JEUDI SAINT
grands de leur empire, et les princes qui relèvent de leur puissance; mais aujourd'hui ce sont les nécessiteux, les délaissés du monde qu'il leur faut chercher pour leur laver les pieds.
« Après la cène, Satan ayant déjà inspiré à Judas, fils de Simon Iscariote, de trahir Jésus ;
« Jésus, qui savait que son père lui avait mis toutes choses entre les mains, qu'il était sorti de Dieu et qu'il s'en retournerait à Dieu, se leva de table, quitta ses habits, et prenant un napperon, le mit autour de lui, puis versa de l'eau dans un bassin; et après avoir lavé les pieds de ses disciples, il les essuya avec le napperon qu'il avait autour de lui... Et s'étant remis à table, il leur dit : Comprenez-vous ce que je viens de faire à votre égard? Vous me nommez votre maître et votre Seigneur; et vous dites bien, car je le suis. Si donc je vous ai lavé les pieds, moi qui suis votre Seigneur et votre maître, vous devez aussi vous les laver les uns aux autres; car je vous ai donné l'exemple, afin que ce que j'ai fait pour vous, vous le fassiez pour les autres. »
C'est pour mettre cet évangile en action, que la cérémonie du lavement des pieds a été instituée. Mais, il faut le dire, une fausse délicatesse avait ôté à cet acte d'humilité son véritable caractère; et la courtisanerie, en se mêlant à la pensée de l'Evangile, en avait affaibli la leçon.
J'ai vu, dans la galerie de Diane, un roi très chrétien à qui appartenait, par droit de naissance, la plus belle couronne qui soit sous le soleil; je l'ai vu entouré de sa cour toute chamarrée d'or, de plaques et de rubans, venir laver les pieds de douze pauvres...; mais non, ceux qui tendaient leurs pieds pour que le roi les lavât n'étaient pas de vrais pauvres : c'étaient des enfants que l'intrigue avait amenés là, et non la misère... : car pour être classés ce jour-là parmi les douze pauvres, il y avait des familles qui avaient employé des protections, comme s'il avait été question de devenir riche. Et puis, était-ce laver les pieds de ces enfants, que ces quelques gouttes d'eau répandues rapidement et essuyées de même? Du moment que les rois se font humbles, il faut qu'ils le soient tout à fait. Quand on s'empare d'une pensée de l'Evangile, il ne faut pas jouer avec elle.
Il y a des fleurs qui embaument la solitude, où Dieu les a fait s'épanouir : mais si vous les amenez sous un ciel qu'elles n'aiment pas, alors elles languissent et végètent étiolées ; il en est de même de certaines pensées, quand on les transporte à la cour; la routine les y garde bien, mais elles y ont perdu leur beauté et n'ont plus de suaves odeurs... Ah! que de nobles choses l'étiquette des palais n'a-t-elle pas étoufiées ! Le Sauveur avait dit : Vous devez vous laver les pieds les uns aux attires; et l'étiquette est venue fixer le nombre des gouttes d'eau qui seraient versées sur chaque pied d'enfant.
La cérémonie du mandat ou du lavement des pieds ne se faisait nulle part avec plus de pompe et plus d'appareil que dans les monastères ; là, elle était suivie d'aumônes envers les pauvres. Et les pièces de monnaie et les pains, tout était donné par treize, en mémoire des douze apôtres et de leur divin maître.
Cet usage était établi dans toute la France, dès le règne de Louis le Débonnaire.
On lit dans l'Histoire de l'Eglise : « Le Jeudi saint on fait aussi l'absoute ou l'absolution des pénitents. » On peut rapporter au neuvième siècle l'établissement de cette cérémonie, et le jour n'en fut fixé au Jeudi saint que vers le même temps ; cette cérémonie se faisait ordinairement avant de commencer la messe; pour cet effet, des pénitents couverts du sac ou du cilice, la cendre sur la tête se rendaient dès le matin au lieu où ils s'étaient tenus pendant le Carême; on allait les y prendre, on les conduisait à l'église, on les présentait aux ministres de Dieu; tous se prosternaient à l'instant, et l'évêque faisait sur eux une oraison.
Alors le diacre, parlant pour les pénitents, qui ne s'expliquaient que par des larmes et des gémissements, représentait au pontife que le temps de la propitiation était venu. Puis l'évêque faisait une exhortation à ceux qui s'étaient repentis, et qui imploraient miséricorde, et prononçait en étendant les mains sur chacun d'eux, les prières pour demander la rémission de tous les péchés.
Ces moyens de réconciliation n'étaient employés que pour ceux qui avaient été condamnés à la pénitence publique, et chassés de l'église le mercredi des Cendres.
Aujourd'hui, les pécheurs et les justes restent dans l'église; aujourd'hui, personne n'est chassé du temple; les hommes se sont fait plus de honte pour accuser leurs péchés, et la religion plus de compatissance pour leur pardonner. — Mère éclairée et pleine de tendresse, elle voit, elle apprécie les changements que les siècles, en coulant vers l'éternité, et en passant comme de grands flots sur le monde, amènent parmi ses enfants. Et elle ne demande à leur faiblesse que ce qu'ils peuvent donner.
Au brin d'herbe, elle ne demande point le parfum de la violette, ni au roseau la majesté du cèdre.
Vendredi Saint
Voici venu le jour de la grande tristesse chrétienne, le jour que les cloches n'annoncent pas, le jour où les autels n'ont pas de sacrifices, le jour où les sanctuaires sont en deuil et ne retentissent que de lamentations, le jour où les mères disent à leurs petits enfants : Aujourd'hui, « le bon Dieu est mort; il faut que vous fassiez aussi pénitence, et que vous rompiez le pain sec avec nous. » Car en cette journée, le deuil n'est pas seulement à l'entour des autels, mais il doit être encore dans les maisons chrétiennes. Et ce n'est pas assez qu'il n'y ait plus de cantiques dans les églises, il faut qu'il n'y ait plus de joie au foyer.
Dans les capitales, toujours si agitées et si bruyantes, quand vient la grande journée de tristesse, on s'aperçoit peu que les sonneries des églises ont cessé depuis la veille. Mais dans les villes de province, ce silence des cloches a quelque chose de lugubrement solennel ; quelques horloges publiques aussi se taisent, et l'on dirait que le temps ne va plus, parce que Dieu est mort.
Ce jour-là, dans quelques pays, la langue de fer du temps (i) ne redisait aux hommes qu'une seule heure :
Trois heures !
Heure de la mort du Rédempteur ! heure qui a entendu le cri qui a fait trembler la terre, et qui a fait fendre les rochers, déchirer le voile du temple, se cacher le soleil, s'entr'ouvrir les tombes, ressusciter les morts; ce grand cri :