LE ROI FORT, LE ROI IMMORTEL
Et quand ces portes éternelles se sont ouvertes, quelles splendeurs, plus éclatantes que des millions de soleils, ont dû se répandre au dehors! Tous ces mondes que nous voyons briller au firmament comme des paillettes d'or, et ceux que la main de Dieu a semés dans l'espace, mais que la distance dérobe à notre vue, auront rayonné d'un éclat inconnu !
Ouvrez, ouvrez les portes éternelles; le Roi de gloire ne vient pas seul : il vient avec les captifs qu'il a délivrés des limbes, les âmes des justes et des patriarches!
Ouvrez- vous, ouvrez- vous, ô portes éternelles!.... Ecoutez les chants de l'Eglise :
« Quel est l'ange à qui le Seigneur ait jamais dit : Asseyez-vous à ma droite, jusqu'à ce que j'aie mis vos ennemis sous vos pieds?
« Celui qui est descendu du ciel est le même qui est monté au-dessus de tous les cieux.
« Il nous a, le premier, tracé une voie nouvelle; il a déchiré le voile du temple, et nous avons vu le Saint des saints.
« Vous avez achevé votre œuvre, ô Seigneur! Vous avez triomphé de la mort, et maintenant vous allez reprendre possession de la gloire du ciel, gloire dont vous vous étiez dépouillé pour nous.
« Déjà bien élevé au-dessus de la terre, vous nous regardez encore; vous voyez à votre suite les justes que vous avez rachetés, que vous avez fait sortir de leur sombre prison. »
Tout l'office du jour de l'Ascension n'est qu'un chant de triomphe. Et dans les hymnes, et dans les versets et dans les antiennes, la pensée du rachat des captifs revient souvent.
C'est cette pensée qui avait fait établir à Rouen un magnifique privilège. Chaque année, au jour de l'Ascension, le chapitre de Notre-Dame avait droit de délivrer un captif; comme Notre-Seigneur était descendu aux limbes pour en emmener les justes, qui depuis si longtemps y attendaient
sa venue; de même un prêtre de la vieille Eglise avait droit de descendre dans les cachots les plus profonds et les plus sombres, et d'y choisir parmi les condamnés à mort, un criminel, pour lui rendre à la fois l'innocence et la vie.
Et ce beau privilège, c'était en mémoire d'un condamné à mort que saint Romain avait mené avec lui pour se saisir d'un monstre horrible que le peuple appelait Gargouille, et qui répandait l'épouvante et la mort sous les murs de Rouen.
Le prisonnier qui avait accompagné le saint évêque jusqu'auprès de la caverne du dragon, eut peur et voulut fuir quand il vit la bête hideuse; mais le serviteur 4e Dieu, par un signe de croix, adoucit le terrible monstre, et, l'ayant attaché avec son étole, dit au criminel : « Ne crains rien, et amène à la ville le monstre qui a fait tant de peur à ses habitants ; » et, comme le saint l'avait dit, la gargouille, liée par le cou avec l'étole, ne fit aucune résistance, et, conduite par le prisonnier, vint pousser son dernier rugissement aux portes de la cité normande. Du moins, c'est ainsi que le dit l'ancienne tradition populaire.
C'est en ressouvenir de la liberté rendue au captif qui avait aidé à délivrer le pays, que le privilège de la fierté ou de la châsse de saint Romain a été établi dès le temps de Dagobert.
Bien des rois ont confirmé au chapitre de Notre-Dame de Rouen le droit de délivrer, au Jour de l'Ascension, un criminel condamné à mort; et puisque je viens d'écrire sur cette grande fête, je redirai l'histoire d'un de ces criminels, que les reliques de saint Romain ont arraché à l'échafaud et ont rendu au monde.
Les jours de Rogations étaient venus, et la ville de Rouen était déjà en émotion; beaucoup de grands criminels avaient, pendant le cours de l'année, été amenés dans les prisons de la ville, et le peuple se demandait : Qui délivrer a-t-on cette année?
