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LES DEUX FRERES

Ce qu'il y a de plus triste dans la vie, c'est de haïr.

Mais si la haine est déjà si désolante quand elle éclate entre des hommes qui sont étrangers les uns aux autres, combien elle est plus déplorable encore quand elle vient à se lever entre les deux frères !

Oh! alors, c'est une vraie malédiction du Ciel! Ceux qui sont nés d'une même mère, ceux qui ont grandi sous le même toit, ceux qui doivent avoir la même tombe de famille, n'ont en général qu'à laisser aller leurs cœurs pour s'aimer les uns les autres... Cependant, il arrive parfois qu'il y en a qui, non-seulement ne s'aiment pas, mais se détestent. Dieu avait mis à leur portée des délices, ils s'en font des peines, ils pouvaient se nourrir du miel de l'amitié, ils préfèrent l'amertume de la haine.

Oh! que je les plains!

J'ai connu une famille qui était grandement vénérée dans notre pays, et qui méritait bien de l'être, car elle y était comme une providence visible ; tous les riches, tous les grands l'honoraient; tous les pauvres, tous les malheureux la bénissaient. Certes, avec cela, il y avait de quoi se faire du bonheur. Eh bien! deux frères de cette maison s'étant mis à se haïr pendant leur enfance, et ayant laissé grandir leur haine, amenèrent dans la demeure où ils étaient nés, dans la demeure où la paix et l'union avaient régné si longtemps, le malheur, la tristesse et presque le désespoir.

Quand j'ai connu ces deux frères, ils étaient déjà sur l'âge; le temps, en amenant sur eux les années, leur avait comme à tous les hommes, enlevé de la force et de la santé, mais leur avait laissé au cœur leurs pensées de haine : ainsi, quelquefois vous voyez des arbres qu'un ouragan a dépouillés de toutes leurs feuilles, et le souffle de la tempête, qui leur a emporté toute leur verte parure, n'a pu faire tomber de leurs branches les chenilles qui s'y étaient attachées.

Quand un frère parlait de son frère, il ne se servait plus du nom qui lui avait été donné en baptême; ce nom, si souvent prononcé par leur père et leur mère, aurait pu rappeler des souvenirs de famille, et les hommes qui se font mauvais les redoutent; il disait : monsieur mon frère.

Des amis communs avaient cherché à éteindre cette haine que l'on ne pouvait guère s'expliquer; car ces deux frères étaient ce que le monde appelle des hommes d'honneur, et n'avaient que de bons procédés pour leurs semblables. Souvent je les ai vus s'émouvoir et s'attendrir quand on racontait devant eux de nobles dévouements ; souvent, quand on leur disait : Il y a là un malheureux qui souffre, je les ai vus se lever pour aller secourir cet inconnu. Ils avaient, comme vous le voyez, de la bienveillance pour

paoues. iog

tous, hors pour ceux qu'ils auraient dû aimer avant tous les autres... L3 'honneur s'arrangeait de cela; la religion, elle, le réprouvait; mais l'honneur c'était leur règle, et vous savez que l'honneur permet de haïr... ; que dis-je? Yhonneur fait bien plus : en certaines occasions, il ordonne de tuer.

V homme a créé l'honneur, Dieu créa la vertu'.

On le voit bien.

Si les deux frères dont je raconte l'histoire avaient écouté la voix de la religion, ils n'auraient pas laissé pousser et grandir dans leur âme cette inimitié qui, ainsi qu'une plante vénéneuse, a empoisonné leurs jours. Non, dès le premier instant où elle commençait, comme un mauvais grain, à germer dans leurs cœurs, ils l'auraient étouffée pour obéir à ces paroles des livres saints :

« Ne laisse pas le soleil se coucher sur la rancune que tu portes à ton frère. »

Mais quand on ne lit que les livres du monde, quand on ne recherche que ses lumières, quand on n'écoute que ses maximes, il y a grande chance que l'on s'égarera.

Comme pour fortifier encore davantage l'aversion entre ces deux hommes, les événements politiques de i8i5 survinrent; pour être plus assurés de ne se rencontrer jamais, et de pouvoir se détester davantage, les deux frères adoptèrent des drapeaux différents; l'un, l'aîné, salua avec enthousiasme la Restauration; le second se fit ultra bonapartiste.

Mettre une différence d'opinions politiques sur de la haine, c'est ieter de l'huile sur du feu, du vitriol sur une plaie.

Aussi, jamais leur animosité n'avait été si complète : c'était à réjouir l'enfer.

