SEMAINE SAINTE A JÉRUSALEM
« Vendredi saint. — A trois heures du matin, tout le monde était déjà réveillé; les hommes reprenaient leur turban et leur ceinture, les femmes leur voile ou leur féredgé. Chaque famille était rangée autour d'un vase
rempli de feu Dès que les rayons du matin, partis du dôme, sont venus
nous éclairer, je suis sorti de la chapelle de la Vierge, et me suis mis, non sans tristesse, à parcourir l'église
« A trois heures après midi, les Latins ont chanté l'office des Ténèbres; ces lugubres et saintes harmonies, qui dans ces deux derniers jours résonnaient avec tant de charme à mon oreille, se perdaient aujourd'hui à travers les flots de peuple, au milieu d'un bruit immense; plus de quarante mille pèlerins de toutes les nations s'étaient précipités dans l'église du Saint-Sépulcre pour assister à la cérémonie du Vendredi saint. C'est la plus imposante cérémonie que j'aie vue à Jérusalem.
« Toute l'enceinte de l'église était remplie : pas le plus petit espace, pas un coin, pas un pilier, pas une grille qui ne fussent occupés; aussi, malheureusement, la confusion était extrême.
« La cérémonie a commencé à sept heures du soir; je vais vous la décrire. Je marchais à côté du célébrant, et j'ai pu tout observer.
« Le père vicaire célébrant et ses officiers, suivis de tous les religieux du couvent de Saint-Sauveur, se sont d'abord réunis dans la chapelle de la Vierge, dont on a fermé les portes. On avait éteint toutes les lumières de la chapelle, et, au milieu de l'obscurité la plus profonde, un jeune Père d'Italie a prononcé un discours sur les souffrances et la mort du Sauveur. Ce discours n'a été qu'un rapide abrégé de la passion du Christ, accompagné de réflexions pieuses. Qu'était-il besoin de réthorique auprès de ces pauvres religieux, que le simple récit des douleurs du fils de l'homme faisait fondre en larmes?
« Après ce discours, les portes de la chapelle se sont ouvertes, et nous avons entendu le vaste bruit de la foule, semblable au mugissement de la mer; nos cénobites, ayant à leur tête un grand crucifix, se sont rangés deux à deux avec un flambeau à la main, et nous nous sommes mis en marche dans l'église, à travers une multitude qui se heurtait et s'ébranlait ; hommes, femmes, jeunes filles, enfants, vieillards, de toutes les nations de l'Orient.
« On a commencé le Miserere sur un ton des plus lamentables qu'on puisse entendre. Les jeunes Arabes élevés au couvent de Saint-Sauveur marchaient les premiers, avec la croix, chantant de leur côté le Stabat Mater avec assez de charme et d'harmonie.
« La procession ne pouvait avancer d'un pas sans une peine extrême, tant la foule nous pressait de toutes parts.
« Arrivés auprès de l'autel de la division des vêtements, nous nous sommes arrêtés; un religieux espagnol, revêtu d'une étole noire sans surplis, a prononcé un discours dans la langue de son pays, sur la triste solennité du jour. Nous étions tous debout pendant ce discours. Le celé-
brant était seul assis sur un siège de velours noir, brodé d'or. Deux des principaux catholiques de Jérusalem portaient ce tabouret derrière le célébrant, pendant la procession.
« Je n'ai rien vu de plus beau que les ornements en velours noir, brodés d'or, qui ont servi à la cérémonie d'aujourd'hui; ils ont été envoyés par l'Espagne en 1819. Les armes de Castille brillent en filets d'or sur ces vêtements sacrés.
« Le sermon espagnol étant achevé, nous nous sommes remis en marche jusqu'à l'autel de YImpropère, sous lequel on voit un débris de colonne de pierre, où s'assit le Sauveur lorsque, durant la nuit de sa passion, il fut rassasié d'opprobres; là, nous avons eu un second discours espagnol, puis nous nous sommes avancés vers le Calvaire. Au milieu d'un bruit immense, traversé par de longs cris, chacun voulait monter sur
le Golgotha Avec une peine infinie, nous sommes parvenus à Y autel
du Crucifiement.
« Le grand crucifix porté en tête de la procession par un religieux latin, a été posé au pied de l'autel construit à la place même où le Sauveur expira. Le Père espagnol que nous avions entendu à la station de YImpropère, s'est agenouillé devant le crucifix et a repris son discours avec des larmes dans les yeux; lorsqu'il en est venu à la dernière heure du Sauveur, le prêtre espagnol a éclaté en sanglots.
« Pour moi, je me suis vu saisi d'un saint effroi quand j'ai entendu le cénobite, avec son étole noire et sa robe de laine brune, nous raconter la mort ignominieuse de Jésus, à la place même où Jésus a été immolé!.... Car j'étais là, sur le Golgotha, où la croix fut plantée; car je foulais la montagne qui a bu le sang du Christ ! ! !
« Que de tristesses! que de pensées! un Dieu qui se fait homme pour mourir, et pour mourir innocent! N'y a-t-il pas dans ce mystère un touchant exemple, une consolation sublime pour l'humanité? Le monde avait besoin de voir mourir un Dieu pour que l'image du trépas fût moins horrible. L'homme pouvait entrer avec moins de douleur dans le sépulcre, après que Dieu lui-même y était entré.
« Pauvres humains qu'a frappés le glaive de l'injustice, regardez cette croix où périt le Saint des saints! Vous, mortels que le génie à faits dieux, et qui, méconnus de vos contemporains, ne recueillez que l'indifférence dédaigneuse, ou les humiliations; nobles enfants de la terre, marqués au front du sceau immortel, dont les jours se consument en brûlantes pensées, levez les yeux vers le père de l'Evangile, le régénérateur et le Sauveur du monde, suspendu au bois infâme! C'est là son trône et son autel, et sa couronne! Regardez-la, c'est une couronne d'épines!
« Dans la prison, dans l'exil, sur l'échafaud, que de victimes ont pu s'écrier, comme le Christ sur le Golgotha : Mon Dieu! mon Dieu! pourquoi vi avcz-vous abandonné? Eli! Eli! Lamma Sabacthani!
<( Le crucifix de la procession a été planté à l'endroit même où fut plantée la croix du Sauveur. Après un long discours sur la passion, un religieux a dévotement attaché une écharpe blanche au bras du Christ, lui a ôté sa couronne d'épines, et a décloué ses pieds et ses mains avec
un marteau et une tenaille. La couronne et les clous enlevés ont été tour à tour baisés respectueusement par le prêtre, montrés à l'adoration des fidèles, puis déposés dans un bassin d'argent. A mesure qu'un bras du Christ était déployé, le bras tombait de lui-même comme le bras d'un mort.
