‹ Tableau poetique des fetes chretiennesChapitre 40 sur 47 · LA FÊTE ET LA MALADE · texte numérisé non relu

LA FÊTE ET LA MALADE

Ce n'était partout que fraîcheur et verdure, et, pour parler le langage de la Bible, la terre s'était parée de fleurs, comme une fiancée qui attend son bien-aimé...

C'était le mois de mai, avec ses premiers ciels bleus et ses premiers bouquets d'ébéniers et de lilas! c'étaient des jours qu'on aurait crus faits pour la joie et les plaisirs, et, cependant, ces ciels d'un si bel azur s'étendaient au-dessus d'une maison où languissait la souffrance, et ces lilas et ces ébéniers balançaient leurs grappes parfumées sous les fenêtres d'une pauvre fille qui se mourait. Oh! qu'il en est souvent ainsi dans la vie! Que de fois des apparences de bonheur tout à côté du chagrin! que de fois des sourires pour cacher des larmes ! . .

A l'entour de la maison où Malcy se mourait, j'aurais voulu que les arbres fussent restés tristes et dépouillés, commependant l'hiver... Je trouvais que ces plantes qui avaient repris leurs feuilles, que ces fleurs qui s'épanouissaient si près d'une moribonde, avaient quelque chose de faux et de trompeur... Elles étaient pour moi comme ces hommes qui donnent des espérances, alors qu'il n'y a plus rien à espérer.

En vérité, j'avais tort de m'irriter ainsi et d'en vouloir au ciel de sa sérénité; car il ne s'étendait pas seulement sur la maison où il y avait des souffrances, des craintes et des larmes, mais il couvrait encore toute la contrée, et là, n'y avait-il pas des naissances, des baptêmes, des fiançailles et des fêtes ?

Que voulez-vous? voilà comme nous sommes; nous ne voyons, nous ne jugeons guère qu'à travers nos impressions du moment, et de la sorte nous nous faisons exclusifs.

Depuis bien des mois, Malcy n'était sortie de sa chambre, où, pendant la froide saison, l'avait retenue une grande faiblesse. Le mal avait fait de rapides progrès au dernier automne. Elle avait commencé à tousser, et maintenant on ne pouvait plus arrêter les crachements de sang..., et maintenant ses yeux étaient plus animés, plus doux qu'ils n'avaient jamais été; et maintenant ses joues n'avaient plus de pâleur ; et maintenant elle parlait de iêtes et de parties de plaisirs, de voyages et de parures, bien plus qu'elle n'avait jamais fait.

Connaissez-vous quelque chose qui aille mieux au cœur pour le torturer, que ces paroles, que ces projets de malades, pour ceux qui les écoutent, et qui savent que la mort est sous ces plans de bonheur et de joie?

En vérité, je sais par expérience bien des choses poignantes ; mais de plus poignantes que celle-là, je n'en connais pas.

La pauvre Malcy avait entendu les joyeuses sonneries de l'église..., et, toute faible et pâle, elle s'était approchée de la fenêtre pour voir passer la procession des Rogations.

En ces saintes cérémonies, l'Eglise demande à Dieu de bénir les plantes, les fruits et les biens de la terre ; Malcy, venue sur le chemin de la procès-

sion, semblait une fleur étiolée et souffrante, qui voulait avoir sa part de bénédiction.

La maison de sa mère était hors du village et assez loin de l'église. La jeune fille regardait du côté du chemin que les prêtres et les fidèles devaient suivre. Comme le temps était doux, quoique gris et sans soleil, la vieille servante, qui n'était point allée à l'église parce que sa maîtresse y était, ouvrit la croisée, et ayant placée sur le petit balcon de bois une courtepointe bien blanche, elle avait permis à mademoiselle Malcy de se mettre là, à l'air, pour voir la procession. Tout à l'entour de la fenêtre, un jasmin de Virginie, mêlé à un chèvre-feuille et à une vigne vierge, formait un pittoresque encadrement ; cette verdure et ces fleurs si fraîches contrastaient avec la pâleur de la malade... Elle regardait, et, dans sa poétique imagination, elle prenait plaisir à voir briller la croix d'argent, à voir flotter la bannière de velours rouge, et tantôt entre deux champs de blé, tantôt entre les arbres du chemin, puis sur le haut de la colline, puis dans le creux des vallons... Parfois la brise lui apportait ensemble et le parfum de l'aubépine des haies et les cantiques des prêtres, et la voix des fidèles.

Bientôt les voix qui chantent, resserrées entre les maisons du village, sont devenues plus fortes, et les noms des saints que l'on invoque sont distinctement entendus.

Penchée à la fenêtre, les mains jointes, Malcy disait aussi : Ora pro nobis... Pauvre enfant! elle pensait aux champs de sa mère, et ce n'était pas pour elle qu'elle désirait de bonnes récoltes;" c'était pour que la part des pauvres fût meilleure, car elle savait que sa mère était comme Booz, et qu'elle recommandait toujours à ses moissonneurs de laisser tomber beaucoup d'épis après eux pour les pauvres qui n'ont point de terres à ensemencer et de récoltes à faire.

Voici la procession champêtre au milieu du village : un laboureur, qui hier travaillait à la terre, porte aujourd'hui la bannière sacrée; un jeune adolescent, vêtu d'une aube blanche sur une soutane rouge, et ceint d'un large ruban, tient et élève aux yeux de tous la croix de la paroisse; à droite et à gauche de lui, marchent les deux enfants avec des flambeaux; derrière eux, viennent les chantres avec leur air digne, mêlant leurs voix claires et perçantes; les enfants des écoles chrétiennes suivent les chantres et les marguilliers; les sœurs de charité, avec les petites filles qu'elles élèvent, terminent presque le pieux cortège de la croix ; il n'y a plus après elles que le vieux pasteur et ses deux vicaires avec des surplis blancs et des étoles dorées.

Puis, à quelques pas en arrière du curé, toute la foule des paroissiens ; chaque ménage a là quelque représentant qui est venu prier le Seigneur de bénir les champs de la famille. Les vieillards qui ne peuvent plus marcher sont à genoux sur le seuil de leur demeure, roulant dévotement entre leurs doigts les grains de leur chapelet, et inclinant leur tête blanchie de travaux et d'années devant l'image du saint patron de la contrée, image resplendissante sur la bannière qui flotte déployée.

Malcy, de la fenêtre où elle est agenouillée, ne peut plus voir le sol jaunâtre de la rue du village; il a disparu sous cette foule pressée et

bariolée ; d'en haut, elle n'aperçoit qu'une mosaïque mouvante de têtes chauves et luisantes, de têtes coiffées de hauts bonnets ou de capots noirs, des chevelures blanches, brunes et blondes, et cependant au milieu de la multitude, elle a reconnu sa mère; en passant sous la fenêtre, cette tête-là s'est relevée, et un doux sourire a été donné à la pauvre malade. Sainte distraction que celle-là! et que Dieu aura aimée autant que la plus ardente prière !

Bientôt les voix des chantres ne retentissent plus aussi fortes ; bientôt la bannière rouge ne se voit plus de la fenêtre de Malcy ; bientôt la poussière du chemin a reparu toute foulée, tout empreinte des pas des fidèles; la procession est sortie du hameau. Avant de rentrer à l'église, elle va traverser d'autres champs, d'autres vergers de la paroisse ; elle va prier et bénir encore; puis, après la messe, les travaux de la campagne reprendront, car les jours des Rogations ne sont pas des jours de repos, mais de prières.

La religion a voulu que le laboureur qui venait implorer le Dieu de la nature de bénir son champ, se mit tout de suite, avec foi et espérance, à le cultiver. Si la sécheresse a durci la terre, en revenant de la procession, le paysan espère déjà les tièdes ondées; si, au contraire, trop de pluie a noyé les sillons, il croit déjà que le ciel redevient bleu, et que le soleil va chasser les nuages.

