‹ Tableau poetique des fetes chretiennesChapitre 41 sur 47 · S SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

S SEPTEMBRE

Depuis le pèche d'Adam, et par suite de ce péché, depuis la malédiction qui alors tomba sur l'homme et sur toute sa postérité, la naissance des enfants d'Eve n'est plus que leur entrée dans une vallée de larmes, dans une terre de misère, dans une région de douleurs, de ténèbres et de mort.

Aussi l'Eglise catholique, cette inspirée de Dieu, n'a pour la naissance temporelle ni cérémonies saintes, ni accents d'allégresse, ni cantiques de joie.

Pour elle, la vraie naissance c'est celle du baptême, celle qui nous fait enfants de Dieu, membres du Christ et héritiers du ciel, c'est celle par laquelle nous passons de la mort du péché à la vie de la grâce.

C'est encore celle par laquelle les saints, sortant de ce monde, entrent dans la vie véritable, dans cette vie sans fin où il n'y aura plus ni souffrances, ni mort.

Le dernier soupir du juste, le jour pour lui si beau où, secouant les chaînes de notre mortalité, il s'élance dans le sein de Dieu, voilà ce que l'Eglise appelle son jour natal, natalis, le jour de sa naissance à l'éternelle vie des cieux, le jour de son entrée dans la sainte Sion, dans la cité permanente.

Et voilà aussi pourquoi elle n'honore généralement, dans la vie des saints que le jour de leur mort.

Cependant, trois fois chaque année elle nous appelle près d'un berceau ; mais, hâtons-nous de dire que ces berceaux autour desquels la joie nous réunit, le péché ne les souille point, le démon n'y fait point sentir son souffle empoisonné.

A Noël, dans la saison des neiges, des. glaces et des souffrances du pauvre, c'est auprès du berceau divin de l'étable de Bethléem, près du berceau de l'Emmanuel Fils de Dieu dans l'éternité, et fils de l'homme dans le temps, que l'Église rassemble la multitude de ses enfants.

Plus tard, dans les plus longs jours de l'été, quand les moissons sont déjà jaunies par l'été, quand elles tombent déjà sous le tranchant de la faucille, les cloches retentissent; c'est la nativité de Jean le précurseur, du prophète, de Y ange du nouveau Testament, du plus grand des enfants des femmes, de celui dont Dieu a fait dire qu'ww jour la multitude se réjouira de sa naissance.

Aujourd'hui que l'été a dépouillé nos champs et séché nos feuilles de nos arbres, au moment où la vigne va nous donner son fruit, et que la

LA NATIVITE. 200,

Providence fait mûrir sur nos coteaux le vin du sacrifice, les cloches s'agitent encore, et c'est encore une naissance que notre foi va honorer, c'est celle de Marie, celle de l'enfant incomparable que Dieu destine à devenir la mère du Saint des saints.

Mais auprès du berceau de ce Saint par excellence, si je vois de la pauvreté, de l'abandon, du dénûment, je vois aussi de pieux bergers en adoration, je vois des anges environnés d'un éclat tout céleste, je vois des rois, des mages venus de l'Orient avec l'or, l'encens et la myrrhe.

Près du berceau de Jean-Baptiste se groupent à la fois et un archange qui est un des esprits assistant devant Dieu, et un saint Zacharie de la race d'Abia, la plus excellente des races lévitiques, et une sainte Elisabeth de la tribu d'Aaron, aussi distinguée, dit Bossuet(i), dans la tribu de Lévi que la tribu de Lévi était elle-même élevée parmi les tribus d'Israël. L'apparition soudaine de l'ange Gabriel au côté droit de l'autel, alors que Zacharie exerçait la plus pure des fonctions sacerdotales en faisant brûler l'encens sur l'autel des parfums, l'émotion de tout un peuple qui attend avec anxiété, avec inquiétude, que le sacrificateur ait achevé son auguste et sacré ministère, le trouble dont est saisi Zacharie à la vue de l'ange, les promesses de cet ange, les hautes et sublimes destinées réservées au fils qu'il annonce, la punition du vieillard qui perd l'usage de la parole, et qui reste muet parce qu'il n'avait pas sur-le-champ ajouté foi à ce que lui annonçait le messager de Dieu, la conception miraculeuse d'une femme âgée et regardée généralement comme stérile, le tressaillement de Jean-Baptiste dans le sein de sa mère à la voix de Marie, l'afHuence des voisins, des parents, qui accourent en foule pour recevoir dans leurs bras l'enfant d'Elisabeth, la joie, l'admiration et les exclamations de tous, les cris : Que pensez-vous que sera cet enfant, car la main du Seigneur est visiblement avec lui, le miracle qui rend soudainement à Zacharie et la parole et l'ouïe, et le cantique de ce sacrificateur touchant le règne du Christ, qui déjà était venu, et qui bientôt allait paraître ; toutes ces circonstances extraordinaires, merveilleuses, relèvent, rehaussent et ennoblissent singulièrement le berceau et la naissance de saint Jean.