Le royaliste aurait pu sauver à son frère plusieurs vexations, et il ne le fit pas.

Au 20 mars, le bonapartiste aurait pu empêcher le bannissement de son frère aîné, et il le laissa exiler. Et quand ils agissaient ainsi, si des étrangers venaient à eux leur demander des services, ils avaient de l'obligeance pour eux; ils n'avaient mis hors de leur bienveillance que leur fraternité.

Auprès de ces deux êtres qui avaient juré de se détester toujours, Dieu avait -mis deux femmes qui gémissaient de cette cruelle désunion. Les deux belles-sœurs avaient reçu de leurs maris la défense de se voir, de se parler; quand elles venaient à se rencontrer dans un salon, elles se regardaient tristement et ne se disaient rien. Cependant elles se sentaient un grand attrait l'une pour l'autre; leurs jeunes enfants parfois aussi se trouvaient sur la même promenade, et leurs gouvernantes leur ayant dit : « Vous êtes cousins », ils avaient joué ensemble; et comme l'amitié va vite parmi les enfants, les cousins s'aimaient beaucoup.

Plus tard, quand l'âge de la première communion fut venu, les fils des deux frères allaient au catéchisme dans la même église, et là, le même prêtre, devant le même autel, leur répétait les paroles de l'apôtre, de saint Jean devenu vieux : « Mes enfants, mes enfants, aimez-vous les uns les autres. »

IÎO FETES CHRETIENNES.

L'amitié de ces jeunes garçons, qui avait commencé dans les jeux, se fortifiait ainsi à la voix de la religion : car de tous les commandements de Dieu, le plus facile à accomplir, c'est celui de s'aimer, surtout pour le jeune âge; car les rancunes n'ont pas encore eu le temps de pousser dans des cœurs si neufs. Les rancunes, ce sont les ronces, les épines de la vie; elles viennent plus tard dans les âmes que la rosée du Ciel n'humecte pas.

Un jour, un des enfants du comte de Chambrai (c'était le nom du frère aîné) tomba subitement très malade dans l'église où se faisaient les instructions de la première communion : tous ses jeunes camarades s'empressèrent de lui porter secours; mais parmi les plus effrayés de son mal, les plus affectueux dans leur^ soins, le prêtre distingua Anatole de Chambrai, fils du second frère.

Les querelles de famille percent au dehors; elles sont d'abord un malheur, puis elles deviennent un scandale. Le curé savait donc la longue et attristante division qui existait entre deux de ses paroissiens..., paroissiens, il faut le dire, qu'il ne voyait jamais dans son église.

Je l'ai dis en commençant cette histoire, leur religion à eux, c'était l'honneur tel que le monde l'a fait; et quand on se borne à ce culte-là, on

n'a besoin ni de prières ni d'autels S'ils envoyaient leurs fils aux

instructions religieuses, c'était à cause de l'usage, et parce que les mères des jeunes enfants auraient eu le cœur brisé de ne pas les voir chrétiens.

Anatole était venu au catéchisme avec son précepteur ; pendant que le prêtre faisait son instruction, il était survenu tout à coup un de ces orages comme on en voit souvent éclater sur Paris, alors que la pluie ne tombe plus par gouttes, mais par nappes; alors que les toits, que les maisons, que les portes, que les fenêtres, ne sont plus aperçus qu'à travers un voile d'eau; alors les ruisseaux des rues se font torrents et débordent; alors que les égoùts se font cascades et bruissent ; alors que les pavés disparaissent sous des flots noirs et puants; alors que les savoyards jettent des ponts de planches sur les eaux bourbeuses, et demandent un petit sou aux passants; alors que les fiacres deviennent rares, et que les cochers, se réjouissent sous le déluge!

Dans des circonstances semblables, c'est rendre un vrai service que de donner une place dans sa voiture. Anatole, voyant son cousin toujours aussi mal, offrit à la personne qui l'avait amené de le reconduire chez son père. Le curé fit un signe au domestique qui avait accompagné le jeune malade, d'accepter, car le bon prêtre savait que Dieu prend souvent les petits enfants comme des anges, pour réconcilier les hommes entre eux;

Ernest, toujours évanoui, fut porté dans la voiture, et, pendant le trajet de l'église à l'hôtel de son père, eut constamment la tête appuyée sur la poitrine d'Anatole, qui pleurait de le voir si pâle et si inanimé.