Ce n'était pas ces pensées-là qui occupaient la mère de Malcy : sa fille..., sa fille chérie, son unique enfant, voilà ce qu'elle voulait que Dieu regardât pour la guérir.

■ Les médecins avaient dit ; plus d'espoir!... mais les cœurs qui aiment bien ne veulent pas croire à la science quand elle condamne, et la mère de Malcy répétait souvent : « J'espérerai contre toute espérance. Depuis quand les hommes ont-ils surpris les secrets de Dieu? Depuis quand savent-ils ce qui reviendra de jours à chacun? Ma .fille vivra malgré leur sentence... » Pauvre mère!

Chateaubriand, le poète chrétien par excellence, dit dans son admirable chapitre des Rogations : « Et vers la fin du jour, quand les prières sont terminées, la foi et l'espérance sont si vives, que l'on croit entendre de toutes parts les blés germer dans la terre, et les plantes croître et se développer; des voix inconnues s'élèvent dans le silence des bois, comme le chœur des anges champêtres dont on a imploré le secours. »

Et la mère de Malcy, qui avait prié avec foi et espérance, croyait aussi entendre une de ces voix mystérieuses qui lui répétait : « Tu as prié pour ta fille, tu seras exaucée.... » Quand elle revint de l'église, elle trouva que sa fille lui avait fait servir son déjeuner près de la fenêtre ; la petite table bien propre avait été roulée dans l'embrasure de la croisée, et les rayons du soleil donnaient dans cet endroit de la chambre à travers le feuillage du jasmin, de la vigne et du chèvrefeuille. Dans la lueur d'un soleil de printemps il y a vraiment comme une fête, et il n'y a pas que les fleurs qui s'en réjouissent. Malcy en ressentait aussi la douce influence, et son heureuse mère souriait à travers des larmes de joie, en voyant que sa fille y reprenait un peu de force.

« Vous avez eu beau temps, dit la jeune fille à sa mère... Je craignais la pluie.

— Oh! mon enfant, tout le monde priait de si bon cœur pour avoii du soleil, que Dieu ne pouvait pas nous refuser!

— Vous croyez donc que nos prières sont toujours exaucées?

— Il y en a de si ardentes, qu'elles montent au ciel comme des flèches, Il y en a qui feraient presque violence à Dieu.

— Quand je prie pour vous, ma mère, ma prière est de cette nature- là.

— En parlant comme je viens de dire, je pensais à celles que je fais pour toi, Malcy, à-celles que je viens d'adresser à Dieu, à la Sainte Vierge et à tous les saints pour que ta santé revienne.

— Je me sens déjà mieux, maman. Ainsi vous avez été entendue. (Et disant ces mots, la malade tendit sa main amaigrie à sa mère qui h couvrit de baisers.)

— Ta main est bien chaude : as-tu de la fièvre, mon enfant?

— Oh! non... c'est ce beau soleil que la procession a fait sortir de dessous les vilains nuages gris, qui m'a réchauffée. Je vous le répète, maman, je me sens beaucoup mieux, et à la prochaine procession, à celle

de la Fête-Dieu, vous ne marcherez pas seule, je serai à côté de vous

Je veux faire un superbe reposoir, et je chanterai avec les autres jeunes filles, à la bénédiction. Tenez, maman, voilà un cantique que j'ai composé et que j'apprendrai à mes amies... »

Ici, Malcy se leva, alla à son piano, l'ouvrit, en tira quelques sons plaintifs, et tomba évanouie sur le dos du fauteuil.

— Hélas! moi qui me laissais déjà aller à l'espérance! s'écria la pauvre mère; moi qui la voyais déjà venant à la Fête Dieu!

— D'ici là, madame, il y a encore du temps, dit la vieille gouvernante.

— Au point où elle en est..., un mois, six semaines peuvent faire faire de grands progrès à la maladie!... O mon Dieu! mon Dieu! vous que j'ai tant prié, sauvez mon enfant !

- — La voilà qui rouvre les yeux, madame ; ne vous effrayez pas ; vous savez bien que ces faiblesses là passent vite.

— Oui, oui, maman; Marguerite a raison : ce n'est rien; je serai restée trop longtemps à la fenêtre... Ce matin, pour voir la procession, je me suis levée de meilleure heure que de coutume; ce n'est que de la fatigue; et je vous répète que je marcherai avec vous, à la prochaine Fête-Dieu... et que je chanterai.

— Mon enfant, repose-toi aujourd'hui.

— Maman, ce qui me repose davantage c'est d'espérer...; c'est défaire des projets : je vais être bientôt guérie; et vous verrez comme je me dédommagerai d'être restée si longtemps dans ma chambre.

Toutes ces paroles étaient comme des lames de poignard qui transperçaient le cœur de madame d'Harville..., car elle savait qu'une des manies des poitrinaires est de faire des projets et de rêver un long avenir. Mais, tout en souffrant de ces imaginations de sa fille, elle les encourageait : il y aurait eu une si grande cruauté à avoir l'air de ne point les partager !...

Ht puis, qui peut savoir? Si les poitrinaires s'abusent, les mères ne s'abusent-elles pas aussi?

La fête de Pentecôte était passée; les lilas, les ébéniers, les arbres de Judée, les boules de neige avaient perdu leurs fleurs. Voici venues les roses, voici venir la Fête-Dieu!... Et Malcy était toujours dans le même état. Un médecin avait dit, en parlant d'elle : « Elle mourra avec les fleurs de mai. » Juin amenait les siennes, et elle vivait encore.

« Ma mère, c'est après-demain le grand jour. . . , l'église sera bien belle. . . , bien parée de bouquets...; l'orgue jouera. Je veux communier au milieu de cette fête... Je veux avoir de la force pour cette belle journée

— Chère enfant, j'approuve ta pieuse pensée. J'irai avec toi, je ferai comme toi, nous prierons ensemble.

— Oui, ma mère, je demanderai votre bonheur.

— Mon bonheur ! ce sera ta santé.

— Je serai guérie.

— Alors je serai heureuse.

— Eh bien! bonne mère, allez donc, je vous prie, parler au curé, — dites-lui de venir... Oh! il ne me fait pas peur; il parle de la mort aussi bien que de la vie. Quand je souffrais beaucoup, et que je voulais mourir, pour me faire aimer la vie, il me disait : prenez courage, pensez ci votre mère. Quand je tremblais à la pensée de la mort, il me répétait : Prenez courage, pensez aux anges qui vous attendent comme une sœur.

Le soir était venu, et, dans la chambre de Malcy, il y avait en face de la fenêtre un espace blanc sur le plancher ; la lune projetait sa lueur à travers les carreaux, et, dans cette partie éclairée, se dessinaient des ombres vagues et remuantes; c'étaient les feuilles de pampre et de jasmin qu'agitait la brise de nuit.

Dans l'ombre, une femme vêtue de blanc était assise... un voile enveloppait sa tête ; c'était Malcy...

Le curé entra. Oh! je pourrais dire un père venant à son enfant.

Malcy se leva...

Il y a des choses trop sacrées pour être décrites par des plumes profanes. Je m'arrête.

Les cloches de l'église étaient toutes en branle, et sonnaient de joyeuses volées, annonçant la fête du lendemain, quand la jeune chrétienne..., quand l'ange se releva des pieds du prêtre.

« Mon enfant, dit le vieux curé, ce sera déjà beaucoup pour vous de venir, dans l'état où vous êtes, jusqu'à notre église. Ce que vous y viendrez chercher, je le sais, vous donnera la force suffisante pour remplir ce pieux devoir... Mais il ne faut pas abuser du courage que Dieu vous laisse, et, pour que vous ne vous fatiguiez pas, au lieu de faire un reposoir dans la rue voisine .., je dirai à vos jeunes amies d'en élever un en face de chez vous, appuyé contre les vieilles ruines de l'abbaye de Notre-Dame-des-Anges.

— Oh! que vous êtes bon, monsieur le curé, que je vais être heureuse!

— Ma chère fille, n'ayez jamais que des bonheurs aussi purs que celui-là.