Mais, rien de tout cela ne se voit à la naissance de Marie. Elle a été, il est vrai, annoncée dès le commencement comme devant écraser la tête du serpent; elle a été, il est vrai, figurée en mille manières. Eve, Sara, Débora, Judith, Esther, la mère de Salomon, l'épouse des Cantiques, et l'arche d'alliance faite d'un bois incorruptible et revêtue d'un or pur au dedans et au dehors, et la colombe de Noé portant le rameau d'olivier, symbole de la paix et de la fin du déluge, et le buisson ardent qui brûle sans se consumer, et le faible et léger nuage qui, petit dans le principe comme le pied d'un homme, produit ensuite une grande pluie ; toutes ces figures, et beaucoup d'autres, étaient l'annonce et l'emblème de la Vierge à laquelle était réservé l'honneur de concevoir et d'enfanter sans cesser d'être vierge.

« Oui », s'écrie avec son esprit et sa grâce accoutumée l'éloquent abbé

(1) Elévations.

de Claivaux, « c'est elle que figurait cette verge sacerdotale d'Aaron qui « fleurit sans avoir de racines, cette toison de Gédéon que la rosée trempa « seule au milieu d'une aire sèche, cette porte orientale que vit Ezéchiel et « qui jamais n'avait été ouverte pour personne C'est elle enfin qu'Isaïe « surtout annonçait tantôt comme le rejeton qui devait sortir de la tige de « Jessé, tantôt et plus clairement encore comme la vierge qui devait « enfanter. »

L'ancien Testament est plein d'elle!... et pourtant, quand elle paraît, rien de plus caché que son berceau, rien de plus obscur que sa naissance, rien de plus inconnu que le jour, que le lieu où elle vint au monde. Aucune des circonstances qui accompagnèrent sa naissance ne nous a été révélée. Le nom même de ses parents ne nous est pas certainement connu. L'Évangile se tait sur eux.

Et pourquoi ce silence? pourquoi cette mystérieuse obscurité? Ah ! c'est qu'il entrait dans les desseins adorables de Dieu que tout fut humble, modeste dans la naissance, dans la vie comme dans la mort de Marie. On ne la voit paraître dans l'histoire évangélique que là où elle est en rapport direct et immédiat avec le Christ, dans l'incarnation, dans la Visitation, dans la naissance du Sauveur, dans la fuite en Egypte, à Cana et sur le Calvaire.

C'était une fleur qui ne devait s'épanouir qu'à l'ombre, une perle qui devait être déposée sur notre terre sans que les hommes sussent ni par qui ni comment, un astre qui ne devait se faire apercevoir, briller et resplendir, que lorsqu'il serait mis en rapport avec le soleil.

Dans cette existence à part, tout est grand et tout est humble. Et pourtant nous entendons l'Eglise s'écrier aujourd'hui : Quelle est cette enfant qui s'avance radieuse comme l'aurore naissante, belle comme la lune, éblouissante comme le soleil, terrible et redoutable comme une armée en bataille ?

Mais cette beauté, cette force, sont tout intérieures. L'éclat de la fille du Roi est tout entier dans les vertus, dans les grâces qui ornent son âme.