« Ensuite, on a descendu le Christ de la croix, de la même manière que le Sauveur après qu'il eut expiré! Ce spectacle me faisait frissonner : j'assistais à cette scène si terrible et si solennelle, qui ensanglanta le Calvaire il y a vingt siècles!...
« L'impatiente curiosité de la multitude n'avait pu que s'accroître. Et au milieu du vaste murmure, on distinguait les cris des petits enfants, les gémissements des femmes et des jeunes filles, que la foule étouffait. Quelques jeunes filles arméniennes s'étaient jetées vers moi, en me suppliant de les défendre et de les garder à mes côtés pendant la cérémonie.
« Nous sommes descendus de la sainte montagne pour nous rendre à la Pierre de l'Onction, où le fils de Marie fut embaumé. Le Christ a été enveloppé dans un linceul, et quatre religieux, revêtus d'une étole noire, l'ont porté pieusement comme on porte un cadavre.
« Un voile blanc recouvrait la Pierre de V Onction. On y avait placé un coussin de velours noir sur lequel devait être posée la tête de Jésus. Aux quatre angles de la pierre était un vase d'argent renfermant des aromates et des eaux de. senteur.
« Le Christ ayant été posé sur le marbre sacré, le célébrant s'est agenouillé pour arroser l'image du Sauveur d'essence de rose, et brûler autour d'elle de précieux parfums.
« Après quelques instants de recueillement, le Père latin, qui remplit à Jérusalem les fonctions de curé, a prononcé, en arabe, un discours qui s'adressait aux catholiques du pays ; il était monté sur un des pilliers qui avoisinent la porte de l'église, et tous les assistants, même les Musulmans, l'ont écouté avec une religieuse attention. Ce discours achevé, nous nous sommes avancés du côté du tombeau Quatre religieux portaient le Christ dans un linceul blanc. L'image sainte a été déposée sur la pierre du sépulcre. Nous avons entendu un dernier discours en langue espagnole, et c'est ainsi que s'est terminée la lugubre cérémonie....
« Il est dix heures du soir; nous allons sortir de l'église du Saint- Sépulcre pour nous rendre au couvent latin de Saint-Sauveur. »
Il y a un grand attrait dans ce récit de l'historien de Jérusalem, et en le lisant, je n'ai pu me défendre d'un mouvement d'envie. Oh ! je voudrais qu'il m'eût été donné de voir ce qu'il a vu, et d'être ému des émotions qu'il a ressenties dans cette terre d'Orient, labourée par les miracles et encore humide du sang de Dieu.
Dans ses rêves de voyages, chacun a un point de la terre qu'il place avant les autres; celui-ci, c'est Rome qu'il veut voir; cet autre, c'est Athènes; un autre, c'est Naples avec son beau ciel; un autre, Londres avec sa fumée. Moi, ce serait la ville de David, conquise par Godefroy de Bouillon, et maintenant pleurant dans le désert toutes ses gloires passées, que je voudrais visiter. Là, il doit y avoir des voix que l'on
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n'entend pas ailleurs. Là, sont restés d'immortels souvenirs; souvenirs de religion et de chevalerie : deux nobles sœurs, l'une née au ciel, l'autre sur la terre ; mais toutes deux saintement unies.
Oh ! quand Châteaubriant s'est fait pèlerin pour aller explorer les Saints-Lieux, l'activité de la jeunesse était encore à moi, et je me souviens du désir immodéré que j'avais de le suivre; oui, j'aurais volontiers porté son bagage à travers le désert, pour voir son enthousiasme et pour recueillir de lui quelques-uns de ses mots, qui sont de puissantes inspirations pour ceux qui sont à même de les écouter !
En cherchant à décrire les cérémonies du Jeudi et du Vendredi saints, j'ai fait remarquer ,, qu'il n'y avait aucune uniformité dans les différentes églises pour le décor de la chapelle où l'hostie consacrée est déposée pendant deux jours. Dans quelques villes, cet autel est lugubre comme un tombeau; dans d'autres, radieux de fleurs et de cierges, comme un reposoir de la Fête-Dieu. Je le dis avec quelque timidité, mais je crois que l'unité vaudrait mieux que cette dissemblance qui peut étonner : car si la pensée de la cérémonie est une commémoration de mort, il vaudrait mieux que la chose extérieure ressemblât partout à un sépulcre.
Aujourd'hui surtout, que l'on aime à donner à tout son aspect historique et véritable, ne serait-il pas très facile que chaque église arrangeât, le Jeudi et le Vendredi saints, une de ces chapelles sur le modèle exact du saint sépulcre de Jérusalem, tel qu'il a été conquis par les croisés, tel qu'il est encore aujourd'hui?
Cette représentation vraie, pied pour pied et pouce pour pouce, de la partie la plus sacrée des Saints-Lieux, coûterait peu à établir; et je ne sais si je me trompe, mais il me semble que la piété ne pourrait que gagner à cette copie fidèle.
La pierre fendue du tombeau serait l'autel, qui porterait les saintes Espèces recouvertes d'un voile simulant le linceul; et les lampes qui brûlent sans cesse devant le saint Tombeau à Jérusalem, et qui y ont été envoyées en offrandes par tous les souverains de la chrétienté, ne seraient pas difficiles à copier, et répandraient une mystérieuse lueur à l'entour de l'hostie ; là se verrait aussi la pierre où l'ange vêtu de blanc et de splendeur a apparu aux saintes femmes.
' Les proportions de ce saint sépulcre, qui a fait se lever en armes une partie du monde, qui a mis sur pied des millions de guerriers pour l'aller délivrer des profanations des infidèles, ne sont pas grandes. Ce tombeau, creusé dans le roc, ressemble à une petite chambre presque carrée, haute de huit pieds et un pouce, depuis le sol jusqu'à la voûte, longue de six pieds un pouce, et de quinze pieds dix pouces de large.
On entre dans ce petit espace par une porte très abaissée ; cette porte se fermait par une pierre du même roc que celle du tombeau; et c'est sur cette pierre que les princes des prêtres appliquèrent leur sceau, pour
retenir leur victime dans les ombres de la mort Vains efforts ! Jésus,
quand l'heure fut venue, remua dans sa tombe de pierre, et tout fut brisé! Qui aurait pu retenir le Dieu fort à son réveil?