— En vous écoutant je ne puis en avoir d'autres.

ICO FETES CHRETIENNES.

— A demain donc, mon enfant.

— A demain... Priez pour moi, monsieur le curé... »

Les anges que Dieu a chargés de veiller sur la terre, tous ces esprits célestes que nous ne voyons pas, mais qui existent entre notre monde et le ciel, avaient tout préparé pour que la journée consacrée par les hommes à la fête du Créateur fût belle. Dès la nuit, ils avaient chassé tous ces nuages qui obscurcissaient le firmament, et qui se fondent en pluie. Pour ce grand jour, point de voile au ciel, point de vents qui tourmentent les arbres, point de chaleur qui accable, point de poussière qui vole et qui aveugle; de la rosée sur les fleurs et sur la terre des chemins, de petites brises pour agiter les feuilles et les faire frémir, pour jouer avec la sainte bannière et les panaches du dais... Voilà ce que les anges avaient voulu pour la Fête-Dieu.

La nuit avait été toute de repos pour Malcy. Un songe lui était venu, mais c'était un de ces rêves qui ne pèsent point au réveil ; pure comme un séraphin, la jeune et fervente chrétienne avait vu dans sa gloire le Dieu qu'elle allait recevoir sous le voile du pain mystique-. Elle avait ainsi prié en dormaut... Oh! il y a parfois des sommeils où le corps seul est endormi; des nuits où l'àme est comme allégée, comme délivrée du corps ; alors elle s'élève bien haut, bien haut, par dessus les étoiles, et voit par avance toutes les joies des saints...

Quand Malcy alla à la fenêtre pour regarder si le jour serait beau, elle eut un mouvement de reconnaissance et de joie. Elle vit que le bon curé n'avait point oublié ce qu'il lui avait promis la veille, et déjà des ouvriers dressaient contre les ruines du vieux monastère la charpente du reposoir.

Une chaise à porteurs vint chercher la malade, et la porta à l'église... Sa mère la suivait, et dans son cœur maternel il y avait deux pensées qui n'en faisaient plus qu'une : Dieu et sa fille !

Malcy trouva l'autel superbement paré. Le sanctuaire était presque devenu semblable à un bosquet, tant les jardiniers du pays avaient apporté d'orangers, de myrtes et de lauriers-roses. Tous ces arfjustes avaient leurs caisses recouvertes de tentures blanches avec des bordures de mousse.

La messe du matin commença, et le parfum de l'encens vint se mêler à celui des roses et des orangers, et les prières de Malcy et de sa mère, aux prières du prêtre et aux cantiques des anges.

« Maman, dit Malcy après son action de grâces, je suis assez forte pour m'en retourner à pied.

— Je crains que cela ne te fatigue...

— Oh! non... Je me sens comme si j'étais guérie

Renvoyez, je vous prie, la chaise à porteurs. » Madame d'Harville fit un signe aux porteurs, et Malcy prit le bras de sa mère et sortit avec elle. Quand elles furent sous \e porche, des pauvres qui étaient là rassemblés, étalant à l'envie leurs misères, appelèrent mademoiselle d'Harville par son nom, et tendirent vers elle leurs mains décharnées ou estropiées.

« Que le bon Dieu vous guérisse, répétaient tous ces malheureux, que

le bon Dieu vous guérisse, notre bonne demoiselle, qu'il vous bénisse et vous conserve pour nous et pour madame votre mère... »

Oh! c'eût été un tableau à faire que cette scène-là! Sous un portail gothique, une jeune fille, faible, malade, toute vêtue de blanc, appuyée sur le bras de sa mère, répandant avec sa main pâle et maigre des aumônes dans celles des vieillards, des femmes, des veuves et des petits orphelins, et recevant de toute cette misérable tribu, en échange de ce qu'elle donne, des bénédictions, des vœux de santé et de guérison. Comme Malcy traversait le village, tout le monde la saluait avec bienveillance; quelques-uns s'étonnaient de la voir si changée ; d'autres la trouvaient encore jolie. Et puis d'autres disaient : Avec son beau voile blanc, elle a l'air d'une fiancée. Et un homme âgé qui avait entendu ce dernier propos, ajouta : Oh! d'une fiancée, mais d'une fiancée à la mort, et les épousailles ne tarderont pas!

Comme on le pense bien, ces mots sinistres furent dits bas et à l'écart, et ni la mère ni la fille ne purent les entendre.

Entre une fille et sa mère, c'est toujours un amour bien saint et bien tendre; mais quand toutes les deux se sont agenouillées ensemble à la table sainte, ce n'est plus un amour de la terre, c'est un amour du ciel : c'est comme cela que s'aiment les anges!

La journée avait passé douce et rapide. Le soleil commençait à pencher à l'horizon, et la tour de l'église, et les maisons du village prenaient une teinte rose sur les rayons du couchant. Les vêpres allaient finir, et la sortie de la procession s'annonçait par les sonneries et les gais carillons.

Dans le bourg, les dames donnaient des tapisseries à personnages, les femmes moins riches, des draps bien blancs de lessive, que les jeunes hommes allaient tendre dans les rues par où le Saint-Sacrement devait passer.

D'autres mains jonchaient le sol d'herbes odorantes, des feuilles de glaïeul et de longs brins de fenouil... Ce n'était encore que comme un tapis de verdure. Mais bientôt, les roses,, les bluets, les coquelicots, allaient pleuvoir sur ce fond vert...

Le reposoir, en face de madame d'Harville, fait l'admiration de la foule... Sur ses nombreux gradins, le brillant de l'argenterie et du vermeil se mêle aux couleurs vives et variées des fleurs ; les chandeliers à formes contournées, les candélabres à branches tourmentées, les vases de porcelaine, les coupes de cristal, ont été fournies par les maisons riches du bourg : des rideaux de soie cramoisie, enlevés aux fenêtres des salons, forment de belles draperies sur les tentures de mousseline blanche; et pour mettre le comble à la beauté de l'autel champêtre, le propriétaire du château voisin a prêté le tableau d'un grand maître, la résurrection de la jeune fille de l'Evangile. ..

En ce moment, toute la population de la contrée fait silence... Dieu est sorti de son temple; voici les croix et les bannières qui se montrent au-dessus des tètes nues de la foule.... Les baïonnettes de la garde rustique brillent aussi auprès des attributs sacrés, et le tambour bat au champ, mêlant son bruit aux cantiques et aux hymnes des enfants et des prêtres.

Malcy est à genoux sous la tente du reposoir; un prie-Dieu lui a été

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préparé par ses jeunes amies... Elle prie avec une piété d'ange. Mais il y a quelqu'un qui prie avec encore plus d'ardeur : c'est sa mère, sa mère qui a les yeux attachés sur le tableau de la jeune fille rappelée des ombres de la mort!...

Le suisse de la paroisse, avec sa hallebarde à pointes dentelées, avec sa canne à grosse pomme d'argent, avec son chapeau à plumes, son large baudrier de drap rouge brodé d'or, tranchant sur son habit bleu, le suisse, enfin, avec toute son importance et sa dignité, est déjà parvenu sur la petite place du reposoir et fait écarter la foule...

Puis voici les tambours, puis les chefs des confréries avec leurs cloches et leurs torches enrubannées, et les frères des écoles avec leurs élèves, et les sœurs de Saint Vincent de Paul avec les petites filles portant la bannière delà Vierge, et les enfants qui viennent de faire leur première communion, avec de beaux habits et des gants blancs, marchant auprès de l'image de saint Joseph... Après eux, les lévites d'un petit séminaire voisin, en surplis à longues ailes flottantes. Chacun d'eux porte un cierge, et la soirée de cette journée de fête est si calme que, dans la marche sainte, ces cierges ne s'éteignent pas, et l'on dirait deux files de petites étoiles brillant auprès du dais majestueux qui s'avance, balançant ses pentes de velours découpé, ornées de franges d'or, et ses panaches ondoyants.