Rien de plus poétique que les noms que l'Eglise donne à la Vierge, rien de plus ingénieux que les emblèmes sous lesquels l'Eglise envisage, honore et salue la Vierge.

Dans le style de la liturgie, qui est celui de la Bible, Marie est le temple bâti en l'honneur du Très-Haut, le trône du sage Salomon, la ville de la vérité, la montagne sacrée, la montagne du Dieu des armées ; Marie est le miroir de la justice, le siège de la sagesse, le vaisseau d'honneur et de choix ; Marie est la rose mystique et le lis parmi les épines ; elle est aussi la tour d'ivoire, la maison d'or, l'étoile du matin et la porte du ciel. Et en effet, la Sainte Vierge est tout cela pour les chrétiens. Ecoutons les chants de l'Eglise au jour de la Nativité de cette Vierge bien aimée ; voici l'hymne du matin :

« Céleste aurore, mère et fille tout à la fois du Soleil de justice, qu'il est beau, qu'il est heureux pour nous, le jour que votre naissance fait éclore !

LA NATIVITE. 211

« Ce divin Soleil vous revêt de sa lumière, la lune est sous vos pieds, et sur votre tête auguste brille une couronne de douze étoiles.

« Les chœurs des anges, tous les esprits bienheureux forment votre cortège, et l'Esprit saint par lequel vous devenez mère vous environne de toute sa divinité.

<" Telle qu'une armée puissante, vous êtes, Vierge sainte, la terreur de nos ennemis, et Dieu, en vous couvrant de son ombre, vous rend formidable à tout l'enfer.

« Vous écrasez la tète du serpent qui nous avait infectés de son poison ; désormais sa rage est impuissante; il ne se relèvera pas du coup mortel dont vous l'avez frappé. »

Et à la messe :

« Qu'heureux est le jour de votre naissance, ô Vierge qui devez enfanter un Dieu sauveur! jour tant désiré de nos pères, tu brilles enfin sur nous !

« Nous gémissons dans une nuit profonde. Voici l'aurore qui nous amène le vrai Soleil ! O Marie! que tous les peuples vous proclament bienheureuse !

« Qu'ils vous appellent l'arche de la nouvelle alliance : le temple que doit remplir toute la Divinité, la nouvelle Eve qui réparera avec avantage le mal que nous fit la première.

« Eve rendit ses enfants esclaves du démon ; par vous nous renaissons enfants de Dieu ; Eve fut la cause de notre mort, et vous nous donnez le salut. »

11 v a près de douze cents ans que cette fête se célèbre solennellement dans l'Eglise romaine, puisqu'en 688 le pape Serge avait lui-même désigné les homélies et les litanies qu'on y devait dire, et qu'il la mit au nombre des quatre fêtes de la Vierge auxquelles il ordonnait que la procession des fidèles partirait de l'église de Saint-Adrien pour aller faire la station et l'office à celle de Sainte-Marie.

En France, la Nativité de la Sainte Vierge fut longtemps appelée Angevine, parce que la ville d'Angers fut une des premières du royaume qui la célébra.

Les habitants de l'Anjou ont conservé une grande dévotion à la Sainte Vierge, et aucune loi, aucun concordat n'ont pu les empêcher de chômer ses fêtes ; dans l'Anjou, comme dans le Poitou, comme dans la Bretagne, les soldats des armées catholiques et royales allaient affronter les balles républicaines avec le sacré cœur de Jésus sur la poitrine et le chapelet au cou.

L'obligation de la chômer paraît aussi établie dès le dixième siècle en Angleterre, où elle s'est maintenue avec grande solennité jusqu'au temps du schisme. Les protestants l'ont retranchée de leus liturgie; mais ils ont retenu le nom dans leur calendrier réformé.

En Orient, saint Jean de Damas disait dans le huitième siècle :

« Peuples, accourez; accourez, hommes de tout âge, de toute langue de toute condition et de tous les pays du monde.