O mort! où est ton aiguillon!
VENDREDI SAINT. 8l
O mort! où est ta victoire?
Je me souviens avoir vu, au Mont Valéricn, attc-nant à l'église que les missionnaires de cette grande et belle solitude élevaient dans des temps meilleurs, une exacte et véritable imitation du saint sépulcre. C'est l'a que l'on pourrait aller prendre,, sans aucune dépense, le modèle que j'ai osé conseiller.
Quelques marguilliers qui aiment à se mêler de l'embellissement de nos églises, seraient peut-être contristés si le projet que j'indique était réalisé; car alors, ils ne pourraient plus déployer chaque année les trésors de leur imagination ; mais je me persuade que l'on parviendrait à se consoler de leur tristesse, si le peuple chrétien, si la foule pieuse apprenait à connaître le lieu le plus saint, le plus sacré qui soit sur notre globe; lieu que la France très chrétienne protégeait puissamment autrefois; lieu que les anachorètes et les solitaires venaient voir de loin ; lieu que des religieux de toutes les nations gardent aujourd'hui, et souvent au péril de leur vie.
Dès avant le jour, les habitants de Messine avaient entendu les fanfares de chasse, la voix des meutes et les cris des piqueurs. Salviati, avec les hôtes qui lui étaient arrivés de Naples, était parti pour courre le cerf dans les forêts de ses domaines ; son passage à travers la grande cité avait été bruyant, et la pensée de réveiller ainsi avant l'heure du travail tous les habitants de la ville, avait fait sourire le seigneur sicilien; au fond de son âme il y avait tant d'amertume, que c'était une joie à Salviati de gêner, de contrarier, de tourmenter les autres, et s'il était si hostile aux faibles, si dur aux vassaux, si irritable contre tous, ce n'était pas de naissance qu'il était ainsi..., non; Salviati n'était pas né avec un cœur cruel. — Dieu, au contraire, y avait mis de la douceur et de la compatissance, et c'étaient les hommes qui avaient rendu Salviati ce qu'on le voyait depuis plusieurs années à Messine, méchant, haineux, impitoyable.
Il y a des gens sur lesquels le malheur a un effet salutaire, des gens qui deviennent meilleurs parce qu'ils ont souffert et pleuré.
Heureux ceux-là !
Il y en a d'autres qui s'irritent contre l'adversité, qui ne veulent pas l'endurer, qui maudissent la main qui l'a versée sur eux, se font impies parce qu'ils sont éprouvés, et qui blasphèment dans leurs peines, au lieu de gémir et de pleurer.
Ah! je plains ceux-là! ils mettent du feu sur leur plaie, au lieu d'y verser l'huile et le baume !
Le jour où Salviati était né, il y avait eu pour sa noble mère une double joie : un frère jumeau avait aussi vu le jour. En interrogeant notre cœur, nous ne trouvons rien de plus doux que l'amitié fraternelle, — que cette amitié qui est née, qui a grandi sous le toit de famille, sous les regards d'une mère... Mais cependant il y a une amitié qui est peut-être plus suave,
FÛTES CIIR. 6
plus forte encore : c'est l'amitié de deux êtres qui ont commencé à vivre ensemble dans le sein maternel, l'amitié de deux êtres jumeaux!... Salviati enfant aimait de passion son frère Sébastien. Alors ils jouaient ensemble.
Salviati, adolescent, ne pouvait se passer de Sébastien ; il était le confident de toutes ses pensées, de tous ses rêves, de toutes ses espérances. Salviati, homme, ne se sentait qu'à moitié fort dans les combats quand il n'avait pas Sébastien auprès de lui.
Salviati, après la victoire, dans les pompes du triomple, n'avait ni orgueil ni joie, si son frère n'était à ses côtés.
Vous le voyez bien, il fallait laisser Sébastien à Salviati; — il ne fallait pas briser une union si intime!... Et cependant les habitants de Messine ont rompu cette union, ont ôté à Salviati la moitié de sa vie... Et, en lui enlevant cette moitié de son existence, c'a été comme si l'on avait arraché de lui tout ce qu'il y avait de bon, de noble et de généreux.
Auprès de Sébastien, on avait vu Salviati sourire à sa mère et l'entourer de respectueux égards. Il ne lui parlait plus depuis la mort de Sébastien.
Auprès de son frère, on avait vu Salviati s'arrêter sur le pont-levis du château, ou à la porte des églises, pour secourir les pauvres et les malades ; depuis la mort de Sébastien, il passait outre et ne faisait plus attention à eux.
Auprès de Sébastien, Salviati avait rêvé de tournois, de combats, de gloire. Depuis la mort de son frère, Salviati ne regardait plus ni son beau destrier, ni son armure si brillante, ni son épée de Tolède. - Avec Sébastien, Salviati avait eu mille pensées différentes, mille projets divers.
Sans Sébastien, Salviati n'avait qu'une pensée, pensée fixe : la mort de son frère... qu'un projet, projet juré, arrêté : le venger.
Contre cette pensée fixe, de rancune, de haine, de vengeance, bien des choses étaient venues lutter; mais vous avez vu ces vagues qui viennent frapper un rocher, qui se brisent en le heurtant, qui reculent, qui reviennent encore, et qui ne peuvent jamais rien contre le roc immuable. Eh bien ! il en fut de même des conseils d'un vieux gouverneur, des supplications, des remontrances d'un saint archevêque, des larmes de la mère de Salviati; tout cela fut sans effet, comme ces flots que je cherchais tout à l'heure à vous peindre
Entre tous les jours de l'année, il n'y en a pas un qui soit aussi attendu par le peuple de Sicile que la fête de sainte Rosalie.
Dans leur dévotion peu éclairée, les Siciliens placent cette fête avant toutes les autres :
Noël, avec sa crèche et la naissance de l'Enfant-Dieu ;
UEpipJianie, avec son étoile et les trois rois qui viennent adorer le Dieu des pauvres;
Pâques, avec la pierre brisée du sépulcre et la résurrection ;
U Ascension, avec son ciel ouvert;
La Pentecôte, avec sa colombe et ses langues de feu ;
U Assomption, avec sa reine des vierges et les anges, et les lis trouvés dans le tombeau vide;
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Toutes ces grandes journées du catholicisme sont surpassées, éclipsées en Sicile par la fôte de sainte Rosalie.
