente que l'on a plantée sur le bord du chemin, et que l'on enlève et que l'on replie quand la nuit est passée.

Il ne faut pas nous arrêter avant d'être arrivés à la demeure de notre père.

Et la demeure de notre père, c'est le ciel !...

Voilà ce qui est dit, ce qui est répété chaque matin ou chaque soir aux chrétiens qui viennent se recueillir, se fortifier, et se reposer dans les églises pendant la quarantaine de jeûne, de méditations et de prières.

Si le philosophisme, ou ce qui se nomme aujourd'hui le rationalisme, parvenait à donner à la société les mœurs qu'il rêve dans ses idées de perfectibilité et de progrès, toute l'année se ressemblerait, et n'aurait aucun de ces différents aspects que la religion lui donna; tous les mois, tous les jours seraient les mêmes; point de fêtes de sainte allégresse, point de solennités de deuil! L'année, d'un bout à l'autre, serait comme un pays plat et monotone, sans effets de soleil et d'ombre.

La religion entend mieux que cela ce qui convient aux hommes. Elle sait qu'il faut à notre nature légère et inconstante de la diversité, et elle en a répandu sur l'année chrétienne.

Autrefois rien de plus frappant dans un pays catholique que l'avènement du Carême après la suite des joyeuses fêtes de Noël, du premier de Van, des Rois et de la Chandeleur. La société, le mercredi des Cendres, prenait

LE CARÊME. 5l

subitement un tout autre aspect; ce n'était plus le même bruit dans les villes, la même physionomie à la foule : dans les rues, plus de saltimbanques ni. de jongleurs; mais des confréries de pénitents et de pèlerins. Le soir, aux carrefours, plus de gaies chansons, plus de danses; mais de pieux cantiques devant les statues de la Vierge ou du saint du quartier... Dans les maisons, plus de festins; mais des repas qui rappelaient, par leur frugalité, les agapes des premiers fidèles. Aussi il y avait, parmi tous ces fervents chrétiens, une vive impatience de voir arriver la belle journée de Pâques, et l'office des alléluia (i) !

Alors, la douce gaieté, fille de l'innocence et de la paix, revenait aux villes et aux campagnes, aux presbytères et aux châteaux; et nos pères, qui avaient jeûné avec soumission, se décarémaient avec joie.

Il y a des gens qui s'étonnent que la société devienne triste, qu'elle se fasse sombre, et qu'elle ne rie plus de son bon rire du vieux temps. Ce changement me paraît facile à expliquer : quand les ondes d'un fleuve n'ont pas de bords arrêtés pour les contenir, elles vont s étendant de tous côtés, et n'ont de profondeur nulle part.

Il en est de même du plaisir ; quand il peut s'étendre également à tous les jours, quand il n'a ni bornes, ni empêchements, il n'a plus de vivacité; on ne lui sourit plus que du bout des lèvres, comme à un hôte qui revient

trop souvent chez nous Ce serait sans doute un bien (religieusement

parlant), si cette langueur, cette espèce de dégoût, nous avaient amené la sagesse et le mépris des vanités des vanités; mais non, jusqu'à présent ce n'est pas la sagesse qui nous est arrivée; c'est seulement l'ennui; et l'ennui n'a jamais été bon ni pour le corps ni pour l'àme.

(i) Dans quelques contrées de la Bourgogne, le premier dimanche de Carême, malgré le temps de pénitence, on se réjouit en mangeant de la pâte émincée cuite dans du lait. On nomme ce mets galettes, gargitches, bouétes, selon les différents cantons; les familles, après ce repas du soir, vent par bandes joyeuses se promener et danser en rond, à la lueur des feux de joie qu'ont allumés les jeunes gtns sur les lieux élevés et sur les places publiques.

Le Dimanche de la Passion

Nous voici parvenus à la voie douloureuse; aussi le deuil de nos églises redouble, et déjà les souffrances du fils de l'homme se font pressentir.

La religion a bien fait de nous conduire à travers la pénitence pour arriver au chemin sacré du Calvaire : sans la pénitence du Carême, sans les larmes que nous avons versées, sans les austérités auxquelles nous nous sommes soumis, sans la blanche robe d'innocence que le repentir nous a donnée, comment oserions-nous monter au Golgotha pour voir mourir un Dieu?

Mais, si nous avons pleuré du fond de nos cœurs, nous sommes aussi purs que les anges, et, comme eux, nous pouvons entourer la croix.

Dès la veille du dimanche de la Passion, dans plusieurs passages de l'office, on retranche le Gloria Patri.... Ce refrain de Gloire au Père, et au Fils et au Saint-Esprit; ce refrain que les chœurs célestes font entendre dans leurs divins concerts, a semblé trop plein d'allégresse pour un jour si rapproché des jours de douleur.

Dans quelques pays, ce n'est qu'au dimanche de la Passion que l'on voile le crucifix et les images des saints; dans d'autres, c'est dès la première semaine de Carême que l'on cache, sous des étoffes violettes, la croix de Tautel et les statues de l'église.

Dans quelques endroits, on se sert, pour les offices, d'ornements noirs, afin de marquer le deuil encore davantage.

Mais, en général, c'est la couleur violette qui est adoptée; alors les cierges ne sont plus de cire blanche, mais jaunes comme ceux des funérailles.

Quand les autels sont ainsi revêtus de tristesse, les prêtres, sur un air lent et solennel, chantent le Vexilla régis prodeunt.

Voici l'étendard du Roi souverain des rois.

Voici le mystère de la croix qui rayonne.

Voici le mystère qui nous montre un Dieu attaché à une croix.

Un Dieu attaché pour nous à un gibet infâme !

Voyez, du côté du Sauveur le sang coule.

Il coule mêlé à l'eau, pour effacer nos crimes.

A présent sont accomplies les paroles de David.

Prophète inspiré, il avait dit aux nations :

« C'est par le bois que régnera le Seigneur. »

Arbre resplendissant et beau !

Arbre que le Roi des rois a empourpré de son sang;

Page 1