Célébrons tous avec joie l'heureux jour où commence notre félicité ;

célébrons avec des transports d'amour la naissance de la Mère de Dieu qui par son Fils, a procuré le rétablissement du genre humain

TrèfîCt ^n"^11116 ViGrge ^ SGra ^ P°rte CélGSte P^' "laquelle le Très-Haut le Dieu-homme entrera dans le monde. Aujourd'hui s'élève de la tige de Jesse un rejeton qui produira, par la vertu d'en haut cette divine fleur qui sera le salut des hommes. » '

Jetons donc, jetons des fleurs sur le berceau de Marie... Et vous belle

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La Toussaint

Voici venu le mois des vents et des tourmentes, le mois où le souffle précurseur de l'hiver emporte les feuilles des arbres, comme le temps a emporté nos beaux.jours.

Pendant le cours de l'année, la religion, de distance en distance, a répandu des fêtes parmi nos journées de travail, comme des repos, comme des oasis dans le désert, pour le chrétien fatigué. Pendant les mois écoulés, chaque mystère a eu sa solennité, chaque saint sa commémoration.

La naissance du Sauveur, sa présentation au temple, sa circoncision, son épiphanie, sa passion, sa mort, sa résurrection, son ascension, ont été célébrées.

La descente du Saint-Esprit, la Fête-Dieu, l'Annonciation, la Nativité, la Conception, la Visitation, l'Assomption de la Sainte Vierge, ont vu se succéder leurs anniversaires avec les mois qui se suivaient... Eh bien! toutes ces journées consacrées et bénites ne sont point encore assez pour le catholicisme : il a voulu d'autres solennités que celles des mystères, et, après avoir cherché dans ses annales, après avoir passé en revue tous les mérites, toutes les vertus, toutes les souffrances des saints, il a mis chaque jour de l'année sous la protection spéciale d'un habitant du ciel; et comme l'année est loin d'avoir autant de jours que les deux ont d'élus, il a couronné toutes les commémorations particulières par une commémoration générale.

Ainsi qu'une mère pleine de tendresse, la religion a réuni tous ses enfants pour les fêter ensemble devant le trône de Dieu ; dans sa justice, elle amène devant le grand rémunérateur, et devant les hommages des hommes, tous ceux qui ont mérité gloire et récompense.

En cette solennité de la Toussaint, l'Église qui est sur la terre donne la main à l'Église qui est au ciel ; et la communion des saints qui jouissent de l'éternel bonheur et des justes qui y aspirent est révélée comme une grande consolation, comme un puissant encouragement.

Ceux qui habitent encore la vallée de larmes prennent courage en pensant que c'est à travers les chagrins et les pleurs que leurs devanciers sont parvenus au repos céleste, et ils se disent : Ils ont été comme nous, soyons comme eux.

Pour bien parler de la fête de tous les saints, il faudrait pouvoir peindre leur gloire, leur félicité, leurs extases sans fin. Et comment faire? ce que l'œil n'a pas aperçu, ce que l'oreille n'a pas ouï, ce qui n'est jamais entré dans le cœur de l'homme, ne peut être décrit.

Tout ce que nous pouvons dire avec Bossuet, c'est que pour rendre les

saints heureux « Dieu n'emploiera pas sa puissance ordinaire ; il fera plus : il étendra son bras, il ne s'attachera plus à la nature des choses, il ne prendra plus loi que de sa puissance et de son amour; il ira chercher dans le fond de l'âme l'endroit par où elle sera plus capable de félicité ; la joie y entrera avec abondance et l'inondera de délices.

« Les élus seront tellement embellis des présents de Dieu , qu'à peine l'éternité leur suffira-t-elle pour se reconnaître. Est-ce là ce corps autrefois sujet à tant d'infirmités? Est-ce là cette âme qui avait des facultés si bornées?

» Notre âme, dans cette chair mortelle, ne peut rien rencontrer qui la satisfasse; elle est d'une humeur difficile, elle trouve à redire à tout. Quelle joie pour elle d'avoir enfin rencontré un bien infini, une beauté accomplie qui arrête à jamais toutes ses affections, sans que son ravissement puisse être troublé ou interrompu par le moindre désir!

