‹ Tableau poetique des fetes chretiennesChapitre 26 sur 47 · L ANNONCIATION. I · texte numérisé non relu

L ANNONCIATION. I

Laissons parler l'historien inspiré de cet événement adorable (1).

« En ces jours, Dieu envoya l'ange Gabriel en une ville de Galilée appelée Nazareth, à une Vierge qui était mariée à un homme de la maison de David, nommé Joseph, et cette Vierge s'appelait Marie. L'ange étant entré où elle était, lui dit : « Je vous salue, ô pleine de grâce, le Seigneur est avec vous; vous êtes bénie entre les femmes. » Elle fut troublée en l'entendant parler ainsi, et elle était en peine de ce que voulait dire ce salut. Lrange lui dit : Ne craignez point, Marie, car vous avez trouvé grâce devant Dieu. Vous deviendrez enceinte, et vous mettrez au monde un fils à qui vous donnerez le nom de Jésus. Il sera grand et sera appelé le Fils du Très-Haut. Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David, son père. Il régnera éternellement sur la maison de Jacob, et son règne n'aura point de fin. Alors Marie dit à l'ange : Comment cela se fera-t-il, car je ne connais point d'homme? L'ange lui répondit : Le Saint-Esprit descendra sur vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre. C'est pour cela que le fruit saint qui naîtra de vous sera appelé le Fils de Dieu. Voilà même qu'Elisabeth, votre cousine, est devenue enceinte d'un fils dans sa vieillesse, et celle qu'on appelait stérile est à présent dans son sixième mois, car il n'y a rien d'impossible à Dieu. Marie dit alors : Je suis la servante du Seigneur, que votre parole s'accomplisse en moi. Et l'ange disparut. »

Après ce récit si sublime d'une part, si simple, si naïf, si poétique et si plein de fraîcheur de l'autre, oserons-nous nous permettre de jeter quelques réflexions, de hasarder un commentaire, ou, pour parler plus juste, de respirer, de savourer le parfum qu'exhale ce passage, un des plus beaux des livres saints?

Avançons dans ces régions poétiques et saintes à la suite de saint Bernard et de Bossuet, ce génie qui nous a laissé les Elévations bien nommées, car après les auteurs inspirés, nul ne s'est élevé si haut.

Au sixième mois de la grossesse d'Elisabeth, l'ange Gabriel fut envoyé dans une ville de Galilée, nommée "Nazareth, à une Vierge qu'un homme appelé Joseph, de la maison de David, avait épousée, et le nom de la Vierge était Marie.

« (2) Dès que nous voyons l'ange saint Gabriel envoyé, nous devons attendre quelque excellente nouvelle sur la venue du Messie. Lorsque Dieu voulut apprendre à Daniel, homme de désirs, l'arrivée prochaine du Saint des saints, le même ange fut dépêché vers ce saint prophète. » Il venait de l'être tout récemment vers Zacharie pour lui promettre l'enfantement du précurseur.

Ici, l'auteur de l'ambassade, c'est Dieu même, le Roi des rois, le Seigneur des seigneurs, l'Eternel, le Tout-Puissant, l'Invincible, le Dieu des dieux.

L'envoyé ce n'est pas un homme de poussière et de cendre; ce ne serait pas a??cz de l'âme d'un patriarche ou d'un prophète : non, l'innocent

(1) Luc. I, 26.

(2) Bossuet, Elcva'iôn, 12e semaine, ire élévation.

Abel,le fidèle d'Abraham, le chaste et vertueux Joseph, Daniel, si rempli de sagesse, ne seront pas ici les élus du Très-Haut. Il lui faut un des princes de sa céleste cour, un des assistants de son trône, un des premiers esprits de la première des hiérarchies.

Et ce n'est pas à Athènes la savante, à Corinthe la magnifique, à Rome la maîtresse et la reine du monde, ce n'est ni dans la Grèce, si célèbre par ses exploits, ses sciences et ses arts, ni dans la belle Italie, ce (i)ce n'est pas dans Jérusalem la ville royale, ni dans le temple qui en faisait la grandeur, ni dans le sanctuaire qui en est la partie la plus sacrée, ni parmi les exercices les plus saints d'une fonction toute divine, ni à une princesse assise sur un trône "que ce saint Ange est envoyé. C'est dans une ville de Galilée, province des moins estimées, dans une petite ville dont le nom est à peine connu. C'est à l'épouse d'un homme qui, comme elle, était à la vérité de la famille royale, mais réduit à un métier mécanique; c'est aune femme qui, d'après l'ancienne tradition, gagnait, comme son mari, sa vie par son travail », et qui, vivant dans l'obscurité, ne s'occupait qu'à plaire à Dieu et à orner son âme.