Quand ils arrivèrent chez le comte de Chambrai, ce fut une grande rumeur, un grand effroi dans toute la maison ; l'enfant était si faible, si changé, avait l'air d'être si près de la mort, que l'on ne fit attention qu'à lui, et l'on ne s'inquiéta d'abord aucunement de qui l'avait ramené ; ce ne fut que plus tard que le vieux domestique raconta qui avait offert sa voiture, et qui avait soigné avec tant d'affection son jeune maître.

PAQUES. IIÎ

Le fidèle serviteur, en donnant tous ces détails, les allongeait; il voulait que le père d'Ernest fût reconnaissant envers Anatole ; car il pensait que lorsqu'on remercie le fils on ne peut maudire le père.

Il y a un âge où le mal passe vite : l'enfance est comme la plante, qu'un souffle de l'orage courbe et fait pencher, mais que le plus petit rayon de soleil redresse et ravive. Au bout de quelques jours, Ernest put revenir aux instructions du curé.

La première communion des enfants approchait, et, suivant l'usage établi dans plusieurs de nos provinces, la veille de la grande et sainte journée, les familles des jeunes catéchumènes furent invités à se rassembler dans la chapelle des Trépassés, pour bénir, sur les ossements des aïeux, leurs fils et leurs filles.

Les mères d'Anatole et d'Ernest avaient employé auprès de leurs maris une si ingénieuse adresse, qu'elles parvinrent à les amener à cette imposante cérémonie.

Chacun des frères y vint, espérant bien n'y pas rencontrer son frère. Aussi, lorsque dans la foule des parents pauvres et riches qui avaient été conviés à la bénédiction, le comte de Chambrai reconnut son frère, son premier mouvement fut d'aller vers la porte pour sortir; pour s'en aller, il fut obligé de passer près du vieux prêtre, qui tenait en ce moment par la main le petit Anatole.

« Monsieur le comte, dit le prêtre, voici l'enfant qui a soigné avec tant de tendresse et d'affection M. Ernest, le jour où il nous a fait si grande peur par son évanouissement.

— Ah! je vous remercie bien, mon cher enfant, dit le comte en passant la main dans les cheveux bouclés d'Anatole, qu'il ne connaissait pas; je vous remercie d'avoir pris si bon soin de mon fils.

— Remercier n'est point assez, monsieur le comte, ajouta le curé; aujourd'hui, il faut bénir.

— Eh bien ! que Dieu vous donne beaucoup de bonheur, à vous, mon enfant, qui avez beaucoup de pitié pour ceux qui souffrent ! »

A ce moment, le frère du comte, qui avait vu la main fraternelle sur la tête de son fils, et qui venait d'entendre ce vœu de bonheur prononcé sur son enfant, sentit une émotion inconnue parcourir tout son être ; des pleurs lui vinrent aux yeux et tout son corps tremblai

Oh! alors, s'il se fût laissé aller à ce qui se passait en dedans de lui, il se fût élancé dans les bras de son frère... Mais le respect humain, mais cette honte, cette pusillanimité des âmes faibles le retint. Le respect humain, c'est un mur que l'enfer a élevé entre l'homme et la vertu; c'est une de ces bises glacées qui vont soufflant sur tous les sentiments généreux pour les faire périr.

Le respect humain, c'est la poltronnerie de l'âme, la lâcheté morale!

Ce jeune homme que vous voyez rester debout dans nos églises, et ne pas incliner son front aux moments les plus sacrés de nos mystères, savezvous ce qui l'empêche de tomber à genoux et d'adorer encore humblement le Dieu que sa mère lui avait appris à prier? le respect humain !

Cet autre qui craint d'être tendre et affectueux pour ses parents,

qui se défend d'être attentif pour la vieillesse, savez-vous ce qui empêche la tendresse qu'il a au fond de l'âme de se montrer au dehors? le respect humain !

Oh! alo'rs que Satan a répandu parmi les hommes la honte du bien, il a eu pour les intérêts de l'enfer une grande inspiration; en inventant le respect humain, il a jeté sur la terre ce qui étouffe le plus la vertu.

Les deux frères cédaient maintenant à cette maligne influence; la haine s'était usée, mais la crainte des propos du monde les faisait persister dans leur désunion : il y a des hommes qui s'imposent des sacrifices pour paraître bons, il y en a d'autres qui se font violence pour se donner les faux semblants de la méchanceté et de la rancune.

Le mal a son hypocrisie comme le bien; sans doute, c'est grande pitié! mais c'est comme cela.