Salvia'ti et Sébastien, à leur retour de Naples, vinrent, parés de leurs beaux habits de cour, assister à la fête de la patronne de Sicile, à Messine, leur ville natale. — Jamais leur mère n'avait été si fière de leur beauté que ce jour-là. — Tous les deux conduisaient les jeunes seigneurs du pays formant l'escorte de la sainte. Toute l'élite, toute la fleur de Messine composait ce cortège brillant, et ce n'était que velours, que brocart, que satin et or, que chevaliers, comtes, marquis, ducs et princes, qui entouraient le char triomphal de la Vierge; car, en ce temps-là, les premiers des nations se faisaient honneur de se montrer près de la croix ; ils prêtaient à ses cérémonies leur éclat terrestre, et elle leur donnait en échange sa protection divine. Ils faisaient briller à l'entour d'elle leurs épées et leurs lances, et elle étendait ses bras sur- leurs têtes, comme une mère qui bénit ses enfants.
Salviati et son frère, sur deux blancs chevaux, se montraient à droite et à gauche du char, et après eux venait la jeunesse dorée de Messine et des environs. Quand la foule, enivrée d'enthousiasme, abaissait ses regards de l'image de sainte Rosalie sur ceux qui formaient son escorte, Salviati et Sébastien avaient la grande part des saluts, des sourires et des louanges du peuple, car ils étaient vraiment les plus beaux jeunes hommes de Messine et de Païenne.
Le char de la sainte semblait une pyramide mouvante, tant il s'élevait haut. L'image de Rosalie marchait à la hauteur des seconds et des troisièmes étages, et souvent sa couronne de pierreries effleurait le voile de crêpe rose ou blanc qui, tendu d'un côté de la rue à l'autre, formait comme une voûte transparente au-dessus de la procession et de la multitude. Depuis les pieds de la statue jusque sur les fleurs qui jonchaient la route que la sainte devait suivre, des draperies de velours blanc rehaussées d'or tombaient à larges et onduleux replis, et chaque gradin du char ou plutôt de l'obélisque mobile était couvert de flambeaux, de bouquets, et de cassolettes où brûlait l'encens. Joignez à toutes ces magnificences de ravissants accards, des voix pures et harmonieuses, des cantiques pleins de poésie, un peuple croyant, animé de foi, d'espérance et d'amour, et vous aurez l'idée de cette fête de la poétique et catholique Sicile.
Une fête si magnifique devait cependant être troublée, et sur toutes ces roses effeuillées, le sang devait couler. Écoutez :
Sébastien, du côté du char où l'ordonnateur de la sainte cérémonie l'avait placé, vit dans la multitude, et pressée au dernier rang, Rosa, la vertueuse Rosa, fille d'une des femmes de sa mère; pour la mettre à même de mieux voir le cortège, le frère de Salviati poussa son cheval dans la foule, causa quelques froissements, quelques désordres, et, saisissant la main de la jeune camériste, l'amena rougissante, embarrassée, au premier rang.
Ce mouvement fit naître du tumulte, et dans ce tumulte des mots
offensants furent prononcés et contre Rosa et contre le jeune seigneur !
Lui, impatient, ne put les endurer, mit l'épée à la main... et frappa l'homme du peuple qui l'avait insulté Alors des cris, des coups portés
et du sang versé. — Alors une horrible mêlée...; et dans cette mêlée une pierre lancée avec force vient frapper Sébastien au front Il chancela un instant sur son blanc coursier, puis tomba en avant, et fut arraché de sa housse de velours et foulé aux pieds par des lazzaronî en fureur. Salviati a vu tomber son frère, il a entendu son dernier cri, et ce n'est plus un homme, c'est un lion altéré de sang et de carnage. Lui aussi a poussé un cri, un cri terrible : vengeance! vengeance! et ni les prêtres, ni l'image consacrée de la sainte, ni la croix qui commande le pardon, n'ont
pu le retenir Comme un foudre embrasé, il s'est élancé dans le gros
de la foule, et là d'estoc et de taille il frappe, il frappe encore... Ceux qui ont porté la main .sur Sébastien sont tombés à leur tour : et ces nouveaux tués n'ont fait qu'accroître la furie : maintenant c'est comme un incendie
que rien n'a pu arrêter et qui dévore toute une ville
La procession, interrompue, regagne l'église en désordre, et là où quelques heures auparavant il y avait eu recueillement et calme, maintenant
ce n'est que trouble et effroi
Salviati rentra dans sa demeure comme un lion qui retourne à son antre. Le sang qu'il avait versé pour venger son frère ne lui donnait aucun remords; au contraire, ça lui semblait quelque chose de saint... Le cœur de l'homme est ainsi fait : pour se mettre en paix avec lui-même, il donne à ses passions un air de devoir et de vertu, et alors il n'en a plus peur.
Le château de Salviati, féodale et antique demeure de famille élevait ses tours au-dessus de la cité de Messine, ou pour la commander et la maintenir dans le respect, ou pour la protéger contre les ennemis du dehors. Cette importante forteresse n'était séparée de la ville que par de profondes douves, sur lesquelles des pont-levis étaient jetés; une fois ces ponts levés et les herses des porches abaissées, l'entrée dans l'enceinte était impossible... Salviati le savait bien; aussi, du haut de ses murailles, il se riait des menaces du peuple...
Ces menaces, cette colère de la multitude, ne durèrent pas longtemps : le peuple est un grand enfant dont les affections et les haines passent
vite Au bout de quelques semaines, il y eut paix entre le château et la
cité; la population frappée, meurtrie par le jeune seigneur, oublia et pardonna Mais Salviati, lui, avait des ressentiments plus tenaces, et il
gardait toujours souvenir du sang versé et désir de le venger. Le sang qu'il avait répandu dans la mêlée ne suffisait pas à sa haine. L'homme qui avait tué son frère, le premier, le grand coupable, lui avait échappé. A un homme comme Salviati, il fallait que la proie finît par venir... Cette proie tomba un jour sous sa redoutable main; alors ce fut une satanique joie dans l'âme du seigneur sicilien. Alors la porte d'un horrible cachot s'ouvrit dans les profondeurs des souterrains du château, et un gondolier y fut jeté : c'était lui qui avait tué Sébastien! Pauvre gondolier! il avait donné une mort prompte et soudaine, et lui allait mourir jour à jour, goutte à goutte, dans les entrailles de la terre, sans un souffle d'air, sans un éclair de lumière, sans un rêve d'espoir.
