LE DIMANCHE DE LA PASSION
Arbre privilégié, tu as été choisi entre tous les autres, et tu toucheras les membres sacrés du Saint des saints!
Oh ! que tes branches sont heureuses !
Elles ont porté la rançon du monde !
Et c'est à tes rameaux, comme à une balance, que le corps divin a été pesé, et qu'il a emporté la proie de l'enfer.
Salut! ô croix, notre unique espérance!
O croix! dans ces jours de la passion,
Augmente la piété au cœur des justes,
Obtiens le pardon aux coupables !
Ces dernières paroles de l'hymne du dimanche de la Passion seront souvent répétées dans les jours saints qui vont suivre.
La croix va devenir comme la pensée fixe de l'Eglise; elle sera invoquée, et presque adorée; les rois, les pontifes, les cardinaux, les archevêques, les évêques, les vieillards du sanctuaire, les enfants de chœur, les fidèles, les riches, les pauvres, iront pieds nus baiser le bois rédempteur, pendant que la voix grave des chantres répétera :
O crux ave, spes ur.ica !
Hoc passionis tempore, Auge piis justitiam Reisque dona veniam !
Alors, on dirait que les enfants éplorés d'un père qui vient de mourir, sont admis dans la chambre mortuaire où le chef de la famille est exposé sur un lit funèbre, et qu'ils viennent avec respect et douleur baiser ses restes vénérés.
Ces enfants, ce sont les fidèles; le père, c'est Jésus-Christ; ce lit funèbre, c'est la croix!
J'ai entendu une fois un Ave cnix qui restera dans ma mémoire, alors même qu'elle s'affaiblira sous la main de la vieillesse; un Ave crux chanté, pas dans une petite chapelle, pas dans une vaste cathédrale, pas devant quelques centaines de chrétiens, mais entonné sur une montagne, au-dessus d'un grand fleuve, en face de la mer, et répété par plus de six mille hommes.
C'était le jour de la plantation de la croix sur le calvaire de la Montagne de Grâce.
C'était par une belle journée; toute la population de Honfleur, des villes et des campagnes voisines, était accourue à la montagne sainte; ses flancs, ses chemins, sa cime, étaient bigarrés d'une foule innombrable. Sur le plateau, pendant quelque temps, rien ne dominait cette multitude pressée et silencieuse; mais tout à coup un des marins qui avaient creusé le trou où l'arbre sacré devait être planté, vient dire au prêtre qui dirigeait la pieuse cérémonie que tout était prêt. Alors le prêtre, monté sur une espèce de chaire rustique formée par plusieurs branches réunies en touffe, s'écria d'une voix qui fut entendue au loin :