La foule s'était assemblée sur la place Notre-Dame; là, il y avait des hommes de toutes les classes, des clercs, des savants, des marchands et des ouvriers du port ; tout le monde attendait la sortie des chanoines qui devaient aller faire leur choix dans les geôles, et pendant leur absence, quelques-uns (les plus savants) s'indignaient de ce qu'un sieur le Bouthélier eût attaqué l'origine du privilège de la fierté de saint Romain, le grand patron du pays ; et l'on répétait que le livre impie aurait dû être brûlé par la main
du bourreau Tout à coup les grandes portes de la cathédrale s'ouvrirent,
et quatre chanoines revêtus de leurs surplis, du camail, et portant Taumusse fourrée d'hermine au bras, escortés jusque sous le porche par leurs frères du chapitre, se montrèrent sur le parvis,
A leur aspect, les conversations cessèrent, et les passants découvrirent leurs fronts, par respect pour les hommes de Dieu, messagers de miséricorde; car c'étaient les quatre dépîiiés que le vénérable chapitre de Notre-Dame envoyait en cour de parlement, en cour des aides et vers le bailliage et le siège présidial de Rouen, insinuer et notifier le susdit privilège, à ce que depuis ce jour-là, jusqu'à ce qu'il ait eu son effet, on n'exécute et on ne transfère hors des prisons aucun criminel.
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Or, comme on peut le penser, les vénérables membres du chapitre tenaient à grand honneur de faire partie de cette députation; car c'était une douce et haute mission que d'aller ainsi faire ouvrir les prisons, les geôles et les cachots, pour y racheter de la honte et de la mort de malheureux coupables; en quelque sorte, c'était empiéter sur les droits des anges, qui aussi descendent du ciel dans les prisons du purgatoire, pour y délivrer des âmes pardonnées.
Quand les quatre chanoines furent sur la place, se rendant vers le palais, les hommes de la confrérie de Jésus Maria se remirent à causer entre eux du choix que le chapitre avait fait cette année-là... Alors, c'était déjà à peu près comme aujourd'hui; on parvenait rarement à contenter tout le monde, et l'on se permettait des observations, des remarques, des critiques, que la charité ne dictait pas toujours.
« Regardez donc, dit un savant clerc, regardez donc Anselme
le voilà de la députation; si jeune, qu'a-t-il fait pour mériter un si insigne honneur?
— Il a été si malheureux que quelques compensations lui sont bien dues.
— Si tous ceux qui ont beaucoup souffert avaient droit d'être chargés du message miséricordieux, la députation serait nombreuse.
— Je le sais; mais Anselme, si l'on mettait le malheur au concours, remporterait encore le prix : parmi tous les hommes qui ont pleuré des larmes bien amères, je n'en connais pas un qui ait été aussi abreuvé de douleurs que lui; aussi voyez comme son front de trente ans est déjà sévère; il n'a pas encore une ride, et l'on y voit le sceau du chagrin; ses grands yeux noirs n'ont plus de regards que pour le ciel; ses joues n'ont plus de
couleurs, et ses lèvres plus de sourire Il ne peut, il ne veut pas se
consoler, parce que sa mère n'est plus.
— Eh! mais, peu d'entre nous, à notre âge, ont eu le bonheur de conserver leur mère, et nous avons presque tous eu à répandre les mêmes larmes qu'Anselme,
— Oh! vous vous trompez : le temps, la maladie nous ont enlevé celle
qui nous avait donné la vie ; mais lui, pauvre jeune homme, alors il avait
quinze ans; un soir, il était seul assis avec sa mère au foyer du manoir héréditaire..., c'était pendant les dernières journées d'automne; et, pour distraire la veuve des longues soirées solitaires, le jeune garçon lisait à sa mère de vieilles légendes toutes remplies de faits merveilleux. Cette nuit là, la lune brillait au ciel, mais des nuages noirs et épais venaient souvent à passer sur son disque d'argent.... Et dans la cour, le chien de garde, accroupi auprès de sa loge, regardait l'astre pâle, et lui hurlait d'une lugubre manière
C'était triste à entendre; aussi la veuve dit à son fils : « Anselme, fais taire Philos, ses gémissements me font mal. »
Le jeune homme sortit, gronda le chien.