Un jeune vicaire, maître des cérémonies, fait placer tout ce pieux cortège en face du reposoir, brillant maintenant de mille feux, formant un demi-cercle devant l'autel ; vingt thuriféraires agitent en cadence leurs encensoirs argentés. De jeunes garçons avec des aubes de mousseline, des ceintures bleu de ciel et des couronnes de bluets sur la tête, sont placés entre les encensoirs. Eux portent des corbeilles ornées de dentelles et de rubans, et toutes remplies de fleurs effeuillées... Ce sont leurs mains qui ont semé de roses et de coquelicots toute la route de la procession.

Ecoutez quelles voix pures s'élèvent maintenant...; ce sont les demoiselles du lieu, les amies de Malcy!... Le cantique qu'elles chantent, c'est Malcy qui en a fait les paroles et la musique...

Mères qui lisez ceci, c'est à vous de redire ce que la mère de Malcy dut éprouver alors !

Mais à ces voix si douces succède un instant de silence, et alors on n'entend que le bruit des chaînes d'argent des encensoirs, qui s'élèvent et s'abaissent pour s'élever encore... Le motet est fini : le vieux pasteur avec son plus magnifique ornement, le visage rajeuni d'une sainte joie, vient de monter les marches de l'autel. Ses mains ont repris respectueusement l'ostensoir...; et Dieu lui-même, le Dieu de la nature, le Dieu qui a fait ce soleil si brillant, dardant maintenant ses rayons sur l'autel; le Dieu qui a fait naître toutes ces fleurs que les mains des fidèles font pleuvoir ; le Dieu des rois et des pauvres, le Dieu des empires et des hameaux, bénit, dans la divine Eucharistie, la foule prosternée!...

Avant de quitter le reposoir, le curé debout, près de l'autel, tient le Saint-Sacrement, et les enfants qui sont faibles et maladifs, et les personnes plus âgées qui souffrent, viennent s'agenouiller devant Dieu, et touchent avec un bouquet de fleurs le pied de l'ostensoir. Malcy s'est levée

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de sa place; elle aussi vient demander la santé... Pâle et faible, elle a aussi élevé une touffe de roses blanches et de scabieuses vers celui qui a dit : Vous qui souffrez venez à moi!

Et en vérité, ^rî^vérité, elle a bien fait de venir ainsi, avec foi et espérance, en-agpeler à Dieud«4a sentence de mort que les médecins avaient portée contreleile. . . Quand la^jeune fille malade replaça sur son sein le bouquet qui venaït"deJ:oucher Dieu, ^elle ^sentit que la force lui revenait, et, sans l'aide de sa mèreèt-sajis l'appui de ses amies, elle se releva de son adoration, et, au grand étonriernent de toute la fouler et surtout à la grande joie de sa mère, elle suivit la proc^ss4oiL retournant à^JIégîîse, marchant d'un pas ferme et assuré, et chantant, comme des cantiques de joie...

Le lendemain et les jours suivants, Malcy iie fit qu'aller de mieux en mieux, et quand l'octave de la Fête-Dieu fut venue, tout le pays cria miracle! en voyant que c'était Malcy qui tenait, en sortant de l'église, la bannière blanche de Notre-Dame-des-Anges...

Vous donc, jeunes filles qui avez l'âge et la piété de Malcy, priez comme elle; et alors que vous saurez que les médecins ont prononcé un arrêt de mort contre vos parents, allez avec espérance vous adresser au Sauveur, qui a dit : Je suis la résurrection et la vie ; allez prier, et souvenez vous que si les médecins ont du savoir, c'est Dieu qui a la puissance.

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La Visitation

Quand le messager céleste, l'archange Gabriel, envoyé du Très-Haut, apparut tout à coup à Marie dans son humble demeure de Nazareth, et lui annonça le mystère qui devait s'accomplir en elle pour la rédemption du monde, il apprit à la Vierge, étonnée et confuse, que sa cousine Elisabeth, femme de Zacharie, malgré sa stérilité reconnue et son âge fort avancé, allait aussi être mère d'un fils, et qu'elle était déjà dans le sixième mois de sa grossesse. Marie ayant répondu à l'envoyé de Dieu : « Je suis la servante du Seigneur ; qu'il me soit fait selon votre parole, » l'archange remonta vers le trône de l'Eternel, et l'humble Vierge, après avoir adoré et prié, reprit ses occupations de tous les jours. Elle avait beau vouloir courber sa pensée, quelque choa« d'inconnu, des idées plus élevées que celles qu'elle avait eues jusqu'alors remplissaient son âme; elle sentait que le temps des prodiges était venu, et quoique Nazareth fût encore assez éloigné de la ville d'Hébron, qui était située dans les montagnes de Juda(i), elle entreprit d'aller voir Elisabeth, sur laquelle la main du Seigneur venait de s'étendre. Elle partit donc avec Joseph pour faire le voyage, et nous croyons qu'en quittant sa tranquille demeure, Marie savait que c'était plus qu'un devoir de famille qu'elle allait remplir : celle qui devait donner le jour au Fils de Dieu savait déjà bien des choses de l'avenir; elle savait que l'enfant que portait Elisabeth devait être le précurseur du sien, et elle allait le sanctifier en embrassant sa mère.

Dans le calme et la paix de sa maison, la pieuse épouse de Zacharie entendit tout à coup une voix qu'elle connaissait, celle de sa parente, Marie, fiancée de Joseph et comme lui de la lignée de David. Dès les premiers mots de Marie qui la saluait, Elisabeth sentit son enfant tressaillir dans ses entrailles, et elle-même, remplie soudainement du Saint-Esprit, s'écria : « Marie, vous êtes bénie entre toutes les femmes, et le fruit de vos entrailles est béni... Et d'où me vient ce bonheur, que la mère de mon Seigneur daigne me visiter? Car dès que votre voix a frappé mon oreille, mon enfant a tressailli de joie dans mon sein. Vous êtes, ô Marie! bienheureuse d'avoir cru aux paroles du Seigneur, car tout ce que vous a dit l'ange en son nom s'accomplira. »

Alors l'humble Vierge, qui devait être mère en gardant toute sa virginale pureté, fut saisie de l'esprit d'en haut, et répondit à Elisabeth par ces magnifiques et prophétiques paroles :

(i) L'auteur de l'Histoire des Fêtes de l'Église prétend que près de quarante lieues séparaient Nazareth de la ville d'Hébron.

LA VISITATION. Ig5

« Mon âme glorifie le Seigneur.

« Mon esprit est ravi de joie en Dieu mon sauveur.

« Parce qu'il a abaissé ses regards sur l'humilité de sa servante

« Les générations m'appelleront bienheureuse dans tous les siècles,

« Parce qu'il a fait en moi de grandes choses, lui qui est le Tout- Puissant et dont le nom est saint.

« Sa miséricorde se répand d'âge en âge sur tous ceux qui le craignent.

« Il a déployé la force de son bras, il a renversé les superbes, il a fait descendre les grands de leurs trônes, il a élevé les humbles.

» Il a rempli de biens ceux qui étaient dans le besoin, il a renvoyé vides et pauvres ceux qui étaient riches.

« Se souvenant de ses miséricordes, il a pris Israël son serviteur sous sa protection.

« Ainsi il a parlé à nos pères, à Abraham, à sa postérité, et il s'est souvenu de ses promesses, qu'il tiendra jusqu'à la fin des siècles. »

Que l'on songe à ce qu'était le monde à l'époque où cette scène se passait dans les montagnes de Juda, et l'on s'inclinera devant cette sagesse d'en haut, qui pour régénérer et sauver les hommes ne va point recourir aux grandeurs de la terre, mais à deux femmes qui vivent, pures et simples, dans la crainte et l'amour de Dieu.... Oh! quels grands, quels sublimes entretiens durent avoir lieu entre Marie et Elisabeth pendant les trois mois qu'elles passèrent ensemble dans la même demeure! Toutes les deux devaient avoir, comme les prophètes, des visions de l'avenir. La mère âgée du Précurseur n'approchait sans doute qu'avec vénération et respect de la jeune vierge, qui allait enfanter un Dieu : car il est à présumer, comme l'a pensé saint Augustin dans sa Cité de Dieu, qu'Elisabeth connut par une révélation ce que la modestie de Marie lui cachait, le mystère de l'incarnation, et que ce fut aussi par une inspiration soudaine qu'elle apprit ce que signifiait ce tressaillement extraordinaire qu'elle avait senti dans son sein, lorsque la douce voix de Marie était parvenue à son oreille. C'était le serviteur qui bondissait de joie à la venue du maître, le flambeau qui s'allumait à l'approche de la lumière.