Oh! maintenant, Salviati respirait plus à l'aise! son front devint moins sombre; on eût dit qu'il venait de faire une bonne action, et
il osait regarder le ciel en se délectant dans cette lente vengeance!
Sa bonne et douce mère intercéda souvent pour le prisonnier ; mais vous le devinez, ce fut toujours en vain... L'âge et le chagrin l'avait épuisée. Elle tomba bien malade pendant les austérités du Carême, que sa grande piété lui faisait observer, et vers le milieu de la semaine sainte, elle commença son agonie... Dans ce moment suprême elle assembla toute sa maison, ses vieux serviteurs et ses jeunes pages, ses dames de compagnie et ses servantes, son économe et son aumônier, son fils Salviati, et, comme s'il avait pu l'entendre, le portrait de Sébastien. Quand tout cela fut à l'entour de son lit, elle dit : Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, je déclare mourir en la sainte Eglise catholique, apostolique et romaine, et j'exhorte vous tous, qui êtes venus entendre mes dernières paroles, à vivre saintement et fidèlement en cette sainte religion. Ceci, je vous le dis non seulement pour vous assurer le paradis après votre mort, mais pour vous assurer le bonheur dès cette vie d'ici-bas. Avoir de la piété, c'est avoir un remède contre le malheur : la foi vous donne une armure, la charité vous donne de saintes joies, et l'espérance vous donne des ailes pour vous élever au-dessus de la fange du monde.
Mais vous qui m'écoutez, ne croyez pas que, pour être chrétien, il suffise de répéter chaque matin et chaque soir, Pater noster et Ave, Maria... Non..., non; il faut autre chose : il faut savoir pardonner. C'est là la grande science chrétienne... Demain, c'est le jour du pardon; demain, c'est le Vendredi saint .. Oh! si vous voulez adoucir mon passage de vie à trépas, allez tous demain à l'église, tous, entendez-vous, mon fils!...
A ces mots, Salviati, qui était, ainsi que toute l'assistance, à genoux pour écouter les paroles de la mourante, se releva et alla vers sa mère, et de ses lèvres pâles ces mots sortirent :
Ma mère, votre volonté sera faite; demain j'irai à l'église.
Bien, répondit la mère, bien; que le Seigneur y soit avec toi...
Le lendemain, les cloches, en signe de deuil, ne sonnèrent pas. Mais pour se rendre aux églises, les habitants de Messine n'avaient pas besoin de leur appel... En ce temps-là, le Vendredi Saint ne passait inaperçu pour personne : les enfants n'obtenaient en ce jour-là aucune douceur de leurs mères; eux aussi jeûnaient, et on leur rompait seulement un morceau de pain après que midi avait sonné.
Ce jour-1?, le marchand ne vendait pas, le voyageur s'arrêtait dans sa course, le riche ne montait pas dans son carrosse, le négociant n'allait point à son comptoir, le magistrat à son tribunal; les rois ne s'asseyaient pas sur leurs trônes, la guerre faisait trêve... C'était un jour unique dans les jours!...
La cathédrale de Messine était remplie de peuple. Ce n'était pas en cette occasion la pompe et la magnificence des autels qui avaient attiré toute cette foule; car, ainsi que le fils de l'homme fut dépouillé par les Juifs de la robe sans couture que les anges lui avaient faite, le Vendredi saint est nu et désolé. Ce n'étaient pas les sons majestueux de l'orgue ni la magie de la musique qui avaient fait venir sous les voûtes saintes tant d'hommes, de femmes et d'enfants, puisque le jour de la mort du Sauveur
les chœurs sacrés sont muets, puisque, dans ce grand jour, l'Église pleure en silence, comme une veuve qui a perdu son époux.
Dans ces temps de foi, si un homme s'était levé et avait prophétisé qu'un jour viendrait où le Vendredi saint, chez une nation catholique, ne serait pas un jour sanctifié; que ce jour-là, des législateurs feraient des lois, et les spéculateurs des affaires; que ce jour-là, les spectacles profanes seraient ouverts; que ce jour-là, il n'y aurait dans les cités aucun signe de douleur chrétienne ; le peuple qui aurait écouté ce prophète lui aurait crié : Tais-toi, menteur, tu calomnies la race à venir!
Cependant, je vous le demande, cet homme aurait-il été un faux prophète?
Salviati l'avait promis à sa mère, et, avec la foule chrétienne, il alla adorer la croix, et entendre un saint missionnaire prêcher les souffrances, la douleur et la mort du Christ.
Comment se fait-il que, depuis dix-huit siècles que cette histoire est racontée, elle ne trouve jamais de froideur dans ceux qui l'écoutent? Comment se fait il que cette mort du fils de Marie n'ait pas été se perdre dans cet océan des âges écoulés, océan sans bornes qui a englouti tant de renommées? Ah! c'est que la mort du Christ n'est point une mort ordinaire ; ce n'est pas la mort d'un homme, c'est celle d'un Dieu qui a consenti à mourir
Après l'office du Vendredi saint, lentement et lugubrement psalmodié, le prêtre qui devait redire les douleurs du fils de l'homme monta en chaire, et lorsque le Crux ave, spes unica, eut été chanté par tout le peuple prosterné, le missionnaire commença.
Ne croyez pas que pour émouvoir cette multitude pressée, recueillie, attentive, le prêtre ait eu recours à l'éloquence des écoles; oh! non. En l'écoutant, on aurait cru qu'il n'avait lu que deux livres : la Bible et l'Evangile; pour remuer fortement les âmes, certes c'était assez. '■
Dans la vaste cathédrale, et sous la grande nef, et dans les bas côtés, et dans le sanctuaire, et dans les chapelles, les dalles de pierre du pavé ne se voyaient plus ; tout l'espace était couvert de foule ; et quand de la bouche de l'orateur sacré le nom de Jésus venait à tomber, alors ces milliers de têtes s'inclinaient avec respect; on eût dit les épis d'un champ de blé se courbant, se relevant sous la brise.