Et le nom de cette Vierge était Marie... Marie, nom vénéré et le plus vénérable parmi les noms des créatures! Marie, nom mille fois doux aux lèvres et bien plus doux encore au cœur! Marie, nom que bénissent et le ciel et la terre ; nom qu'aime l'innocence et qu'aime aussi le repentir : salut à toi! salut à toi! Sois mon guide dans mes voyages et mon étoile sur la mer; sois un baume pour mes blessures et un appui pour ma faiblesse.

Le messager divin entre, et paraît soudain aux regards de la Vierge dans le lieu le plus retiré de sa modeste demeure, et où dit saint Ambroise, il n'y avait qu'un ange qui pût avoir accès : hospitium salis angelis pervium.

Marie priait alors, si l'on en croit les traditions de la peinture, qui nous la montrent en oraison quand l'archange lui apparaît. Ainsi, c'est dans la prière que la grâce se répand en nous et que le Ciel parle le mieux à nos cœurs.

Et l'ange dit à la Vierge : Je vous salue, pleine de grâce, très agréable à Dieu et remplie de ses dons; le Seigneur est avec vous, et vous êtes bénie par-dessus toutes les femmes. Quel langage respectueux ! quelle humble salutation! quels éloges magnifiques! Sara sous la tente de Mambré, Agar dans le désert de Sur, avaient, elles aussi, vu des anges ; mais qu'il y a loin de ces visites aux marques de respect que Gabriel donne à Marie : Je vous salue, pleine de grâce, riche de mille dons, belle de toutes les vertus; je vous salue, perle terrestre, rose mystique, chef-d'œuvre du Très-Haut, merveille de la création. Dieu même est avec vous, il habite dans votre cœur, il y fait ses délices; vous êtes son sanctuaire, son temple bien-aimé, vous êtes et vous serez éternellement bénie entre toutes les femmes, entre toutes les créatures du ciel et de la terre.

Oh! combien de fois ces paroles ont été répétées depuis! combien de fois elles sont montées comme un parfum de suave odeur vers le trône royal sur lequel Marie est assise auprès de l'Eternel! que de lèvres elles ont

(i; Bjssuet, Elévation, 12e semaine, ire élévation.

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sanctifiées, et que de cœurs elles ont délicieusement émus! Oui, oui, Marie est bénie entre toutes les femmes et par-dessus toutes les femmes. Jamais femme n'a reçu ni ne recevra des honneurs qui approchent de ceux dont se voit et se verra éternellement comblée l'humble Vierge de Nazareth. Ah! puissent mes hommages arriver aussi jusqu'à elle! Poètes, peintres, sculpteurs, voilà le beau idéal de la virginité, de la maternité, le beau idéal de la femme, le tvpe parfait et divin de la beauté créée. C'est elle que Raphaël, c'est elle que Michel-Ange ont méditée et contemplée avec le génie de la foi. Méditez-la aussi et prenez vos blocs de marbre, vos toiles et votre lyre. L'étude de la Vierge a enfanté des chefs-d'œuvre, et en enfantera encore jusqu'à la fin des siècles. Ce sujet est inépuisable.

A la vue de l'archange et au son de sa voix, Marie se trouble, et ce trouble, remarque encore saint Ambroise, ne venait pas de ce qu'un ange lui apparaissait, car nul doute qu'elle n'eût avec le Ciel un commerce intime et suivi par l'entremise des esprits bienheureux ; nul doute qu'elle ne vît bien mieux encore que Jacob ces célestes esprits et monter et descendre par l'échelle mystérieuse; mais le trouble de Marie vient de ce que l'archange a revêtu une forme humaine.

Les paroles flatteuses qu'elle entend augmentent encore ces alarmes. Elle sait que les louanges sont l'appât séducteur et l'amorce perfide que le crime jette à l'innocence.

Marie garde un profond silence et réfléchit à la nature de cette salutation. Que de leçons dans ce silence ! Vierges pures, femmes chastes, méditez-les.

