‹ Tableau poetique des fetes chretiennesChapitre 35 sur 47 · L ASCENSION · texte numérisé non relu

L ASCENSION

le blanc de tous ces yeux dans les ombres que les torches portées par les aides du geôlier ne peuvent dissiper? la lueur rougeàtre de ces flambeaux tombe sur le fer des chaînes, des carcans et des menottes; elle fait aussi apercevoir à Anselme un prisonnier qui ne s'est point levé pour venir implorer, et qui est resté dans son coin de cachot, comme si merci et pitié n'étaient point faites pour lui.

« Quel est celui-là? demanda Anselme au porte-clefs.

— Celui-là, répondit le guichetier, c'est Main-de-Fer.

— Pourquoi n'est-il pas venu avec les autres?

— Ah! il v a quelques jours qu'il serait bien venu à vous, vénérable seigneur, et qu'il vous aurait dit des paroles si bien tournées qu'il vous aurait tout de suite décidé à lui accorder le privilège de la fierté; mais aujourd'hui il ne se lèvera pas, il est dans un désespoir aussi sombre que cette prison, quand je n'y- descends pas de la lumière.

— Je m'en vais l'interroger.

— Il ne mérite ni pitié ni pardon, murmurèrent à voix basse les autres criminels. Choisissez parmi nous celui que vous voulez délivrer; mais n'allez pas vers Main-de-Fer.

— Que dites-vous de moi? s'écria d'une voix de tonnerre celui dont on venait de prononcer le nom; que dites-vous de moi? »

Et la frayeur que la voix de cet homme porta parmi ces hardis malfaiteurs fut telle, que pas un d'eux n'osa répondre.

Mais Anselme était déjà auprès de sa paille, et penché sur lui, l'interrogeait et lui disait : « Pourquoi ne demandez-vous pas que grâce vous soit faite au nom du grand saint Romain?

— Parce que je n'ai que faire de la vie.

— Vous avez tort, mon frère, il n'est permis à aucun homme de rejeter la vie : à celui qui n'a point failli, elle est bonne pour qu'il répande autour de lui l'exemple de la vertu; à celui qui a été criminel, elle est bonne pour qu'il ait le temps de se repentir.

— Se repentir! il est quelquefois trop tard.

— Jamais.

— Moi, je vous dis qu'il est trop tard.... S'il vivait encore..., à la bonne heure! ah! s'il vivait encore!...

— Qui?

• — Mon fils ! . . . voyez-vous là, sur la muraille, cette tache rouge? c'est son sang qui l'a faite!... Bon et brave garçon..., je lui avais enseigné trop de courage. .; il n'a pas eu peur de cinq de ces misérables-là; avec leurs fers et leurs chaînes ils se sont battus l'autre jour, et Maclou est tombé... Il ne serait pas tombé s'il s'était battu seul à seul... Mais que voulez-vous?.... ils étaient cinq contre lui... Cinq! les lâches !... Et moi, attaché étroitement à cette muraille, retenu par ces gros anneaux de fer, je n'ai pu désenchaîner mes bras pour défendre mon jeune garçon; je n'ai pu rompre mes entraves pour briser le crâne des meurtriers de mon fils! O tortures de l'enfer! ô épouvantables tourments! ô inutile rage!... vous ne savez pas..., non, vous ne pouvez pas savoir ce que c'est que voir tuer, massacrer ce qu'on aime, et d'être comme moi lié et garrotté!

— Oh! je le sais, je le sais, dit Anselme » ; et des larmes lui vinrent aux yeux; le souvenir de la mort de sa mère lui transperça le cœur... Et, chose étrange ! il se prit tout à coup d'intérêt pour le criminel qui regrettait si énergiquement son fils.

L'autre messager du chapitre ne fut pas longtemps avant de partager le désir de sauver le père de Maclou, et, de retour parmi leurs vénérables confrères, ils firent un rapport qui fut adopté.

« Plus Main-de-Fer avait été criminel, plus le pardon de la fierté serait éclatant... Il était bon et salutaire de montrer aux hommes que la bonté divine a plus de miséricordes que la perversité humaine n'a de crimes... » Ainsi parlait Anselme.

Il retourna plusieurs fois à la Tour des Normands; Main-de-Fer avait été mis dans un cachot moins sombre, et là, il était seul avec le prêtre du Dieu

qui pardonne et qui commande de porter la vie avec toutes ses peines

Enfin le jour, le grand jour de l'Ascension était venu. Du fond de la prison, dès l'aube du jour, celui que la justice de ce monde avait condamné à mourir put entendre les grandes volées, les joyeuses sonneries de deux cents églises de la cité des Fontaines et des maisons de bois; ces cloches lui disaient : Tu vas vivre, vivre en liberté, vivre pur; car le repentir, c'est la seconde innocence des hommes.

Anselme, dont la belle figure avait, comme je l'ai dit, une expression habituelle de rêverie et de tristesse, rayonnait ce jour-là d'une joie sainte... Avec son blanc vêtement et son étole de drap d'or, avec ses beaux cheveux tombant en boucles d'ébène autour de son cou, avec son doux sourire, le jeune prêtre semblait un ange chargé par le Très-Haut d'un message de paix et d'espérance. Avant le jour, il sortit donc de chez lui, et, tout en hâtant ses pas vers la geôle, il pensait à ce monde souterrain, à ces habitants des cachots, dont les hommes heureux s'enquièrent si rarement.

Il se répétait : Que la vie doit être triste sous ces sombres voûtes ! Ah ! pour savoir ce que vaut un souffle d'air, ou un rayon de soleil, il faut être une seule fois descendu dans ces obscures régions! Et puis, ce qui doit être cent fois plus lourd que cette atmosphère épaisse, cent fois plus noir que cette obscurité, c'est la conscience de ces criminels, qui sont tous là comme assis à l'ombre dé la mort, avec les souvenirs de leur vie!

Mais, se disait encore Anselme, il y a entre les murailles d'une prison quelqu'un qui doit être presque aussi à plaindre que ceux qui y sont enchaînés : c'est le geôlier. Oh! que ce pain que l'on gagne à surveiller les douleurs, que ce pain que l'on trempe dans les larmes d'autrui, doit être amer !

Ainsi, sur son chemin de la cathédrale à la Tour des Normands, se parlait au dedans de lui le messager du chapitre... Sa marche avait été rapide; on a comme des ailes quand on porte un message de bonheur.

' Déjà, devant le prêtre, les lourdes portes ont crié sur leurs gonds, et se sont refermées avec fracas derrière lui...

Main-de-Fer a entendu le bruit de ses pas et de ceux du guichetier, et, à la lueur qu'il aperçoit comme une raie rouge au-dessus de la porte, il sent son cœur battre fortement, car c'est la vie qui lui vient, qui lui vient du ciel.

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