Le missionnaire parla avec tant de force et d'onction du besoin d'imiter le Sauveur en pardonnant à ceux qui nous font du mal, que bientôt des sanglots éclatèrent... Prenez garde! leur cria-t-il, prenez garde! si vous ne voulez pas pardonner, si vous voulez garder dans votre cœur de la rancune et de la vengeance, ne dites plus chaque matin : Notre Père qui êtes au ciel, car dans cette prière serait votre condamnation ! Vous y dites : Pardonnez-nous comme nous pardonnons... Prenez garde que Dieu ne vous prenne au mot, et ne vous pardonne que comme vous pardonnez!... Puis, tout à coup saisi d'une de ces subites inspirations qui ne peuvent venir que du Ciel, il éleva de la main le Christ crucifié, mais ccuvert d'un voile noir..., et, d'une voix tonnante, il ajouta : Voilà votre Dieu, mais il se couvre le visage pour ne pas voir ceux qui restent immuables, inflexibles
dans leurs haines ...; il se voile, parce que vous n'êtes pas dignes de contempler les traits de celui que vous ne voulez pas imiter, que vous crucifiez de nouveau!
Alors, l'immense fouïe de tomber à genoux, et de crier avec larmes et sanglots. Découvrez, découvrez le Sauveur Jésus !
Non, non, je ne découvrirai pas la face du fils de Marie, Jésus a assez souffert dans sa passion, je ne veux pas le torturer davantage. Et ce qui le blesse bien plus que les épines de sa couronne, que le fer de la lance, que les clous qui transpercent ses pieds et ses mains, c'est la rancune et la vengeance! il y en a encore sous ces voûtes, je ne découvrirai pas l'image de Jésus!
Oh! découvrez, découvrez le Dieu que nous voulons adorer!
Non, non!
Et le prédicateur inflexible s'obstine à ne pas découvrir l'image du
Rédempteur; sa main tient toujours le voile noir étendu sur le crucifix
Alors, un homme éloigné de la chaire envoya un de ses serviteurs pour prier le prêtre d'exaucer le vœu des chrétiens rassemblés; mais celui-ci, qui ne pouvait se faire jour à travers le peuple, tant il était pressé dans la vaste basilique, ne parvint pas jusqu'auprès du prêtre — Le maître de ce serviteur se leva, et de la place où il était, il s'écria, au milieu du solennel silence qui avait succédé au refus du missionnaire : Découvrez ! découvrez, mon père, l'image du Sauveur, et je ferai tout ce que vous voudrez!
A ces paroles, tous les regards se tournèrent du côté de l'homme qui venait de rompre le silence. Qui pouvait avoir eu la hardiesse d'élever ainsi la voix devant les autels?
C'était Salviati!
Et, debout, il continuait de répéter au prêtre : Découvrez, découvrez l'image de Dieu qui a pardonné!.... Je suis Salviati, Salviati, si connu, si redouté dans Messine, Salviati, si célèbre par mes vengeances; Salviati, si obstiné dans mes haines, si cruel contre mes ennemis. Découvrez, découvrez la face du Christ!.... et, prêtre du Seigneur, écoutez mon serment : je pardonnerai à l'instant. Bien plus qu'à ceux qui m'on fait du mal, je pardonnerai à celui qui a tué mon frère — Je le tiens dans les fers. Oh! découvrez, découvrez V image du Sauveur, et l'homme qui a tué Sébastien sortira du cachot, libre et pardonné...; à sa liberté, à mon pardon, je ne mets qu'une condition : découvrez, découvrez l'image de Jésus-Christ!....
Et l'image sacrée fut à l'instant montrée à tous les yeux mouillés de larmes, et il y eut grande joie dans l'église et grande joie dans le ciel.
Salviati, entouré, porté par la foule, rentra au château. La porte du cachot s'ouvrit, et Salviati dit à l'homme qui avait tué son frère : « Allez, vous êtes libre; je vous pardonne comme je veux que Dieu me pardonne. » Le prisonnier retourna vers sa famille, et quand la bonne mère du jeune seigneur apprit toutes ces choses, elle le fit appeler près de son lit de mort, et, avec un ineffable sourire, elle lui dit : « Salviati,. je te bénis; tu as été chrétien, tu as pardonné. Adieu, je m'en vais chanter alléluia dans le ciel... »
Elle disait vrai ; en prononçant ces paroles, elle expira de joie.
Samedi Saint
Quand on s'est enfoncé dans les profondeurs de la grande semaine, quand on a laissé aller son esprit aux inspirations que les cérémonies, que les offices de ce 'temps font naître, on est vraiment comme accablé de tant de grandeur.
Les psaumes qu'on a lus, les hymnes qu'on a entendu chanter, les lamentations d'Isaïe et de Jérémie que l'on a écoutées, ont nourri notre âme d'émotions fortes et de grandes pensées. On a pour ainsi dire vécu avec les prophètes et les rois d'Israël; on s'est élevé avec eux bien au-dessus des choses de la terre, et l'on éprouve quelque peine à revenir aux paroles vulgaires de la vie.
Mais le Samedi saint nous fait rester encore dans ces hautes régions ; peu de jours dans l'année chrétienne sont aussi remplis de symboles que celui-ci.
L'Eglise honore en ce jour le repos mystérieux que Jésus-Christ a gardé dans le sépulcre, et rappelle en même temps la descente aux enfers du vainqueur de la mort, alors qu'il alla retirer des ténèbres des limbes les âmes des patriarches et des justes qui avaient attendu et annoncé le Messie.
La sépulture de Notre-Seigneur, dit l'historien des fêtes catholiques, est un mystère que l'Eglise semble n'avoir voulu célébrer que par son silence, car l'office relatif à cette sépulture se termine à l'heure de None. D'ailleurs, comme la veille de Pâques est la première de toutes les veilles en dignité, et qu'elle est plus chargée de pratiques et d'observations, l'on a avancé les offices de cette nuit au jour qui la précède.
Dans les premiers siècles de l'Eglise, cette veille se continuait jusqu'au point du jour du dimanche par les fidèles de tout état, la plupart à jeun depuis le vendredi, et quelques-uns du jeudi depuis le souper.
On avait grand soin de recommander de ne point finir les offices de cette célèbre veille avant le chant du coq. C'était alors que l'on offrait le sacrifice, que l'on communiait, et que l'on rompait enfin le jeune du Carême. Ainsi les fidèles passaient dans l'église d'un soleil à l'autre.
Cet usage a cessé chez les Latins depuis que l'on a commencé les offices de la veille de Pâques dès le matin à l'heure de Tierce du samedi; mais cette coutume subsiste toujours chez les Grecs. Aujourd'hui cette fête du Samedi saint est presque partout remise à la dévotion des particuliers, elle n'est plus chômée.
Pour être célébré avec pompe, le Samedi saint est trop voisin de la plus grande des fêtes chrétiennes. Aussi, si vous entrez ce jour dans une de nos églises, malgré la poésie et les images des cérémonies, vous n'y trouverez pas la foule des journées précédentes.