» Dieu est la lumière qui éclaire les saints; Dieu est la gloire qui les environne ; Dieu est le plaisir qui les transporte ; Dieu est la vie qui les anime ; Dieu est l'éternité qui les établit dans un glorieux repos.

» Dans la céleste Jérusalem, il n'y aura pas d'erreur, parce qu'on y verra Dieu; il n'y aura pas de douleur, parce qu'on y jouira de Dieu; il n'y aura pas de crainte ni d'inquiétude, parce qu'on y reposera en Dieu. »

J'entasserais bien d'autres citations du grand orateur, car Bossuet s'est plu à parler de la gloire des élus; mais je m'arrête, car je trouve qu'un des meilleurs moyens de faire concevoir les délices du ciel, c'est de montrer les misères de la terre. « Là-haut, un océan de bonheur 7 ici-bas, quelques petites gouttes de joie. Sur la terre, dit l'Ecclésiaste, on ne sourit qu'en tremblant. »

« Ici-bas, nous pensons nous reposer, et cependant le temps nous enlève, et nous sommes la proie de notre propre durée.

» Qui de nous ne désire pas le repos? Et celui qui agit dans sa maison, et celui qui travaille à la campagne, et celui qui navigue sur les mers, et celui qui négocie sur la terre, et celui qui sert dans les armées, et celui qui s'intrigue et s'empresse dans les cours : tous aspirent de loin au repos.

» Tout homme sensé se destine un lieu de retraite et de repos ; lieu qu'il regarde de loin comme un port dans lequel il se jettera quand il sera poussé par les vents contraires. Mais cet asile que vous vous préparez contre la fortune est encore de son ressort ; et, si loin que vous étendiez votre prévoyance, jamais vous n'égalerez ses bizarreries; vous penserez vous être muni d'un côté, la ruine vous viendra de l'autre; vous aurez tout assuré aux environs, l'édifice fondra tout à coup par le fondement ; si le fondement est solide, un coup de foudre viendra d'en haut qui renversera tout de fond en comble. Je veux dire simplement, et sans figure, que les malheurs ici-bas nous assaillent et nous pénètrent par trop d'endroits, pour pouvoir être prévus et arrêtés de toutes parts. Il n'y a rien sur la terre où nous mettions notre appui, enfants, amis, dignités, emplois, qui non-seulement ne puisse manquer, mais encore ne puisse nous tourner en une amertume infinie ; et nous serions trop novices dans l'histoire de la vie humaine si nous avions encore besoin qu'on nous prouvât cette vérité. »

Voilà comme Bossuet peignait devant Louis le Grand la misère du

LA TOUSSAINT. 2l5

bonheur du monde, et il n'avait trouvé la terre si pauvre que parce qu'ii venait de regarder la félicité des élus! Quand, d'un soleil radieux, vous reportez vos yeux sur les objets qui vous environnent, ils vous semblent tous obscurs.

L'Eglise, dans la solennité de la Toussaint, veut nous faire envier le ciel ; c'est donc bien, ce jour-là, de nous faire prendre en dégoût le lieu de notre exil. Nous n'aimons jamais tant la patrie que lorsque le bannissement nous est dur !

Avant d'en venir à établir une fête commune à tous les saints, l'Eglise a eu des fêtes pour les différents ordres des habitants du ciel, soit dans le rang qu'ils tiennent là-haut, soit dans la condition qu'ils ont eue sur la terre.

Ainsi, l'Eglise orientale célèbre encore aujourd'hui la fête de tous les saints de l'Ancien Testament, c'est-à-dire de tous les justes qui ont précédé la venue du Messie. L'office s'en fait le dimanche qui précède Noël.

Celle de tous les apôtres s'est faite longtemps le Ier mai ; la fête de tous les disciples, le i5 juillet.

Celle de tous les martyrs a eu aussi son jour fixé.

La solennité en l'honneur des pères du désert avait été établie le vendredi de la Quinquagésime.

Le premier qui fit solenniser, dans Rome, la fête de tous les saints, fut le pape Grégoire III, qui siégeait sur la chaire de saint Pierre en j3i.