La cérémonie de la bénédiction des enfants par leurs pères et leurs mères commença. C'était là, je vous l'assure, une solennelle chose à voir! Sous les dalles blanches et noires de la chapelle des Trépassés était le caveau ou Y enjeu de beaucoup des familles qui étaient là rassemblées; ainsi, bien de ces pères, bien de ces mères se trouvaient là entre les aïeux et leur postérité, entre le passé et l'avenir, et de plus, en face de Dieu.

Chaque enfant venait à son tour s'agenouiller devant son père et sa mère; et là, d'une voix émue, leur demandait pardon de ses désobéissances,

de ses paresses et de ses colères Alors les parents, étendant les mains

sur la tête de leurs fils et de leurs filles, disaient : Que Dieu vous bénisse comme nous vous bénissons !

Quand Ernest et Charles de Chambrai, tous les deux fils du comte, furent à genoux devant leur père, celui-ci, qui avait reconnu son frère dans la foule, et qui n'avait pu le voir sans être aussi profondément ému, se leva, et les deux mains étendues sur ses deux enfants, prononça ces paroles :

« Mes enfants, que Dieu vous bénisse comme je vous bénis, qu'il vous

donne des jours d'union et de bonheur Aimez- vous toujours tous

les deux... » Il ne put en dire davantage; les larmes que l'on avait vues dans ses yeux retombèrent sur son cœur et étouffèrent sa voix... Et le curé, qui avait une grande expérience des hommes, bénit Dieu en lui-même, car il voyait que les deux frères étaient sur le chemin de la réconciliation, et qu'ils y avaient été amenés par leurs enfants. Je l'ai écrit ailleurs : Dieu met souvent aux mains des enfants de grandes choses; les saintes Ecritures l'ont dit : l'orphelin sera puissant dans la main du Seigneur!

. Sans le respect humain, que j'ai maudit tout à l'heure, toute réminiscence de haine eût été effacée entre le comte et le vicomte de Chambrai; mais, malgré cet acheminement vers l'union, ils restaient encore divisés : seulement leur froideur avait diminué ; quand ils se rencontraient, ils ne se regardaient pas encore comme amis; mais du moins ce n'était plus comme ennemis qu'ils s'envisageaient.

Le père d'Anatole tomba très malade; son frère aîné envoya chaque jour savoir de ses nouvelles, et cessa d'exiger que ses fils ne parlassent plus à leurs cousins quand le hasard les faisait se trouver ensemble. Ce demi rapprochement suffisait au monde ; mais à Dieu, il fallait plus que cela.

Au milieu du sanctuaire, un chandelier tiiançulaire... (F. 63.)

FÊTES CIIR.

PAQUES. Il5

Le comte de Chambrai avait beaucoup vo}Tagé, avait séjourné longtemps à Rome, et avait rapporté d'Italie un grand goût pour la bonne musique... Lui qui n'était pas retourné clans une église depuis la première communion de son fils, pendant la semaine Sainte entra à Saint-Roch pour y entendre chanter le Stabai.

C'était là que Dieu l'attendait. Chacun a son moment marqué... Celui du comte était venu; l'harmonie amena la grâce dans son âme, comme un ange conduit un autre ange...

Ce chant, qui peint si bien les angoisses d'une mère, alla réveiller dans le cœur de l'homme du monde ce qui y était resté de bon; en écoutant les douleurs de Marie, il pensa à la douleur que sa mère, à lui, aurait éprouvée, si elle avait vu la haine qui s'était élevée entre ses deux fils... Et tout de suite, sous une inspiration du Ciel, il alla tomber aux pieds du prêtre qui avait instruit ses fils. Puis, se relevant du tribunal où l'on se réconcilie avec Dieu, avec son ennemi et avec soi-même, il courut chez son frère malade.

En le voyant entrer, le père d'Anatole lui dit : « Ah! mon frère, vous envoyez tous les jours savoir de mes nouvelles; cette marque de ressouvenir était déjà beaucoup; je n'osais espérer davantage.

— Mon ami, répondit le comte, avant Pâques, des politesses, c'était peut-être assez; mais après Pâques, il faut mieux que cela. Aussi je vous apporte tout l'amour d'un frère. »

J'ai raconté tout au long cette histoire vraie, pour prouver qu'il y a autre chose dans nos fêtes que des cérémonies, des cierges et de l'encens. Les enseignements qu'elles donnent améliorent et purifient les âmes, comme leur poésie élève l'esprit. Elles ne répandent pas seulement des fleurs sur le temps qui nous est accordé; elles font encore pousser des fruits pour l'éternité.

Annonciation de la Sainte Vierge

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