Ouvrez-vous ô portes éterntlles. (P. 5g. )
SAMEDI SAINT. OJ
Ce qui attirait autrefois beaucoup de monde à l'office du Samedi saint, c'était le baptême des catéchumènes Vers le midi, on les amenait à l'église;' là on les catéchisait pour la dernière fois, et ils devaient prouver qu'ils étaient suffisamment instruits pour être admis dans la communion des fidèles.
Ils récitaient à haute voix le symbole des apôtres et l'Oraison dominicale; puis l'évêque allait par les rangs faisant le signe de la croix sur le front de chacun, et après cela, leur imposant les mains, il les exorcisait.
Dans cette cérémonie il imitait ce qu'avait fait le Sauveur; il leur touchait les yeux et les oreilles avec de la salive, leur disant : epheta, ce qui signifie : ouvrez-VOUS.
Alors les yeux qui avaient été fermés aux clartés divines, alors les oreilles qui ne s'étaient pas encores ouvertes aux paroles du salut, voyaient et entendaient; et ceux qui avaient désiré avec ferveur et qui avaient vécu avec pureté, étaient admis à nos sacrés mystères.
Et pour prouver à tous que ces nouveaux chrétiens étaient prêts à combattre pour la foi qu'ils embrassaient, et qu'ils étaient devenus des athlètes du Christ, sur leurs poitrines, sur leurs épaules nues, l'évêque répandait l'huile de l'onction, l'huile qui rend fort dans l'arène !
Un peu plus tard, après la bénédiction des fonts, le baptême par immersion avait lieu; les parrains présentant les jeunes garçons, et les marraines amenant les jeunes filles, les prêtres recevaient les catéchumènes de leurs mains, puis avec la chasteté du sanctuaire savaient éloigner les inconvenances; et la triple immersion pour ceux qui étaient forts, et la simple immersion pour ceux qui étaient débiles et faibles, avaient lieu en toute pureté.
Au sortir de la piscine régénératrice, tous les baptisés étaient présentés au ministre de l'autel, qui leur donnait l'onction du saint-chrême, leur faisant, avec le pouce, le signe de la croix sur le haut de la tète.
Puis, les nouveaux chrétiens revêtaient de longues robes blanches, sans taches et sans souillures, emblème d'innocence et de virginité.
Ainsi vêtus, et purs comme des anges, ces jeunes hommes et ces jeunes filles étaient amenés devant l'évêque, qui faisait sur eux la prière de la confirmation, invoquant sur ces enfants de l'Eglise les sept dons du Saint-Esprit!
Purifiés par le baptême, fortifiés par la confirmation, les néophytes venaient en chantant les litanies des saints, des saints dont ils étaient devenus les frères, assister à la messe, où ils communiaient tous.
Ces cérémonies du baptême et de la confirmation se pratiquaient, dès le huitième siècle, le Samedi saint; et c'était une des choses qui donnaient le plus de pompes religieuses à cette journée.
Aujourd'hui qu'il n'y a plus de ces jeunes catéchumènes avec leurs robes blanches et leurs bandeaux de lin; aujourd'hui que l'on ne baptise plus par immersion, et que nos temples n'ont plus de ces grandes piscines où l'on se plongeait par trois fois, l'office de la veille de Pâques est très simplifié; cependant il lui reste encore la bénédiction des fonts et du feu nouveau, et le cierge pascal : toutes choses qui rappellent une haute antiquité.
La bénédiction du feu nouveau vient après None. Alors le prêtre officiant revêtu d'une chappe violette, descend de l'autel, et, accompagné du diacre et du sous-diacre, traverse l'église dans toute sa longueur, et, près du porche d'entrée, bénit ainsi la flamme qui n'a servi à aucun usage profane, la flamme qui doit brûler dans la lampe, devant le Saint des saints :
« O Dieu! qui par votre Fils, pierre angulaire de l'Eglise, avez allumé le feu de votre charité dans les cœurs, daignez sanctifier ce feu nouveau que nous venons de tirer d'un caillou pour servir à nos usages, et faites que durant ces fêtes de Pâques nous soyons enflammés de désirs tout célestes, afin qu'étant purs, nous puissions arriver à la solennité des fêtes de votre éternelle gloire, par Jésus-Christ, Notre-Seigneur.
ce Créateur de toutes lumières, bénissez celle-ci!
« Seigneur, vous avez été la lumière d'Israël! Seigneur, vous avez été la colonne de feu dans le désert; Seigneur, bénissez ce feu nouveau! »
Alors un acolyte met le feu dans l'encensoir, et le prêtre répand dessus quelques gouttes d'eau bénite en disant :
Asperges nie, Domine, hyssopo, et mundabor ; lavabis me> et super nivem dealbabor.
Le diacre en dalmatique prend un cierge à trois branches et formant un triangle ; puis, l'ayant allumé, il retourne vers l'autel en chantant ;
Lumen Christi.
Il demande ensuite au célébrant de le bénir, pour qu'il soit digne d'annoncer la Pâque.
Puis vient la bénédiction du cierge pascal. Le cierge pascal remonte au sixième siècle, et voilà son origine : pour éclairer la veillée de Pâques, la plus solennelle de toutes les veillées saintes, les fidèles plaçaient au milieu de l'église une haute colonne de cire, et de sa grosse mèche enflammée s'élevait et tombait la lumière.
On regardait cette torche, ou ce cierge, comme le symbole de Jésus-Christ debout au milieu de son Eglise pour l'éclairer et la guider. Les prières dites à cette bénédiction sont pleines d'enthousiasme poétique :
« Que les anges du ciel, que la milice d'en haut se réjouisse et tressaille d'allégresse, et que le son des trompettes annonce nos sacrifices de joie ! Que la terre soit dans le bonheur et qu'elle jouisse de la lumière glorieuse qui lui est venue!
« Et toi, notre mère, Eglise sainte, réjouis-toi aussi; te voilà rayonnante de la lueur du flambeau divin, du flambeau qui éclaire le monde ! que le lieu saint retentisse des transports de la joie des peuples; que les acclamations de la terre montent vers le ciel ! »
Ensuite le prêtre enfonce dans la cire du cierge cinq grains d'encens bénit.
