‹ Tableau poetique des fetes chretiennesChapitre 21 sur 47 · CONSUMMATUM EST · texte numérisé non relu

CONSUMMATUM EST

Dans beaucoup de villes aussi, les habitants ne portent, le Vendredi saint, que des vêtements noirs, et nous avons vu de fervents catholiques ne pas vouloir se servir de leurs voitures le jour où le Sauveur avait baigné de son sang et de sa sueur le chemin du Calvaire.

Autrefois, dans le royaume très chrétien, la tristesse s'étendait de nos vieilles églises à nos vieux palais. Et quand les pontifes de Saint-Denis et de Notre-Dame se couvraient du cilice et de la cendre, les successeurs de Clovis et de saint Louis se découronnaient, et prenaient des habits violets, couleur du deuil des rois.

Sans vouloir blâmer les temps actuels, nous les plaignons d'être déshérités de tous ces antiques, de tous ces pieux usages. Et nous avons beau

(i) The iron tongue. (SiiAKsrEARE).

cherche*" quel avantage, quelle garantie les pouvoirs humains peuvent trouver à s'isoler de Dieu : nous ne voyons que délire et vertige dans pareille pensée.

« C'est un sentiment reçu sans contradiction dans toute l'Eglise (i), que les apôtres ont institué les fêtes dont les mystères s'étaient passés sous leurs yeux. Saint Augustin met en ce rang la Passion, la Résurrection , l'Ascension et la descente du Saint-Esprit. Mais on convient qu'en ces commencements, comme dans presque toute la suite des siècles, la fête de la Passion et du Vendredi saint, tout auguste qu'elle a toujours été, était une fête de prière, de travail et de mortification, plutôt que de repos et de réjouissance. Les Latins firent paraître autant de vénération que les Grecs pour ce saint jour. Ils en chômèrent la fête en plusieurs endroits. Ce ne fut qu'au milieu du seizième siècle qu'elle fut réduite à une demi-fête, terminée à midi, après les offices du matin et avec ceux des Jeudi et Samedi saints. » Alors on redoublait ou l'on prolongeait les veilles, les mortifications, les lectures saintes et les prières. Toute la nuit se passait à jeun dans l'assemblée des fidèles; c'était une coutume venue des apôtres mêmes; personne n'était exempt du jeûne, hors les enfants au-dessous de sept ans. On y lisait toute la passion, selon les quatre évangélistes, divisée en douze leçons; après la nuit on concinuait l'office du jour aux heures ordinaires; mais on n'y faisait point d'oblation ni de sacrifice.

Rien ne frappe plus l'âme de tristesse que l'aspect de nos églises. Le matin du Vendredi saint, la couleur violette n'a plus semblé assez de deuil ; c'est du noir, du noir, comme pour nous autres mortels, que l'on a étendu sur l'autel du Dieu immortel. C'est sur le drap mortuaire des chrétiens que le crucifix est exposé aux adorations.

Ces mots répétés d'une voix lente et triste reviennent souvent dans l'office de ce jour :

« Collocavit me in obscuris, — sicut mortuos saeculi.

« Posuerunt super eaput ejus causam ipsiiis scriptam, Jésus Nazarenus, ïex Judœorum.

« Christus factus est pro nobis obecliens usque ad mortem, mortem autem crucis. »

Ils m'ont mis dans un lieu obscur, comme les morts du siècle; comme ceux que l'on descend au tombeau.

Ils ont mis au-dessus de sa tète une inscription pour dire la cause de sa condamnation.

Ils ont écrit : Jésus le Nazaréen, roi des Juifs%

Pendant que l'on psalmodie ces versets, tous les prêtres sont à genoux sur les dalles nues du sanctuaire, et des acolytes étendent sur l'autel, sans cierges, sans ornement aucun, devant le tabernacle vide et ouvert, une nappe de lin.

Puis un chantre dit la prophétie suivante d'Osée :

« Voici ce que dit le Seigneur : Dans l'excès de leur tribulation, quand la douleur pèsera sur eux, ils se hâteront de revenir à moi!