Les Pères ont pensé que le tressaillement de Jean dans le sein maternel n'était pas moins la marque de sa sanctification que l'hommage que le Précurseur rendait au Christ, qu'une Vierge immaculée venait de concevoir et que lui était destiné à annoncer.

Dès l'origine des fêtes chrétiennes, on a pensé que la sanctification du fils de Zacharie et d'Elisabeth avait précédé sa naissance, et que c'est par la parole de la Vierge que Jésus-Christ a sanctifié son précurseur. La visite de Marie à la mère de Jean, de celui qui devait briller aux yeux des hommes comme une lampe ardente, de celui qui devait être prophète et plus que prophète, était donc bien plus qu'un devoir de famille et d'amitié; c'était une solennelle entrevue entre les deux femmes qui en savaient plus sur le salut du monde que tous les philosophes, que tous les sages de l'univers. Aussi l'Eglise a voulu conserver et consacrer le souvenir de cette visite, et elle a fixé au 2 juillet la fête de la Visitation, et la fait suivre immédiatement après l'octave de la Nativité de saint Jean.

Pour donner à cette journée toute sa solennité, la liturgie a grand soin de redire toutes les paroles des deux femmes inspirées, et ces mots qui ont été joints à la salutation angélique et que nous répétons chaque matin et chaque soir, « Marie, vous êtes bénie entre les femmes, et le fruit de vos entrailles est béni, et le Magnificat, ce psaume, beau entre toutes les poésies sacrées, que les prêtres ne chantent que debout, en balançant l'encensoir devant l'image de la Vierge, qui l'a dit la première.

Bien des siècles ont passé sur le monde depuis qu'une fille de la royale lignée de David, devenue pauvre, est partie, avec un vieillard, de la petite ville Nazareth pour voir une de ses parentes à Hébron, dans les montagnes de Juda Parmi tous les grands événements, les bouleversements d'empires et de royaumes, comment le souvenir de cette visite d'une femme a une femme a-t-il surnagé sur l'oubli? Ah ! vous allez les avoir. C'est que la religion fait vivre à jamais ce qu'elle a pris sous sa garde, et qu'elle a voulu que le jour où la mère du Christ s'est reposée sous le toit de la mère du Précurseur ne passât point inaperçu parmi les autres jours. Aussi voyez aux grandes fêtes de l'année, dans nos vieilles et gothiques cathédrales : voici tout à coup que les prêtres se lèvent de leurs stalles, que l'évêque ou l'archevêque descend de son trône placé près de l'autel; il va sortir du chœur des diacres, des sous-diacres, des curés, des vicaires; des chanoines l'accompagnent; des choristes avec des cierges, des lévites avec des encensoirs d'or, le précèdent et le suivent. Où va le prince de l'Église avec ce cortège sacré?

Tous vont ensemble à la chapelle de la Vierge, parce que les chantres du sanctuaire viennent d'entonner le Magnificat, parce que les paroles que Marie a dites il y a plus de dix-huit cents ans dans la maison d'Elisabeth, sont alors chantées sous les voûtes du temple de Jésus-Christ.

Cet hommage à la Vierge de Nazareth ne lui est pas seulement rendu aux grandes fêtes et dans nos somptueuses basiliques; non, tous les dimanches et dans toutes les églises, dans celles des grandes villes comme dans celles des hameaux, le cantique de Marie est toujours, après la bénédiction du Saint-Sacrement, ce qu'il y a de plus solennel dans les offices du soir.

L'orgue comme la voix du ciel, et le chant des fidèles, comme celle de la terre, alternent les versets de ce magnifique psaume. Dans les prophétiques paroles de la Vierge inspirée, chacun trouve une leçon ou une espérance. Les petits et les humbles y sont consolés de leur petitesse, et du peu de place qu'ils occupent ici-bas, par ce verset : « Mon esprit est ravi de joie en Dieu mon sauveur, parce qu'il a abaissé ses regards sur l'humilité de sa servante » ; et les grandeurs orgueilleuses et usurpées tremblent à ces mots : « Il a déployé la force de son bras, il a renversé les superbes et les a fait descendre de leurs trônes. »

Il n'y a que la religion qui sache aussi bien ce qu'elle doit dire à chacun.

L'Assomption

En racontant les fêtes des martyrs, nous avons eu à parler de sair? répandu, de cachots, de tortures, de geôliers et de bourreaux; maintenant il nous faut chercher des mots suaves et harmonieux, et tracer de gracieuses images, car le lis va être emporté du milieu des épines, la rose mystique ne va plus embellir la terre, c'est au ciel qu'elle va fleurir. Voyez : voici les anges et les archanges qui descendent et qui viennent au-devant de leur reine! les patriarches l'attendent sur les nuées ; c'est une fille des rois, c'est la allé de David qui monte au céleste royaume.

A celle qui a été si humble et si pleine de grâce, quelle gloire réservée! Dieu le Père l'attend comme sa fille; Dieu le Fils, comme sa mère; Dieu le Saint-Esprit, comme son épouse.

Les saints du ciel se réjouissent. Les saints de la terre pleurent : ils viennent de voir mourir la mère du vainqueur de la mort ; ils viennent de voir s'éteindre cette douce lumière qui brillait au milieu d'eux

Depuis la mort du Christ, Marie, malgré son amour pour la retraite, avait été entourée des respects des apôtres et des disciples; et ceux qui souffraient et qui mouraient pour confesser la divinité de Jésus, ressentaient

et professaient une haute vénération pour sa mère Il n'en pouvait être

autrement; et pour la Vierge, qui avait eu l'âme transpercée par le glaive de douleur, c'était une grande joie que de voir le salut du monde naître de la mort de son fils.

Cette mort, si cruelle, si sanglante, cette agonie sur la croix, ne se présentait plus à l'esprit de la Vierge-Mère pour le torturer Oh! non, le

jardin des Oliviers consolait du Golgotha, et si sur la montagne du supplice on voyait encore quelques traces de sang, sur le mont des Oliviers restaient gravées les preuves de l'Ascension.

Le fils de Marie, rentré dans la gloire de son céleste empire, ne pouvait laisser longtemps sa mère dans notre vallée de larmes. Les rois triomphants se hâtent de rappeler ceux qu'ils aiment de la terre de l'exil; aussi l'on croit que la mort de la Vierge ne tarda pas longtemps après la première année de grâce.

Quelques-uns croient que ce fut à Ephese que mourut la Sainte Vierge; mais rien n'est certain à cet égard, et les saints évangélistes ne donnent aucun détail sur la naissance, sur la vie et sur la mort de Marie. On dirait que Dieu a voulu envelopper de nuages cette fleur d'humilité, comme il couvre d'un voile de vapeur la plante qui n'aime pas le soleil. Ce que nous savons par l'Evangile, c'est qu'alors que la crainte dispersa les disciples et les apôtres, alors que le Christ vit l'abandon des siens venir ajouter aux

ig8 FÊTES CHRÉTIENNES.

tourments de sa passion, la mère, elle, ne se mit point à fuir, et dans son cœur il y eut plus de force que dans tous ces hommes qui peu de jours avant le jour d'épreuve faisaient tant de protestations d'amour et de dévouement. Eux se dispersèrent, prirent la fuite et se cachèrent ; elle suivit pas à pas son fils sur la voie douloureuse, et demeura au pied de la croix jusqu'à ce que tout fût consommé.

