LE JOUR DES MORTS
ce O mon Dieu ! ne vous souvenez ni des fautes de ma jeunesse, ni de mes ignorances !
« O Dieu ! cessez de m'affliger, puisque mes jours ne sont que néant !
« Lorsque vous me chercherez le matin, vous ne me trouverez plus.
« La vie m'est lourde à porter ; la vie m'est pleine d'ennuis : je m'abandonne aux regets. Seigneur, vos jours sont-ils comme les jours mortels, et vos années éternelles comme nos passagères années?
« Pourquoi, Seigneur, détournez-vous votre visage et me traitez-vous comme votre ennemi? Devez- vous déployer votre puissance contre une feuille que le vent emporte, contre une feuille séchée?
<( L'homme né de la femme vit peu de temps, et il est rempli de beau. coup de misères; il est comme une ombre qui ne demeure jamais dans le même état.
« Mes jours sont passés, toutes mes pensées sont évanouies, toutes les espérances de mon cœur dissipées... Je dis au sépulcre : Vous serez mon père; et aux vers, vous serez ma mère et mes sœurs!
« Une voix dit : Mes jours se sont évanouis comme la fumée, mes os sont tombés en poudre.
« Une autre voix répond : Mes jours ont décliné comme l'ombre.
« Qu'est-ce que la vie? demande le prêtre.
« La foule répond : Une petite vapeur.
« Les morts se sont endormis dans la poussière.
« Ils ressusciteront tous comme ils étaient.
« Ils se réveilleront.
« Oui, glorieux dans le Seigneur.
« Heureux ceux qui dorment dans le Seigneur; car leurs bonnes œuvres les suivent, et dans le sein de Dieu ils se reposent de tous leurs travaux!
« Du fond de l'abîme, nous crions vers vous, ô Seigneur! Seigneur, écoutez notre voix !
« Si vous comptez toutes nos iniquités, oh! qui pourra soutenir votre jugement?
« Mais la miséricorde est grande entre vos mains ; — Seigneur, soyeznous miséricordieux; depuis le matin jusqu'au soir Israël espère en vous! »
Ou une grande partialité m'aveugle, ou jamais la tristesse et la crainte, la douleur et l'espoir, n'ont eu de paroles plus saisissantes que celles de ces prières des morts. — Il y a là plus que la tristesse de la terre, plus que les plaintes des vivants. — Aux voix qui gémissent dans le monde, — les voix de ceux qui n'y sont plus se mêlent et sortent du silence des tombes pour ce grand concert de larmes et de regrets.
Et du haut de la chaire, c'est le grand orateur de la mort qui parle :
« A la fin des siècles, tout le genre humain se lèvera comme une seule moisson. Mais, en attendant, il faut mourrir et être assujetti à la corruption : car nous portons une chair de péché, chargée d'infirmités et de maladies. »
Allez dans les hôpitaux en ce triste jour, pour y contempler le spectacle
de l'infirmité humaine : là, vous verrez en combien de sortes la maladie se joue de nos corps. Là elle étend, là elle retire, là elle relâche, là elle engourdit, là elle cloue un corps perclus et immobile, là elle le secoue tout entier par le tremblement : pitoyable variété ! diversité surprenante !
Chrétiens, c'est la maladie qui se joue comme il lui plaît de nos corps, que le péché a abandonnés à ces cruelles bizarreries.
O homme! considère le peu que tu es, regarde le peu que tu vaux; viens apprendre la liste funeste des maux dont ta faiblesse est menacée. Et la fortune, pour être également outrageuse, ne se rend pas moins féconde en événements fâcheux. Le secours qu'on donne à nos corps est l'image du grand secours que- leur donnera un jour Jésus-Christ en les affranchissant tout à fait. Mais, en attendant, il faut qu'ils tombent pour qu'ils soient renouvelés. Ils ne laisseront à la terre que leur mortalité et leur corruption ; il faut que ce corps soit détruit jusqu'à la poussière; la chair changera de nature, le corps prendra un autre nom; même celui de cadavre ne lui demeurera pas longtemps. La chair deviendra un je ne sais quoi, qui n'a plus de nom dans aucune langue ; tant il est vrai que tout meurt en eux, jusqu'à ces termes funèbres par lesquels on exprimait ces malheureux restes : Post totam ignobilitatis elogium caducœ in originem terrain, et cadaveris nomen, et de isto quoque nomme periturœ in million inde jam nomen, in oniui vocabili mortem (i).
David, Job, Tertullien, Bossuet, Chateaubriand, m'ont fourni les paroles avec lesquelles j'ai écrit sur la journée des morts. Si j'en appelais aux souvenirs de chacun de nous, je serais sûr d'émouvoir encore : car, parmi ceux qui liront ces pages, presque tous ont mené le deuil autour d'un tombeau ; presque tous ont vu Yenlief d'un cercueil, ont récité le De profundis sous la voûte mortuaire du trépassé ; presque tous ont entendu les pelletées de terre tomber, et résonner si lugubres sur les planches de la bière ; mais nous n'évoquerons point de si torturantes réminiscences : le jour des morts ne doit pas être un jour d'épouvante, mais un jour d'espérance et presque de consolation.
L'Eglise, dès son origine, a toujours prié pour ses enfants morts; elle, qui connaissait les miséricordes du Seigneur, ne cessait d'offrir, pour les trépassés, le sacrifice qui rachète les âmes et qui leur ouvre les portes du ciel; mais saint Odilon, abbé de Cluny, a été un des premiers à établir une commémoration générale pour tous les fidèles, et pour cette solennité il choisit le lendemain de la fête de tous les saints. En peu de temps, on vit adopter et pratiquer cette observation dans toute l'Eglise d'Occident par l'autorité du siège apostolique. Bientôt après, on la mit au nombre des fêtes dont l'observation est de précepte parmi le peuple et le clergé.
Cette fête de regrets, de souvenirs et de prières, était déjà toute commune en Angleterre au commencement du treizième siècle, comme il paraît par le concile d'Oxford, tenu l'an 1222. Elle y est au rang des solennités de seconde classe.
Elle a été ordonnée comme de précepte pour la ville et le diocèse de
(1) Tertullien.