(i) Fêtes de l'Église.

Tenez, venez, diront-ils, retournons vers le Seigneur ; c'est lui qui nous a mis en captivité ; c'est lui qui fera cesser notre servitude.

C'est" lui qui nous a blessés; c'est lui qui nous guérira.

Dans deux jours il nous rendra la vie, le troisième jour il nous ressuscitera d'entre les morts.

Alors nous vivrons en sa présence et nous connaîtrons la puissance du Seigneur; et nous nous attacherons à lui, comme au salut.

Il viendra à nous, comme la rosée qui tombe en son temps sur la terre.

Que te ferai-je, ô peuple d'Ephraïm? Que te ferai-je, ô peuple de Judée?

Seigneur, votre miséricorde ressemble à un nuage du matin, à la rosée que le soleil fait disparaître quand il se lève dans le ciel.

J'ai exposé les prophètes aux tourments, à la mort, pour vous annoncer les paroles de ma bouche et pour que vous fassiez éclater votre innocence comme la lumière ; car j'aime mieux l'obéissance que les sacrifices et les riches offrandes...

Seigneur! Seigneur! je me suis souvenu de vos anciens prodiges ; et j'ai été saisi d'épouvante.

Seigneur! Seigneur! je le sais, vous paraîtrez sur les nuées quand les temps seront accomplis; vous paraîtrez entre deux chérubins, et vous vous ferez connaître.

Dieu paraîtra du côté du Liban, et le saint viendra d'une montagne couverte d'arbres épais. Sa gloire efface l'éclat des cieux, et la terre retentit de ses louanges ! »

Après ces prophéties, la Passion de Notre- Seigneur est chantée par trois prêtres. Ce chant, d'une haute antiquité est dialogué : les Juifs, Pilate, Hérode, les apôtres et Jésus lui-même, parlent et se répondent tour à tour; quand on en est venu à ces paroles, on récite :

« Et inclinato capite tradidit spiritum. » Les chants cessent, un grand silence se fait dans l'église, et l'on n'entend plus que le mouvement des fidèles qui se prosternent et baisent la terre que le Sauveur a trempée de son sang,..

Après la Passion, le prêtre à l'autel, fléchissant le genou et tendant les bras à chaque oraison, prie pour toute la terre, pour la sainte Eglise, pour le pape, pour les évêques, prêtres, diacres et sous-diacres; pour les rois, pour les catéchumènes, pour toutes les nécessités, pour les hérétiques et les schismatiques, pour les juifs, pour les païens et les idolâtres.

Entre chacune de ces oraisons, l'officiant a dit :

Ficela mus genua.

Et le chœur a répondu :

Levale.

Mais à la prière pour les juifs, qui ont tué le Fils de Dieu, le prêtre ne fléchit pas le genou ; il y a là une grande horreur marquée contre le peuple déicide.

Maintenant, grands et petits, puissants et faibles, heureux et malheu-

reux, riches et pauvres, tous vont adorer la croix. Le prêtre est à l'autel, et découvrant au peuple une des branches de l'arbre du salut, s'écrie :

Ecce lignum crucis.

Et le chœur répond :

In quo sains mundi pependit.

Puis, s'avançant du côté droit de l'autel, et dépouillant une autre branche de la croix, J dit encore :

Ecce lignum crucis.

Et de nouveau les choristes répètent •

in quo sains mundi pependit.

Enfin une troisième fois il dit, du milieu de l'autel, en élevant davantage la voix :

Ecce lignum crucis.

Et la croix tout entière est alors découverte et montrée à la foule chrétienne, qui depuis bien des jours n'a vu le crucifix que voilé, et qui dans ce moment le contemple avec le front couronné d'épines, avec les mains et les pieds percés de clous, avec le côté ouvert par le fer de la lance.

Et quand le fils de l'homme est ainsi montré tout sanglant, tout meurtri des tortures de la passion, le prêtre continue à chanter :

Popule meus, quid feci tibi? in quo contristavi te? responde mihi.