Dans les premiers siècles, le cierge pascal ne servait que dans la nuit de la veille de Pâques. A présent on le laisse dans le sanctuaire, en face de l'autel, jusqu'à la fête de l'Ascension; ce flambeau symbolique repré-
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sentant Jésus-Christ, on ne le retire de l'église que lorsque le Sauveur est remonté au ciel.
Dans quelques pays, alors que l'année commençait à Pâques, on écrivait sur le cierge pascal les cycles, les principales époques, les grands anniversaires d'événements religieux.
Quand le prêtre avec le triple flambeau allume le cierge pascal et les lampes de l'église, il dit :
« Seigneur, que ce cierge et ces lampes, qui sont consacrés en l'honneur de votre nom, brûlent pendant toute cette nuit pour en dissiper l'obscurité, et que, s'élevant comme un parfum agréable, leurs lumières se mêlent avec celles des flambeaux célestes.
« Que l'astre du matin les retrouve encore allumés! »
Après cette cérémonie, les prêtres, en ornements violets, lisent les prophéties.
Dans ces pages inspirées, quelle suite de magnifiques tableaux!
C'est Dieu assis dans sa puissance, et avant les temps, fécondant le chaos pour en tirer le monde : la terre avec ses arbres, ses fleuves et ses montagnes; la mer avec ses profondeurs et ses abîmes, le firmament avec ses étoiles, la lune et le soleil, et la lumière naissant d'un mot!
C'est le patriarche Noé sauvé du déluge, et les grandes eaux qui montent, et l'arche qui surnage, et le corbeau qui se perd, et la colombe qui revient avec le rameau d'olivier!
C'est Dieu demandant à Abraham un sacrifice qu'il n'eût pas exigé d'une mère; c'est l'ange arrêtant le bras du père d'Isaac; c'est Isaac sauvé.
C'est le Dieu des armées lui-même, Jéhovah l'éternel, regardant du haut de la nuée lumineuse, et répandant la terreur et la mort parmi les Egyptiens, et engloutissant dans les flots les cavaliers, les chevaux, les chars, le roi, et l'armée tout entière !
C'est le Seigneur, disant à Israël que 1 impie abandonne sa voie, et le méchant ses pensées d'injustice; qu'il revienne à Dieu, et Dieu lui fera miséricorde , car les pensées de Dieu ne sont pas les pensées des hommes, et les voies du ciel ne sont point semblables aux chemins de la terre; autant le ciel est au-dessus de la terre, autant les pensées de Dieu sont au-dessus des pensées des hommes. Et comme les pluies et les neiges, quand elles sont tombées des nuages, ne remontent plus, mais restent sur les champs pour les fertiliser, ainsi la parole du Seigneur, quand elle est une fois sortie de sa bouche, doit porter ses fruits.
Plus loin, c'est le prophète Baruch qui s'écrie : « D'où vient, Israël, que tu habites parmi tes ennemis? d'où vient que tu as vieilli dans une terre étrangère?
« Pourquoi es-tu semblable à un mort qui pourrit dans le sépulcre? « Pourquoi est-tu pareil aux habitants des tombeaux? « Oh! je le sais bien, c'est que tu as éloigné tes pas des sources de la sagesse, c'est que tu as cessé de marcher dans les sentiers du Seigneur! Si tu étais resté fidèle, la paix éternelle eût été ton partage, ô Israël !
« Apprends où sont les trésors, la prudence, la force et l'intelligence; apprends-le pour savoir où est la durée de la vie; apprends-le pour
savoir d'où viennent la vraie lumière des yeux et la vraie paix de l'âme.
« Dis, où sont les princes des nations qui commandaient aux hommes et qui domptaient les animaux, qui se jouaient avec les oiseaux du ciel, et qui entassaient l'or et l'argent dans leurs trésors; où sont-ils?
« Ils sont disparus de la terre, ils sont descendus aux enfers, et d'autres ont pris leur place!
« O Israël! que la maison du Seigneur est belle et vaste! que son étendue est immense! C'est là que furent, dès les premiers temps, ces géants renommés, d'une si haute taille et si forts dans la guerre. Le Seigneur ne les a point gardés, et ils n'ont point trouvé la sagesse, et eux aussi ont disparu de la terre!
« Qui est monté au ciel pour prendre la sagesse? ou qui l'a fait descendre des nuées? Qui a traversé les mers pour la chercher, et qui l'a préférée à l'or? »
Après Baruch c'est Ezéchiel! Ezéchiel qui a sa grande vision des morts Ecoutez!
« En ce jour-là la main du Seigneur me toucha, sa voix me dit : « Lève-toi. » Je me levai, et, ravi en esprit, l'ange de Dieu me porta au milieu d'un champ tout couvert d'ossements de morts; et le Seigneur m'ayant fait tourner autour de tous ces os blancs et desséchés, me dit :
— « Fils de l'homme, crois-tu que tous ces ossements puissent reprendre la vie?
— « Seigneur, mon Dieu, vous le savez.
— « Prophétise sur eux, et dis à ces ossements : Ossements desséchés, « écoutez la parole du Seigneur. Il a dit : je vais vous ranimer, et vous « vivrez de nouveau; je vous rendrai des nerfs, et je vous recouvrirai « de chair; vous vous tiendrez debout, et vous reconnaîtrez que je suis « le Seigneur! »
« Je me mis à prophétiser pour obéir au Seigneur, et pendant que ma voix s'élevait sur les morts, voici tout à coup qu'un grand bruit retentit dans le champ : c'était celui que faisaient tous ces ossements qui se mouvaient, se cherchaient, se heurtaient, s'emboîtaient et reprenaient leur place ; puis les squelettes reprirent des nerfs et se revêtirent de chair et de peau. Mais ainsi revêtus ils demeuraient couchés et immobiles, car ils étaient encore inanimés.
« Le Seigneur me dit : « Fils de l'homme, prophétise encore, et dis « à l'esprit : Voici ce que commande le Seigneur :
« Esprit, viens du midi et du septentrion, du couchant et de l'aurore; « viens des quatre régions des vents, viens et souffle sur ces morts pour « les rendre à la vie. »
« Je prophétisai pour obéir au Seigneur, et à l'instant l'esprit entre dans tous ces os revêtus de chair, les anime, et les voilà qui se meuvent, qui se dressent, qui se lèvent et qui se tiennent debout sur leurs pieds, tous rangés dans le champ comme une grande armée!
« Alors le Seigneur me dit : « Fils de l'homme, tous ces os représentent « les enfants d'Israël : Nos os, disent-ils, sont desséchés, c'en est fait de