Il y eut un instant de silence ; mais quand Anselme fut de retour auprès de sa mère, Philos recommença ses lamentables hurlements.
« Bien sûr, cette nuit, il mourra quelqu'un non loin d'ici, dit la bonne dame. Philos sent la mort dans le voisinage.... »
Pauvre femme, elle ne se trompait pas : cette nuit même des meurtriers s'introduisirent dans sa maison, et ayant attaché Anselme à une des colonnes de son lit, massacrèrent sa mère sous ses yeux, sa mère qu'il aimait tant, sa mère qui l'appelait et qu'il ne pouvait secourir!.... Pareil spectacle a jeté sur sa jeunesse et sur toute sa vie un deuil qui ne s'usera jamais.... S'il n'était venu se réfugier à l'ombre de la croix, il serait déjà mort....; mais dans le sanctuaire il a trouvé tant de calme et tant d'abri, que sa vie y dure encore ... C'est comme la petite flamme d'une lampe qui continue à brûler devant l'autel, mais qui s'éteindrait tout de suite si on la portait seulement un instant au dehors.
Les vénérables d discrets chanoines ont donc bien fait de nommer un si bon jeune homme membre de la députation du Pardon; à qui il reste si peu de jours, il faut tâcher d'en donner quelques-uns de bons.... Avant de quitter la terre, il faut qu'il en connaisse la plus grande joie, celle de porter l'espérance à qui n'en a plus, celle de redonner la vie à qui va mourir ! Agir ainsi, c'est par avance lui faire goûter les délices du ciel
Quand furent venus les trois jours des Rogations, Anselme et un autre chanoine, accompagnés du greffier du chapitre et de deux chapelains, tous en habits d'église, allèrent dans les prisons de la ville et des faubourgs, pour voir et entendre les criminels prétendant au privilège.
Oh! c'était un attendrissant spectacle que de voir les messagers de miséricorde et d'espérance entrer sous les voûtes obscures et abaissées des cachots! Dès que dans ces régions souterraines le bruit de leurs pas se faisait seulement entendre, alors un autre bruit s'élevait ; c'était celui des fers de tous ces criminels qui abandonnaient la paille fétide de leur couche,
pour venir voir les deux prêtres et leur crier : « Moi! moi! ayez pitié
de moi!.... délivrez-moi!. . Au nom de saint Romain, sauvez-moi! » Alors, malgré la beauté du privilège, on se trouvait pauvre en merci; car il n'y avait qu'un pardon à accorder, et plusieurs criminels étaient là!
Anselme et son compagnon, après être descendus dans les cachots les plus noirs, après avoir interrogé les hommes les plus flétris de honte et les plus rougis de sang, se demandèrent : « Qui choisirons-nous? » Entre tant de crimes, ils hésitaient.
A la fin, leurs pensées s'arrêtèrent sur un meurtrier qui avait nom Main-de-Fer. Dans les prisons, ce malfaiteur de haute stature et de formes athlétiques trouvait toujours comme des égards de la part de ses camarades de geôle; aucun ne voulait lui disputer la prééminence du vol, du brigandage et du meurtre. Toutes les fois que, sous les sombres voûtes, les condamnés se racontaient leurs faits et leurs gestes, Main-de-Fer laissait les autres bien loin derrière lui....; tous les récits pâlissaient devant les siens....
Le troisième jour des Rogations, quand les deux prêtres députés du chapitre furent descendus tout au fond de la Tour des Normands, là, auprès d'eux, tous les criminels se pressent, car c'est le dernier jour, et vous figurez-vous, autour de ces deux messagers de la miséricorde, ce cercle d'hommes à visages jaunes et pâles, à longues barbes, à la chevelure hérissée, aux regards à la fois terribles et suppliants? Voyez-vous
Salviati renlra dans sa demeure comme un Hon qui retourne à son antre. (P. 84J
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