LE JOUR DES MORTS. 2IO
Pendant que le pauvre mendiant a vécu ses mauvais jours, pendant qu'il a souffert et gémi, qui a le mieux secouru ses douleurs, consolé ses souffrances?... Oh! nous le savons tous : c'est la religion.
Eh bien ! quand le mendiant aura fait son temps de misère ; quand son cadavre sans suaire et sans cercueil sera gisant sur la paille, qui viendra ie garder comme un cadavre de roi? encore la religion.
Car, voyez-vous :
« Chez les anciens (i), les restes du pauvre ou de l'esclave étaient abandonnés presque sans honneurs; parmi nous, le ministre des autels est obligé de veiller au cercueil du villageois comme au catafalque du monarque. L'indigent de l'Évangile, en exhalant son dernier soupir, devient soudain (chose sublime!) un être auguste et sacré... A peine le mendiant qui languissait à nos portes, objet de nos dégoûts et de nos mépris, a-t-il quitté cette vie, que la religion nous force à nous incliner devant lui. Elle nous rappelle à une égalité formidable, ou plutôt elle nous commande de respecter un juste racheté par le sang de Jésus-Christ, et qui, d'une condition obscure et misérable, vient de monter à un trône céleste.
« C'est ainsi que le grand nom de chrétien met tout de niveau dans la mort, et l'orgueil du plus puissant potentat ne peut arracher à la religion d'autre prière que celle-là même qu'elle offre pour le dernier manant de la cité. »
Sous la croix de marbre qui étend ses bras sur les restes du riche, sous la croix de bois noir qui protège la fosse de gazon du simple villageois, la religion, quand est venu le jour des morts, fait entendre les mêmes paroles.
Écoutez :
« Bienheureux sont ceux qui dorment dans le Seigneur !
« Le Seigneur parlera, et les morts entendront la voix du fils de Dieu.
« Celui qui écoute sa parole et qui croit en lui est passé de la mort à la vie.
« L'heure vient, et tous ceux qui sont dans les sépulcres entendront sa voix; et ceux qui auront bien fait sortiront pour ressusciter à la vie; et ceux qui auront mal fait sortiront pour ressusciter à leur condamnation. »
Quand cette heure dernière sera arrivée, heure à laquelle Dieu a résolu de réveiller les élus de leur sommeil, une voix sortira du trône et de la propre bouche du fils de Dieu, qui ordonnera aux morts de revivre : « Os arides! os desséchés! écoutez la parole du Seigneur! Ossa arida, audite verbum Domini! »
Au son de cette voix toute-puissante qui se fera entendre en un moment de l'orient jusqu'à l'occident, et du septentrion jusqu'au midi, les corps gisants, les os desséchés, la cendre et la poussière froide et insensible, seront émus dans le creux de leurs tombeaux.
Toute la nature commencera à se remuer, et la mer, et la terre, et les abîmes, se prépareront à rendre leurs morts, qu'on croyait qu'ils avaient
(i) Chateaubriand.
engloutis comme leur proie, mais qu'ils avaient seulement reçus comme dépôt, pour le remettre fidèlement au premier ordre : car Jésus, qui aime les siens jusqu'à la fin, prendra soin de ramasser, de toutes les parties du monde, leurs restes toujours précieux devant lui. Il ne faut pas s'étonner d'un si merveilleux soin, c'est de lui qu'il est écrit qu'/7 porte tout l'univers far sa parole très efficace.
Toute la vaste étendue de la terre, et les profondeurs des mers, et toute 1 immensité du monde, ne sont qu'un point devant ses yeux; il soutient de son doigt les fondements de la terre ; l'univers entier est sous sa main. Et lui, qui a bien su trouver nos corps dans le néant même, d'où il les a tirés par sa parole," ne les laissera pas échapper à sa puissance au milieu de ses créatures ; car cette matière de nos corps n'est pas moins à lui pour avoir changé de nom et de forme. Ainsi, il saura bien ramasser les restes dispersés de nos corps qui lui sont toujours chers, parce qu'il les a une fois unis à une âme qui est son image. En quelque coin de l'univers que la loi des changements ait jeté nos restes, il les gardera; et quand la violence de la mort les aurait poussés jusqu'au néant, Dieu ne les aurait pas perdus pour cela :
« Car il appelle ce qui n'est pas avec la même facilité que ce qui est. Et Tertullien a raison de dire que le néant est à lui (i). »
Je le demande avec orgueil, y a-t-il sous le soleil un culte qui sache aussi bien consoler de la mort que le catholicisme?
Eh! non, il n'y en a pas. Sans doute d'autres religions que la nôtre commandent de croire à la résurrection des corps : mais voilà tout : elles ne disent point que les vivants peuvent hâter le bonheur des morts. Tandis que nous catholiques, avec nos prières, avec notre grand sacrifice d'expiation, nous délivrons les âmes de ceux que nous pleurons. L'amitié d'un protestant ne peut rien pour son ami mort : l'amitié d'un catholique ne s'arrête point au marbre de la tombe : elle remue, pour ainsi dire, la terre qu'on a jetée sur les cercueils, pour délivrer l'ami qu'elle regrette.
Nous l'avons déjà dit, avec notre croyance, nous prolongeons nos affections en dépit de la mort.
Aussi, le jour des trépassés est une des fêtes que le peuple comprend le mieux. Dans nos églises autour du catafalque, dans les cimetières parmi les monuments somptueux et les fosses où poussent les longues herbes et les mauves bleues, on les voit prier avec une tristesse mêlée d'espérance... Et comment l'espérance ne descendrait-elle pas dans nos cœurs, quand nous demandons la paix et le repos pour nos proches, pour nos amis, passés de vie à trépas?
Dans les admirables prières de l'Eglise, tantôt ce sont des cris de douleur, tantôt des cris d'espoir; la mort se plaint, se réjouit, tremble, se rassure, gémit et supplie :
« Le jour qu'ils ont rendu l'esprit, ils retournent à leur terre originelle, et toutes leurs vaines pensées périssent.
(i) Bossuet.