Je viens de dire que les évangélistes ne donnaient aucun détail sur la vie de Marie ; je me trompais : l'Évangile nous montre la Vierge humble et pieuse et la Mère courageuse et forte. Il y a là le plus grand des éloges.

Un disciple, sortant de sa première frayeur, était aussi venu voir mourir son maître. "Jean avait dormi sur le sein de Jésus ; c'était bien le moins qu'il vînt auprès de la croix. Mais il n'y arriva pas le premier : l'amour maternel avait devancé l'amitié et la reconnaissance.

Et remarquons ici que l'Evangile, qui nous montre la Sainte Vierge debout sur le calvaire ensanglanté, ne nous la fait pas voir dans les rues de Jérusalem le jour où son divin fils y faisait son entrée triomphale. Non, elle avait trop d'humilité pour aller briller sous le rayon de gloire ; mais elle a aussi trop de courage pour ne pas venir pleurer et souffrir sous les bras étendus de son fils cloué à la croix.

C'est là que la mère et l'ami entendent les dernières recommandations du divin supplicié :

A la mère : « Femme, voilà votre fils. »

Au disciple : « Voici votre mère. »

Dans ce peu de mots tombés du haut de la croix, nous devons voir que l'apôtre saint Jean, sous les yeux du Christ, est le représentant de tous les chrétiens des temps passés, des temps présents et des temps à venir; c'est à eux que Marie est donnée pour mère par son divin fils.

Depuis ces mots dits sur le Calvaire, combien de fois l'Eglise ne nous répète-t-elle pas, en nous conduisant devant les images de la Vierge :

« Chrétiens, voici votre Mère! »

Le monde a cru à cette parole ; aussi voyez comme il s'est vite couvert de temples en son honneur! Partout elle a des autels, parce que partout il y a du malheur, et qu'il est dans la nature que les enfants qui souffrent crient vers leur mère.

Pendant sa vie, nous nous le persuadons, elle a dû souvent être invoquée par les infortunés : car ceux qui savaient la puissance de Jésus connaissaient aussi la compatissance de Marie, savaient y recourir.

Nous voyons qu'après l'Ascension du Christ, la Vierge sainte assiste aux assemblées, aux prières des apôtres, et la tradition nous la montre assise parmi eux quand le Consolateur est descendu du ciel ; certes, elle avait bien droit à être consolée : sur la voie douloureuse, sur le Golgotha, qui avait souffert autant qu'elle? Et n'était-ce pas elle qui, du pied de la croix, pouvait dire : O vous qui passez par ce chemin, voyez s'il est une douleur semblable à ma douleur?

On croit qu'après la dispersion des apôtres, Marie suivit saint Jean à Ephèse. Marie-Madeleine, selon quelques-uns, les accompagna dans cette ville avec d'autres disciples, et nous partageons facilement cette croyance.

Ceux qui avaient connu le Christ, qui avaient écouté ses enseignements, quand ils ne le virent plus sur la terre, durent éprouver le besoin de se trouver ensemble pour parler de lui encore, pour redire sa bonté, raconter sa puissance, et prier en son nom.

Quand un de nos amis est parti d'avec nous, quand la mort nous l'a enlevé, nous nous rassemblons aussi pour nous entretenir de lui; mais alors nous avons avec nous une pensée triste : car celui qui nous manque, où est-il?

Pour les premiers chrétiens qui se réunissaient en mémoire du Sauveur, rien de semblable, point de doute, pas de crainte, pas de pensée de mort; celui dont ils venaient parler avait brisé sa tombe et siégeait maintenant sur un trône de gloire ; ils ne venaient pas le pleurer : ils venaient l'adorer ensemble.

Dans ces saintes réunions, quelle joie pour la mère du glorifié! et comme elle devait aspirer après le moment où son divin fils enverrait ses anges la délivrer de son exil !

Klopstoch, dans son beau poëme de la Messiade, nous représente l'ange de la mort porté sur ses larges ailes, formant d'immenses cercles autour de la croix, et, malgré l'ordre de l'Eternel, n'osant approcher du Christ pour lui retirer le souffle de la vie... Cet ange, ordinairement si hardi, et qu'aucune grandeur, aucune puissance n'arrête, a peur de toucher à l'agonisant du Calvaire!... Eh bien! il me semble aussi que la mort dut hésiter à prendre le dernier soupir de Marie ; Marie, née sans souillure, n'était pas sa vassale... Nous ne mourons, nous, que parce que nous avons sur le front la marque du péché d'Adam.

Mais le sépulcre avait perdu de son horreur depuis que l'auteur de la vie s'y était reposé, et la Vierge mère n'eut pas peur d'y descendre; résignée, subissant la loi commune à toutes les filles d'Eve, elle passa par la tombe pour aller à la gloire céleste...

J'ai dit que l'on croit communément que la Sainte Vierge a terminé sa vie à Éphèse, mais je dois ajouter que quelques-uns pensent qu'elle est morte à Jérusalem avant la dispersion des apôtres.

« Nous n'avons, dit Alban Buttler, aucune notion certaine, ni sur le lieu, ni sur la date, ni sur les circonstances de cette précieuse mort. La résurrection de la Vierge et son assomption au ciel ne sont point des articles de foi.

« L'Eglise ne prescrit pas la croyance de l'assomption corporelle de Marie dans le ciel ; mais elle fait assez entendre le sentiment vers lequel elle incline; dans une hymne de la fête de l'Assomption, elle s'exprime ainsi :

a O Vierge sainte ! lorsque les récompenses célestes qui vous étaient préparées vous appelèrent, l'amour brisa les liens qui retenaient votre àme captive dans la prison du corps mortel ; mais la mort, vaincue par le fruit de votre sein, ne peut avoir d'empire sur vous, et n'ose retenir dans ses chaînes celle qui a donné au monde l'auteur de la vie.

Dans la collecte même, qui est comme le sceau de la croyance, l'Eglise réclame l'intercession de la sainte Mère de Dieu, qui a subi la nécessité

de la mort temporelle, mais sans que la mort ait pu retenir dans ses liens celle en qui Notre-Seigncur s'est incarné. »

Respectons le voile qu'il a plu à Dieu d'étendre sur la vie etla mort de Marie, et soyons assurés que celle qui a donné la vie au Sauveur des hommes est environnée des hommages des anges et des magnificences de Dieu. Celui qui est juste envers toutes les créatures n'aura pas été injuste envers sa mère, et ce que la terre a eu de plus parfait aura été portéau plus haut des cieux!

Plusieurs des apôtres ont, à ce que rapporte la tradition, entouré le lit de mort de la Vierge : depuis un jour, ils l'avaient déposée dans la tombe, quand quelques-uns de leurs frères arrivèrent à la demeure où elle avait rendu le dernier soupir; voulant honorer ses restes, ils firent lever la pierre du sépulcre pour y répandre des parfums ; mais, ô prodige ! le sarcophage est vide; et des lis, symboles de pureté et de virginité, ont poussé là où avait été couché son chaste corps, corps immaculé, corps trop saint pour rester dans la tombe, et les anges et les archanges, les séraphins et les chérubins, emportèrent sur leurs ailes, quand la voix de Dieu l'eut réveillé de son court sommeil.

Cette tradition a inspiré bien des peintres, et nos grands tableaux d'église nous montrent souvent le ciel tout peuplé d'esprits célestes, portant des couronnes et des palmes à la fille de David, qui va être couronnée reine des cieux. La pierre du tombeau est renversée à l'écart, et l'on aperçoit, parmi les plis du linceul, les fleurs miraculeuses qui ont poussé dans le fond de la tombe.

Les bras étendus, les yeux levés vers son divin fils qui l'attend, la Vierge, en extase, s'élève majestueuse, pendant que les chœurs des anges font retentir l'espace de chants de triomphe et de cantiques d'allégresse.

« Venez, venez, reine du ciel! venez, votre trône est revêtu de splendeur et de gloire!