O mon peuple! que t'ai-je fait? en quoi t'ai -je contristé? ô mon peuple ! réponds-moi.

Parce que je t'ai délivré de la captivité; parce que durant quarante ans je t'ai nourri dans le désert ;

Parce que de la stérilité je t'ai conduit dans une terre féconde; qu'ai-je pu faire de plus pour toi? N'as-tu pas été la vigne que j'ai plantée, que j'ai gardée sous ma protection? Et tu m'as attaché à la croix! et quand j'ai eu soif, tu m'as donné à boire du vinaigre et du fiel !

O mon peuple! que t'ai-je donc fait, et en quoi t'ai-je contristé? ô mon peuple ! réponds-moi !

Pour te sauver de l'Egypte, j'ai englouti, sous les flots de la mer, le Pharaon et ses cavaliers, et tu m'as livré aux princes des prêtres !

Je t'ai ouvert un passage à travers les vagues de l'abîme, et tu m'as percé le côté d'une lance !

J'ai marché devant toi, colonne lumineuse de nuées, et tu m'as traîné au prétoire de Pilate !

Je t'ai nourri de la manne qui tombait du ciel, et tu m'as souffleté et meurtri de coups !

J'ai fait sortir l'eau du rocher pour étancher ta soif, et toi, tu ne m'as donné à boire que fiel et vinaigre !

J'ai mis dans tes mains le sceptre de la puissance, et toi, tu as mis un roseau dans ma main et une couronne d'épines sur mon front !

Je t'ai fait monter à un trône de puissance, et tu m'as élevé sur une croix !

Agios ô theos!

Agios ischiros!

Sanctus for lis !

Agios athanatos eleison imas!

Sanctus et immortalis, miserere 11 obis!

On le voit, dans sa profonde douleur, l'Eglise n'a plus assez d'une langue pour crier vers Dieu :

O Seigneur, vous êtes fort, vous êtes saint, vous êtes immortel, ayez pitié de nous !

Il règne, dans cette partie de l'office, comme du délire ; et dans ces angoisses, ces paroles si simples et qui reviennent souvent : O mon peuple ! que t'ai-je donc fait? vont toucher les cœurs les plus froids.

Ici, s'il y a des rois dans l'Eglise, ils peuvent prendre leur part de l'enseignement qui est donné aux puissants de la terre. S'ils ont eu à se plaindre de leurs sujets; si leur pays a répondu par l'exil et la proscription au bien qu'ils voulaient lui faire ; si ceux qui ont nourri, vêtu et abrité les pauvres, n'ont plus d'asile à eux ; si ceux qui ont eu des palais n'on plus une pierre pour reposer leur tête : qu'ils ne se plaignent pas trop amèrement, et qu'ils mettent leurs royales douleurs aux pieds des douleurs divines de Jésus de Nazareth, roi des Juifs, et fils de l'éternel Seigneur Jéhovah, Dieu des empires et des armées!

Les hymnes et les versets douloureux de la Passion sont alternativement psalmodiés, pendant que le crucifix découvert est exposé sur un carreau de velours noir, comme un roi mort sur un lit funéraire.

Pour venir baiser les pieds et les mains percés de clous, et le côté entr'ouvert du Sauveur, les plus hauts en puissance et en dignité, les rois, les archevêques, les évêques, les princes, s'il y en a dans l'église, ôtent leurs chaussures et adorent pieds nus. La foule les suit, et vient avec eux; car il est mort pour tous; et le mendiant qui tend la main à la porte du temple a dans le sang rédempteur une aussi grande part que le monarque et le pontife.

La veille, quand l'hostie avait été portée du maître-autel à la chapelle du tombeau, toutes les pompes du sanctuaire avaient été déployées : les chapes rouges à bosses d'or, les aubes de dentelles à grands ramages, les dalmatiques orientales, la croix et les chandeliers de vermeil, l'encens le plus pur d'Arabie, les sons graves de l'orgue accompagnaient le

Pange lingua Mais le Vendredi saint, c'est en silence, c'est en grande

tistesse, sans orgue, sans magnificence, que les saintes espèces sont rapportées au sanctuaire pour être consommées par le prêtre. Après la communion, l'office est terminé, et si dans l'église la foule demeure encore, c'est que tout le peuple veut baiser la croix ; et pendant toute la journée de mort, vieillards et jeunes hommes, femmes et enfants se succèdent à cette adoration.