Le pape Grégoire IV étant venu en France vers l'année 835, exhorta Louis le Débonnaire à faire célébrer la grande commémoration des saints par tous ses Etats, ce qui fut exécuté le Ier novembre.

C'est depuis ce temps que la Toussaint est devenue la fête de l'automne la fête qui clôt les beaux jours, la fête voisine de la mort.

C'est ce jour-là, pendant que les vents sifflent autour des vieilles églises, et que les feuilles des forêts sont emportées par le souffle qui annonce l'hiver, que la religion, dans ses sanctuaires, chante cette hymne à tous les saints :

« Nous, mortels, nous nous assemblons avec joie pour chanter les palmes et les couronnes que vous avez gagnées, ô saints habitants du ciel, au prix de tant de luttes et de si rudes travaux !

« Nous, revêtus de misères, nous vous célébrons, vous que le Tout- Puissant a revêtus de gloire.

« Nous, qui mangeons le pain du travail et des larmes, nous vous célébrons, vous qui ne vivez que d'amour et de vérité, et qui buvez dans des coupes d'or les eaux vives des sources sacrées.

« Vous, qui étiez humbles sur la terre, nous vous voyons aujourd'hui mêlés aux saints vieillards qui mettent leurs diadèmes de gloire aux pieds du Roi des rois.

« O vous qui avez été nos frères, soyez-le encore dans le ciel! Nous sommes pauvres, chétifs et vêtus de misère, et vous, vous portez des robes éclatantes, blanchies dans le sang de l'agneau ; mais ne détournez pas vos regards de vos frères d'ici-bas ! »

Quand les voûtes des cathédrales et des églises des hameaux entendent

2l6 FÊTES CHRÉTIENNES.

chanter ces poétiques paroles, les jours commencent à raccourcir et la nuit à descendre de bonne heure : aussi le salut de la Toussaint se célébrerait dans les ombres, si ce n'était beaucoup de cierges qui brûlent sur l'autel.

La Toussaint est la dernière fête que l'on chôme dans les châteaux ; après sa solennité, on pense à revenir dans les villes. Alors la campagne devient triste pour ceux qui n'aiment que la verdure, les rieurs et les ciels sans nuages. Alors les feuilles séchées tombent, tombent comme des illusions qui s'en vont. Alors de grandes rumeurs s'élèvent au milieu des nuits et font rêver tristement. Mais dans ce deuil il y a encore grand attrait poulies hommes qui onj: vieilli et souffert. Les fêtes fleuries du printemps vont à la jeunesse; notre fête, à nous, c'est celle qui touche à la journée des morts.

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Le jour des Morts

« La religion, non satisfaite de donner des prières et des bénédictions à chaque cercueil, a couronné les choses de l'autre vie par une cérémonie générale, où elle réunit la mémoire des innombrables habitants du sépulcre ; vaste communauté des morts, où le grand est couché auprès du petit; république de parfaite égalité, où l'on n'entre point sans ôter son casque et sa couronne, pour passer par la porte abaissée du tombeau.

« Dans ce jour solennel, où l'on célèbre les funérailles de la famille entière d'Adam, l'àme mêle ses tribulations pour les anciens morts aux peines qu'elle ressent pour ses amis nouvellement perdus. Le chagrin prend, par cette union, quelque chose de souverainement beau, comme une moderne douleur prend le caractère antique quand celui qui l'exprime a nourri son génie des vieilles traditions d'Homère. La religion seule était capable d'élargir assez le cœur de l'homme pour qu il pût contenir des soupirs et des amours égaux en nombre à la multitude qu'il avait à honorer (i). »

Le soir de la Toussaint, pendant que chaque famille, de retour des offices, reste rassemblée devant le foyer domestique, qui a repris sa flamme et sa douce chaleur, on entend descendre des tours et clochers, et se mêler au. premier silence de la nuit, des tintements funéraires. C'est la voix des trépassés qui demandent que les vivants prient pour eux.