L'ange devait, sans plus de délai, calmer ces vives inquiétudes, et il laisse aussitôt tomber ces paroles rassurantes : Ne craignes point, Marie, vous avez trouvé grâce devant le Seigneur. Le nom de Dieu la rassure et dissipe ses craintes. L'archange Gabriel ajoute : Vous concevrez dans votre sein, et vous enfanterez un fils auquel vous donnerez le nom de Jésus, de Sauveur.

Ecoutons les magnifiques destinées de ce fils dont Marie doit être la mère :

II sera grand (1), non pas d'une grandeur d'emprunt ni d'une grandeur de circonstance, mais d'une grandeur qui lui est propre, d'une grandeur éternelle, de la grandeur qui convient, qui appartient au Fils unique, au Fils par nature du Très-Haut. Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David, son père; il régnera éternellement sur la maison de Jacob, et son règne n'aura point de fin.

La grande part qu'eut Marie dans ce mystère a fait donner généralement à la fête qui en consacre la mémoire le nom à! Annonciation de la bienheureuse vierge Marie, comme à la fête du 2 février on donne ordinairement et de préférence celui de Purification de la Sainte Vierge, l'Eglise montrant par là combien lui est cher tout ce qui se rattache immédiatement à la gloire, au culte personnel et aux sublimes privilèges de la Mère admirable.

Aussi, dès le cinquième siècle, époque où elle parait avoir été instituée,

(1) 2e élévation.

elle portait le nom d'Annonciation, ou de Fête de la bienheureuse Vierge, fête par excellence, fête même unique alors.

« C'est ainsi, dit Baillet (i), que, quoique ce fut proprement la fête de la conception de Jésus-Christ, on s'accoutumait insensiblement à la regarder comme particulièrement consacrée à la Sainte Vierge... Et on tournait à l'honneur de la Sainte Vierge le culte dont on honorait le moment auquel elle avait reçu la députation de l'ange et conçu Jésus-Christ... Aussi cette fête, que les Grecs appelaient Evangélisme, c'est-à-dire Annonciation, était regardée, dès le septième siècle, comme la fête particulière de la maternité de la Vierge. »

Cependant elle "est aussi nommée, dans quelques liturgies, Fête de V Incarnation du Verbe ou de la Conception de Jésus-Christ.

A ce titre, la fête dont nous parlons est la première des fêtes chrétiennes dans l'ordre des événements, et la première aussi, selon nous, par la majesté du mystère qu'elle honore. Toutes les autres fêtes, tous les autres mystères de la Rédemption, ne sont que la conséquence de l'Incarnation : l'Incarnation est la source; le reste en découle.

Aussi regrettons-nous que, par suite du concordat, elle ne soit plus en France fête d'obligation. C'est la fête de la réhabilitation et de la divinisation, pour ainsi parler, de la nature humaine; c'est l'exaltation de l'humanité; c'est son triomphe sur le péché, sur la mort et sur l'enfer; c'est l'élévation de notre moralité au-dessus des anges mêmes, et jusque sur le trône de la Divinité ; ce sont les noces de la terre; c'est l'union mystique de notre humanité avec le Verbe; c'est la prise de possession du royaume de ce monde par Jésus-Christ, roi éternel; ce devrait être, en un mot, la fête de la terre entière.

Voici la prose que chante l'Eglise quand l'Annonciation tombant dans la semaine Sainte, est remise au lundi, lendemain de Quasimodo.

Alors cette prose se mêle aux triomphants Alléluia!

« Cessons de soupirer et de verser des larmes ; ce jour apporte aux malheureux mortels la plus heureuse nouvelle.

« Le crime d'un seul nous a tous fait tomber ; et pour nous relever de notre chute, le Fils du Très-Haut veut descendre du ciel.

« Une vierge est choisie pour être sa mère, et l'ange du Seigneur vient lui annoncer le mystère de notre salut.

« O la plus heureuse de toutes les femmes, vierge sans tâche, recevez dans votre sein un Dieu qui veut naître de vous.

« Pour sauver l'homme, le Verbe, que le Père engendre avant tous les temps, se revêt aujourd'hui d'un corps mortel.

« Il l'offrira en sacrifice pour nous racheter, et tout son sang répandu pour nous sera le prix de notre rançon.

« Malheureux exilé, loin de ma patrie, j'errai çà et là, sans avoir de chemin qui me fît retrouver le séjour du bonheur.

« Le Seigneur vient dans le lieu de mon exil; lui-même il est le terme de ma félicité, et il en sera la voie : en la suivant, puis-je m'égarer ?

(i) Les Vies des Saints, III, 3i6.

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