Auprès du crucifix se trouve un plat ou de cuivre ou d'argent, où le riche et le pauvre déposent leur aumône; car ce n'est pas dans une journée de douleur que les malheureux peuvent être oubliés.

Dès sept heures du matin, avant que les artisans soient allés à leur travail quotidien, la Passion de Notre-Seigneur a été prêchée ; à trois heures de l'après-midi, heure à laquelle Jésus-Christ est mort, elle l'est de nouveau; dans la cité, tous les chrétiens veulent être émus au récit des douleurs d'un Dieu.

Voilà tout à l'heure deux mille ans que la Passion de Noire-Seigneur est prêchée aux fidèles : eh bien ! le prêtre chrétien n'a besoin que de foi et d'amour pour faire couler d'abondantes larmes ; il y a des sources qui ne s'épuisent jamais, et des récits qui se passent d'art et d'éloquence, de recherche et d'embellissements humains.

Je me souviendrai toujours avoir entendu un missionnaire, un pèlerin revenant de Jérusalem (M. l'abbé Forbin de Janson, aujourd'hui évêque de Nancy). Plein des souvenirs de la ville sainte, il racontait toutes les stations de la voie douloureuse, et sa parole, vive et simple, forte et pittoresque, faisait vraiment voir la sueur, les larmes et le sang dont le chemin du Golgotha avait été arrosé. En l'écoutant, on avait pour ainsi dire passé les mers avec le prêtre, descendant de vieux chevaliers croisés. On se croyait tour à tour au jardin des Oliviers, au palais de Caïphe, au prétoire de Pilate : avec lui on était pèlerin, à travers toutes les stations; avec lui on gravissait la pénible montagne du Calvaire; avec lui on frémissait, on se repentait, on priait et l'on espérait

La journée du Vendredi saint se termine par le chant du Stabat Mater, cette hjrmne de maternelle douleur, que les femmes ne répètent qu'en pleurant, parce que mieux que nous elles conçoivent les angoisses de la mère assise au pied de la croix.

Oh! pour remuer les âmes, Pergolèze n'avait pas besoin de composer son immortel chef-d'œuvre; le simple chant de l'Eglise est, selon moi, saisissant de tristesse et de résignation.

Ce récit des douleurs de Marie peut se passer de toute la magie de l'art, de toutes les pompes des grandes églises. Au hameau, devant l'humble autel en deuil, des femmes, des mères, alternant les strophes avec le prêtre et les deux enfants de chœur, c'est assez pour émouvoir et faire pleurer les yeux. '

Que ceux qui liront ce que je dis ici ne croient pas que je veuille ôter

à nos prières les ailes que la bonne musique peut leur prêter Oh! non,

je me réjouis quand les arts viennent se sanctifier près des autels : la vraie mission des beaux arts, c'est de glorifier Dieu. Mais je veux qu'en entrant dans les églises ils quittent leur air mondain, et que jamais ils n'amènent dans le sanctuaire des pensées et des ressouvenirs profanes.

Que la musique qui loue le Seigneur soit vierge, et que les hommes qui l'écoutent ne puissent pas lui dire : nous t'avons entendue ailleurs.

Pour terminer ce que j'ai dit sur le Vendredi saint, je vais emprunter à un de mes amis des réflexions faites sur les lieux mêmes où le Christ a souffert, et écrites le jour de la mort du Sauveur. Ces réflexions de M. Poujoulat, éloquent auteur de l'Histoire de Jérusalem, ont un double attrait : celui du talent, et celui qu'elles ont pris dans l'aspect saisissant de ce tombeau, qui n'aura rien à rendre au grand jour de la résurrection.

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