« Venez, Dieu le Père qui a créé le monde, Dieu le Fils qui l'a racheté, Dieu le Saint-Esprit qui l'a vivifié, vous attendent pour vous couronner! Venez, venez, Reine des patriarches et des prophètes, Reine des vierges et des martyrs !

«Vous êtes aussi notre reine, ô vous, Marie pleine de grâce! Les milices célestes, les trônes et les dominations, les vertus et les puissances, les chérubins et les séraphins, les anges et les archanges s'inclinent devant vous, et vous proclament leur souveraine!

« Nous avons vu le trône qui vous est préparé ; le soleil et tous les astres unis n'ont pas sa magnifique splendeur; votre sceptre est un lis immortel, et votre couronne est formée de rayonnantes étoiles; venez, venez, ô Marie! tous les justes que votre fils a délivrés, et qui sont montés au ciel avec lui, se lèvent pour venir au-devant de vous. »

Et pendant que les célestes esprits chantaient ainsi à l'entour de Marie, elle, fille si humble de la terre qu'elle voyait alors comme un point dans l'espace, elle répétait son cantique, elle disait :

« Glorifie, glorifie le Seigneur, ô mon âme! et adore la bonté de Dieu, mon Sauveur.

« Il a regardé avec complaisance l'humilité de sa servante, et voilà

C'était un attendrissant spectacle de voir les messagers de miséricorde et de paix (P. 144-)

que toutes les nations, dans tous les âges, m'appelleront bienheureuse!

« Oh! que le Tout-Puissant, dont le nom est trois fois saint, a opéré de grandes choses en moi !

« Sa miséricorde s'étend de générations en générations sur tous ceux qui le craignent.

« Il a déployé la puissance de son bras, il a renversé les puissants de leurs trônes, il a exalté les humbles.

« Il a comblé de biens ceux qui étaient pauvres, et ceux qui n'avaient rien, il les a faits riches.

« Et il a fait toutes ces choses en se souvenant de ses promesses à Abraham et à Isaac. »

La fête de l'Assomption a été appelée pendant quelque temps : déposition, repos, sommeil, dormition.

« Déposition des restes sacrés de la bienheureuse Vierge au cercueil, et dormition pour indiquer que la mort de la Mère de Dieu n'avait été qu'un court sommeil, quelques instants de repos.

ce On ne peut préciser l'époque de l'institution de cette belle solennité (1); on n'en trouve pas de vestige bien évident avant le concile d'Ephèse; mais la persuasion où Ton était de posséder son tombeau dans cette ville, semble insinuer que la fête qu'on y célébrait déjà était celle de la commémoration de la mort de la Sainte Vierge et de son entrée dans le ciel ; on croit même que la grande église d'Ephèse fut bâtie en son honneur. Le concile ayant assuré la glorieuse qualité de mère de Dieu à Marie, contre l'hérésie des nestoriens, donna beaucoup d'autorité et d'étendue au culte que lui rendaient déjà les fidèles. On se mit â bâtir des temples en son nom, à Constantinople et dans les autres villes de l'empire, et dès le siècle suivant, qui était le sixième de l'Eglise, on commença à distinguer la fête de Y Assomption d'avec les autres fêtes intituées à sa gloire. »

Pour une vie si pleine d'humilité, si remplie de vertus, au gré des chrétiens ce n'eût point été assez qu'une seule fête en l'honneur de Marie. Dans leur ferveur envers elle, ils prirent différentes époques de sa vie : V annonciation , sa nativité, sa présentation au temple, sa conception, sa visite à sa parente Elisabeth, ses douleurs lors de la passion de son divin Fils, son ravissement dans les deux, et en firent autant de saintes journées consacrées à sa gloire.

Plus tard, ils pensèrent que ce n'était point encore assez que toutes ces fêtes répandues sur le cours de l'année, et ils voulurent faire descendre trois fois chaque jour, sur les villes et sur les campagnes, le souvenir de la salutation angélique. Quand le matin se lève, quand le midi rayonne, quand les ombres du soir commencent à s'abaisser sur la terre, l'Angelus sonne et fait penser à Marie pleine de grâce, à la servante du Seigneur, et à la miraculeuse conception.

Parcourez l'Europe entière (2), arrêtez-vous devant les antiques monuments, interrogez-les, demandez ce qui les a fait sortir de terre avec toutes

(1) Fêtes chrétiennes.

(2) Voir l'ouvrage de M. Égron. Du culte de la Sainte Vierge.

leurs merveilles, et une voix s'élèvera, et des pierres, et de la tradition et des annales des peuples, pour vous répondre :

Le culte de Marie !

Oui, c'est ce culte touchant qui a paré le monde catholique de tant de magnifiques églises, de tant de riches abbayes, de tant d'hôpitaux, de tant de poétiques souvenirs.

Sans sortir de notre France, autrefois si chrétienne, voyez que de basiliques, que de chapelles, que d'hospices sous l'invocation de Notre- Dame, et quelles douces appellations à la Vierge divine! Ici, c'est Notre- Damc-de-Bon-Secours ; là, Noire-Dame-de-Pitié ; plus loin, Notre-Dame-de- Toutcs-Joies; dans un autre lieu, c'est Notre-Dame- de-Toutes- Aides; près des hôpitaux, Notre-Dame-des-Sept-Douleurs ; là, où l'on s'est battu, Notre- Dame-des-Victoircs ; au fond d'un vallon, Notre-Dame-de-Ia-Paix ; sur la montagne, Notre-Dame-de-Grâce ; près des flots, Notre-Dame-de-Bon-Port; et puis Notre-Damc-de-la-Délivrance, N otre-Damc-des-N eiges , Notre-Damed es- Rochers, Notre-Dame-des-Lis, Notre- Damc-de-Ia-Garde et Noire-Damed es- Anges

On nous accuserait de chercher à surprendre l'oreille par de doux sons, si nous redisions ici tous les gracieux, tous les touchants titres de la patronne que s'étaient choisie nos pères; aussi nous nous arrêtons.

Les fils des Francs et des Gaulois, ces hommes de mouvement, de batailles et de conquêtes; nos ancêtres qui, pendant tant de siècles, s'en allèrent par le monde plaçant des rois sur tous les trônes, avaient mis leur bouillante valeur sous la protection d'une femme céleste.

Toute couverte de la poussière et du sang des combats, la vieille France s'agenouillait devant les statues de Marie, et plaçait souvent l'image de la Vierge sur ses blancs étendards... En vérité, c'était noble spectacle que de voir ainsi la force et la vaillance honorer une mère et un enfant, et opposer ainsi ce que la terre a de plus terrible à ce que le ciel a de plus doux.

Combien de vœux faits à la Vierge par de grands et puissants rois ! Louis IX, Philippe- Auguste. Louis XIV, ont ôté leur casque et leur couronne en passant devant les images de la Reine des anges, de la Servante du Seigneur.

Louis surnommé le Juste a mis tout son royaume sous sa protection ; et de nos jours, un fils des révolutions, un soldat à manteau impérial, le Charlemagne des temps modernes, Napoléon, a voulu que la Vierge Marie fût glorifiée le jour où il était né dans une petite ville de Corse.

Né à Paris, Napoléon n'aurait peut-être pas eu cette pensée ; dans son rétablissement du vœu de Louis XIII, il y avait comme un ressouvenir du lieu natal où le culte de Marie avait frappé ses jeunes années par un grand déploiement de pompe.

Napoléon avait certes bien la conscience de sa gloire ; mais, en homme de génie, il avait pensé que s'il mêlait à son auréole quelques rayons d'en haut, il brillerait davantage dans l'avenir. Aussi, sous son règne on n'abattit ni croix ni églises, et nous l'avons vu dans les chemins creux de la Vendée, ôter son petit chapeau devant la croix d'un cimetière.

Ceux qui ne veulent plus que la fête de Marie, de l'ancienne patronne

de la France, soit aussi solennelle que par le passé, peuvent avoir leurs raisons; mais le plus grand homme des temps modernes ne pensait pas comme eux.

