‹ Tableau poetique des fetes chretiennesChapitre 19 sur 47 · JEUDI SAINT · texte numérisé non relu

JEUDI SAINT

Huiles saintes destinées aux enfants q'ui naissent et aux malades qui meurent, aux prêtres que l'on voue à Dieu et aux rois que l'on sacre et que l'on couronne.

Huiles saintes qui coulent sur nous, et à notre entrée dans la vie et à la sortie du monde ; Saint Chrême, au baptême et à la confirmation, et Extrême- Onction à la mort.

Toutes les fois que j'ai assisté à la bénédiction des saintes huiles, j'ai été vivement préoccupé en voyant l'évêque prier sur elles pour y faire descendre l'esprit de Dieu. Je me demandais lequel d'entre nous sera le premier oint de cette huile? sera-ce un frère? un ami? sera-ce moi-même? oh ! quand ces pensées-là se glissent dans votre esprit, les cérémonies de l'Eglise vous semblent doublement saintes. Les pensées graves sont sœurs des pensées salutaires.

Dans cette bénédiction du saint-chrême l'évêque doit être assisté de douze prêtres, tous pasteurs, autant que possible, pour mieux représenter les apôtres; et de sept diacres avec autant de sous-diacres, afin de rappeler le temps où le collège des ministres sacrés était composé de douze prêtres, de sept diacres et d autant de mineurs, pour l'administration du diocèse, et pour le service de l'évêque et du peuple.

Quand toutes les prières ont été dites sur les saintes huiles, l'évêque remonte à l'autel, et, après la communion, l'hostie qu'il a consacrée pour le lendemain est portée sous le dais, et en grande pompe, à la chapelle du tombeau.

Dans quelques pays (et, selon nous, ce sont ceux qui comprennent le mieux la solennité du Jeudi saint) cette chapelle est toute tendue de velours noir à lugubre bordures rouges ; quelques lampes funéraires répandent une lumière triste sous les draperies du sépulcre; et les vases sacrés des autels, les calices, les ciboires, les urnes d'or et d'argent, qui ont été jetés comme en désordre au pied du Christ mort, attestent que le saint sacrifice est suspendu, et que le jour du déicide on ne se servira pas de tout ce luxe bénit.

Dans d'autres villes, l'aspect du Jeudi et du Vendredi saints est tout différent : au lieu d'être drapé de deuil, il est recouvert des tentures les plus éclatantes, et sur le fond écarlate des gradins se dessinent et resplendissent des chandeliers et des vases d'argent sans nombre; toutes les fleurs de la saison, les jacinthes ou clochettes bleues et blanches, les primevères jaunes qui ont percé la neige pour s'épanouir les premières, les anémones, les renoncules aux vives couleurs, émaillent le Paradis : car c'est ainsi que les enfants appellent ce reposoir.

Au milieu de ces pompes du temple et de la nature, au milieu de ces bouquets et de ces cierges, sous un voile de drap d'or, est déposée l'hostie.

Ici, rien de triste, rien de lugubre; on dirait que les prêtres qui ont ainsi conçu le décor de leurs autels n'ont pas voulu s'attrister de la mort du Christ parce que cette mort a sauvé le monde. Sur cette mort qui a donné la vie, ils n'ont pas jeté le drap noir semé de larmes : le pesant drap mortuaire est bon pour nous, qui resterons couchés longtemps dans le sépulcre; mais pour celui qui, le troisième jour, en a brisé la pierre, pour celui qui devait être surnommé le vainqueur de la mort, ils ont pensé qu'il ne fallait

pas tant de deuil, et ils ont laissé apporter des rieurs sur ce qui représentait son tombeau !

Quand l'office du matin est terminé, quand la procession qui a conduit la sainte hostie est revenue au sanctuaire où Dieu n'est plus ; quand les grandes dames de la ville sont apostées aux portes de l'église, quêtant pour les pauvres ; alors tout le peuple chrétien quitte ses demeures et s'en va faisant les stations dans toutes les paroisses.

Dans les rues qui mènent aux églises, il y a grande foule; mais nulle part il n'y a de bruit ni de tumulte; une même pensée religieuse a mis tout ce monde en mouvement; et parmi les hommes et les femmes qui circulent ainsi dans la ville, "il en est plusieurs qui prient en marchant et qui ont le chapelet à la main.

Cet usage défaire des stations remonte très haut dans les temps passés : les chevaliers quittaient autrefois leur épée, et de nobles dames marchaient nu-pieds dans les rues pour accomplir cet acte de piété.

La dévotion du chemin de la croix, qui est aujourd'hui très recommandée aux fidèles, est un souvenir de cette voie sainte que nos pères suivaient humblement le Jeudi et le Vendredi saints.

De nos jours, nous avons vu un des plus nobles et des meilleurs hommes de France, un homme dont le caractère était aussi élevé que le nom est illustre, le duc de Montmorency, mourir le Jeudi saint en faisant ses stations ; c'est devant le tombeau de Jésus-Christ que la mort est venue en amie chercher le descendant an premier baron chrétien.

Belle et digne mort pour un Montmorency! Autrefois, ils avoient moult aidé, de leur espée, à conquesrir sur les mécréans Sarrasins le sainct tombeau; aujourd'hui, un de leurs fils vient y prier avec foi et y mourir avec espérance !

La véritable fête de l'Eucharistie était le Jeudi saint; mais ce jour, mêlé à une semaine de pénitence et de tristesse, était trop assombri par ce qui le précédait et par ce qui le suivait, pour convenir à la célébration du grand mystère. Au treizième siècle, Urbain IV a établi la fête de Corpus Christi, qu'en France nous appelons Fête-Dieu.

Le Fange lingua est l'hymne appropriée au Jeudi saint, et il est beau à entendre chanter de tout le clergé, lors de la procession du maître-autel à l'autel du tombeau, alors que le dais de velours cramoisi brodé d'or, surmonté de ses gros panaches, se meut et avance tenu par les plus notables de la cité, et que les torches et les cierges des confréries brillent à l'entour des saintes espèces portées par l'évêque. •

Dans les cérémonies du Jeudi de la grande semaine, il y en a encore une d'un grave enseignement et d'une haute leçon : c'est celle que l'on appelait autrefois le mandat, et qui est plus connue sous le nom de lavement des pieds. Alors, ce qu'il y a de plus haut parmi les hommes, les papes, les empereurs, les rois, les archevêques et les évêques, à l'exemple du Sauveur, se font humbles devant les pauvres. D'autres jours, ils pourront prendre les marques de leurs dignités, leurs tiares, leurs couronnes, leurs mitres; mais aujourd'hui c'est le napperon de lin qu'il leur faut ceindre autour d'eux. D'autres fois ils pourront convoquer, à leur cour ou à leur siège, les

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