Cette voix de Jer, comme dit Shakspeare, tombe d'en haut sur ceux qui s'en vont chercher des distractions, des spectacles et des plaisirs ; elle tombe sur tous, donnant des pensées graves à ceux qui ne voudraient que rire et folâtrer : car, voyez-vous, cette fête des morts n'est pas comme les autres fêtes; il y a des esprits qui ne veulent ni de Noël, ni de Pâques, qui

ne croient ni à la naissance, ni à la résurrection du Christ ; mais qui

sont bien forcés de croire à la mort de leur mère, de leur père — , de leurs enfants, peut-être!... Alors, la cloche du jour des trépassés leur dit quelque chose, et tout bas ils avouent que le catholicisme a des solennités qui parlent au cœur.

Admirez quelle connaissance la religion a du cœur humain! Elle a voulu faire prier ses enfants pour les morts; mais, pour qu'à la vue de tant de cercueils la tristesse et la douleur n'absorbassent pas trop leurs âmes, elle a montré les rayons du ciel à côté des ombres du sépulcre, la résurrection auprès de la mort.

(i) Chateaubriand, Génie du Christianisme.

2lS FÊTES CHRÉTIENNES.

Le jour de la fête de tous les saints, elle n'a parlé que du bonheur des élus, que de leurs délices sans fin, que de leur gloire, afin que, le lendemain, nous priassions avec plus de ferveur, avec plus d'instances, pour que le Dieu des vivants et des morts donne à notre père, à notre mère, à nos amis, ce repos et cette félicité que l'orateur sacré nous a fait entrevoir.

Figurez- vous donc un jour des morts sans un reflet du ciel! O Dieu! que tout y serait noir et lugubre! Cercueil, destruction, pourriture, voilà ce qui viendrait à l'esprit, et qui saisirait le cœur, quand on serait rassemblé pour penser à ses parents, à ses amis morts; on reculerait épouvanté; car on ne verrait que vers et corruption. L'encens de cette cruelle fête ne serait que la puanteur du sépulcre ; ses cierges, que les torches des funérailles; ses chants, que des plaintes, et ses hymnes que des gémissements.

Dieu, qui a fait le cœur de l'homme, en connaît la faiblesse, en conçoit les terreurs : aussi quand il veut, pour notre bien, que nous songions à la mort, il fait tomber sur elle quelques lueurs de sa gloire; quand il nous commande de venir prier près des tombeaux, il fait descendre dans les régions funèbres deux filles des cieux, la Foi et l'Espérance; et ces saintes enchanteresses nous disent là des paroles si douces, que la terreur nous abandonne ; et au lieu des épouvantements de la mort, nous ressentons un calme, une paix, qui consolent; à travers nos pleurs, nous voyons de beaux anges emportant sur leurs ailes les âmes délivrées de nos amis... ; et dans le profond silence qui s'étend sur toutes les tombes, si un mot nous arrive, c'est celui de Résurrection.

Jamais on ne nous a autant montré, enseigné la puissance de la prière et l'excellence de notre grand sacrifice, qu'auprès des autels tendus de deuil ; auprès du cercueil, l'Eglise a voulu nous faire voir la prière plus forte que la mort.

C'est sur le corps glacé de notre mère, sur les restes de notre vieux père, sur les jeunes cadavres de nos enfants, sur la cendre de nos amis, que le christianisme nous dit : N'ayez pas peur, nolitc timerc : la tombe, c'est le berceau de l'immortalité ; levez la tête, regardez : vos amis, vos enfants, votre père, votre mère, n'ont laissé ici-bas que leurs dépouilles, que leurs vêtements usés: ils avaient eu foi dans le Christ, ET le Christ, c'est la résurrection ET LA vie... Admirable! mille fois admirable la religion qui console ainsi! Sois donc bénie par tous les hommes, ô sainte foi catholique! c'est toi seule qui peux crier sur les tombeaux :

O mort ! où est ta victoire?

O mort ! où est ton aiguillon?

C'est toi qui donnes à nos affections, à nos amitiés, une durée qui s'allonge par de là la vie ; c'est toi qui renoues les liens que les années et les maladies avaient voulu rompre ; c'est toi qui concèdes aux enfants le pouvoir de racheter du purgatoire les âmes de leurs pères et de leurs mères, et aux parents la puissance de donner une seconde fois la vie à leurs enfants.

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