Espérons que de meilleures inspirations viendront : le temps, dans sa marche, doit montrer qu'il y a bien des périls, bien des dangers sur les chemins où la croix n'est pas plantée. La Vierge des hameaux a souvent protégé les palais, et nous avons vu des rois et des reines recevoir autant de consolations en priant devant la consolatrice des affligés, que de pauvres paysans en avaient trouvé en implorant la bonne Vierge dans l'humble chapelle du village.

Il fallait avoir été élevé au mépris des choses religieuses, pour voir d'un œil indifférent et avec un cœur sans émotion un roi de France accomplissant le vœu de Louis XIII ; le roi du peuple le plus fier et le plus vaillant, avec toutes les grandeurs et les magnificences de son royaume, marchant à la suite de la patronne du pays, à la suite de cette Vierge que Clovis avait priée avec Clotilde, que Louis IX, que Philippe-Auguste, que Louis XIV avait invoquée.

Je me souviens avoir vu Charles X marchant à cette procession de l'Assomption ; ses fils et madame la Dauphine et madame la duchesse de Berri étaient avec lui, à quelques pas derrière la statue de la Sainte Vierge. Le soleil répandait une vive lumière sur la foule pieuse, et dardait ses rayons sur le front découvert du roi et sur les parures des princesses... Je ne sais pourquoi la procession fit un temps d'arrêt devant la Conciergerie, et je vis la fille de Marie-Antoinette lever ses yeux rougis de pleurs, et regarder longuement les murs de la prison : puis, tout à coup, elle reporta ses regards vers l'image de la Vierge des douleurs, fit un signe de croix, et se remit à marcher avec le cortège... Et pendant que la fille des rois avait eu les yeux attachés aux tristes murailles, toutes ses douleurs m'étaient revenues dans la mémoire, et je conçus sa fervente piété. Pour essuyer toutes ses larmes, c'était la main de Dieu qu'il fallait.

Au moment même où j'écris cette page, madame la Dauphine répand encore des pleurs bien amers ; dans l'exil, elle vient de perdre un second père, le frère de Louis XIV; et ce n'est point dans les caveaux de famille, ce n'est point près de son fils que Charles X va dormir son sommeil; c'est de la terre étrangère qui va retomber sur son cercueil!... Oh ! cette terre m'est lourde sur le cœur et oppresse ma pensée !

La dévotion à Marie se lie à l'histoire du monde; on voit chaque nation tour à tour, ou toutes ensemble, implorer sa puissante protection (i).

« La journée de Lépante sera une éclatante preuve de la protection de la Mère de Dieu en faveur de ceux qui l'invoquent avec confiance. Il y avait près d'un siècle que les Turcs jetaient la terreur dans toute la chrétienté par une continuité de victoires que Dieu permettait pour punir les péchés des chrétiens, et pour réveiller leur foi à demi éteinte. Sélim, fils et successeur de Soliman, empereur de Constantinople, s'étant rendu maître de l'île de Chypre, venait avec une puissante armée fondre sur les

(i) Mois de Marie, par M. l'abbé Le Guillou.

Vénitiens, et ne se promettait rien moins que la conquête de l'univers. Le saint Pape Pie V, alarmé du danger que courait la chrétienté, s'unit aux Vénitiens et aux Espagnols pour repousser les efforts de cet ennemi commun. Quoique la partie ne fût pas égale, les chrétiens, s'appuyant sur la protection de la sainte Vierge, ne doutèrent pas du succès de leur entreprise. Dès le commencement de cette expédition, le pape ordonna des jeûnes et des prières publiques pour fléchir la justice divine. Toute l'Europe était en prières, les fidèles couraient en foule à Notre-Dame-de-Lorette pour y implorer l'assistance du Ciel, par l'intercession de la Mère de Dieu. Le saint pontife, en envoyant sa bénédiction au général don Juan d'Autriche, l'assura positivement de la victoire. Il lui ordonna en même temps de renvoyer tous les soldats qui ne semblaient animés que par l'espoir du pillage, ainsi que toutes les personnes dont les mœurs étaient déréglées, de peur que leurs crimes n'attirassent la colère divine sur l'armée. Pour lui, comme un autre Moïse, il ne cessait de lever les mains au ciel, et d'adresser à Dieu de ferventes prières pour attirer ses bénédictions sur les armes des chrétiens. Enfin, le 7 octobre i5yi, les deux armées en vinrent aux mains dans le golfe de Lépante. Les Turcs chargèrent l'armée chrétienne avec fureur, et semblèrent d'abord remporter quelques avantages. Mais celui qui tient la victoire entre ses mains se déclara bientôt pour les chrétiens. Les infidèles furent complètement défaits, et perdirent plus de trente mille hommes et presque tout le matériel de leur armée. Les chrétiens firent un butin immense, et mirent en liberté quinze mille captifs qui étaient sur les vaisseaux des mahométans.

« Le saint pape eut révélation de la victoire au moment même. Il était alors occupé à travailler avec les cardinaux ; tout à coup il les quitte, ouvre la fenêtre, et après avoir regardé le ciel quelques instants, il leur dit : « Il ne s'agit plus de parler d'affaires; nous ne devons plus penser « qu'à rendre grâce à Dieu pour la victoire qu'il vient d'accorder à l'armée « chrétienne. » Ce fait, tout extraordinaire qu'il est, a été attesté de la manière la plus authentique, et il est rapporté comme incontestable dans le procès de la canonisation du saint pape. Pie V était si persuadé que cette victoire était l'effet de la protection particulière de la Sainte Vierge, qu'il institua, à cette occasion, la fête de Notre-Dame-de-la- Victoire, qui fut ensuite transportée au premier dimanche d'octobre, par Grégoire XIII son successeur, sous le titre de fête du saint Rosaire. Ce fut aussi à cette occasion que Pie V inséra dans les litanies de la Sainte Vierge ces mots : Auxilium christianorum, or a pro nobis; secours des chrétiens, priez pour nous. »

Anisi cette Vierge dont l'humble image se trouve au-dessus de la porte de la chaumière, et que les femmes du hameau viennent prier pour que leur demeure et leur famille soient protégées ; cette bonne Vierge de la Fontaine et du Gros-Chêne, Marie est aussi invoquée par les pontifes, les empereurs, les rois, les généraux et leurs soldats; et celle qui garde la cabane du laboureur fait aussi gagner les batailles et sauve les empires.

Si puissante protectrice doit voir le nombre de ses suppliants s'accroître dans les temps d'épreuves et de périls ; aussi de nouvelles pratiques pieuses

ont été établies depuis quelque temps. Le Mois de Marie a, je crois, une origine récente; cette dévotion est pleine de charme et d'attraits religieux; tout le mois de mai, le mois des rieurs, est consacré à la Reine des anges et des vierges.

Pendant le mois le plus doux, le plus parmmé de l'année, les autels de Marie sont ornés de cierges et de bouquets sans nombre. Là, dans des sanctuaires tendus de blanches draperies, et décorés d'orangers et d'arbres verdoyants, les jeunes filles viennent chanter et prier ensemble ; chaque matin la grand'messe est célébrée avec des ornements blancs, et chaque soir tous les cierges de la chapelle s'allument pour le salut.

A ces prières, à ces cantiques, sont mêlées des instructions qui enseignent la confiance dans la Sainte Vierge. Pour y exciter, les prêtres racontent les miracles opérés par elle, et la jeune et chaste assistance écoute, avec un grand recueillement et un vif attrait, ces histoires merveilleuses dites sous les voûtes saintes ; et quand dans ces instructions les noms de Jésus et de Marie viennent à sortir de la bouche du missionnaire, toutes ces jeunes personnes inclinent leurs têtes voilées de blanc ; alors on dirait un parterre tout planté de lys, dont les tiges et les fleurs se courbent sous le souffle du printemps ou sous les pieds d'un ange invisible.

La Nativité de la Sainte Vierge

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