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LE JOUR DES MORTS

Paris, par l'évêque Eustache du Bellay, dans ses statuts de l'an i55j.

Maintenant, cette commémoration des morts est établie et enracinée dans les mœurs des peuples, et les hommes oublieraient bien des fêtes avant celle-là. Il y a dans cette pensée, que la prière pour nos amis morts peut assurer leur éternel bonheur, un si grand attrait, une si forte consolation, que nous avons vu des protestants attirés à la religion catholique par cette seule idée.

J'ai connu un luthérien que notre croyance du purgatoire a rendu catholique. Il avait perdu un frère chéri au milieu d'une fête, et il se souvenait sans cesse, pour tourmenter son cœur, de ce passage si brusque d'une orgie au cercueil ; son âme avait besoin d'être rassurée ; il savait toute la pureté qu'il faut pour le ciel, et, dans son culte, il ne trouvait pas de lieu intermédiaire entre les parvis célestes et les profondeurs de l'abîme. Avec sa religion, il lui fallait croire qu'aussitôt le dernier soupir exhalé, le jugement de Dieu était accompli; jugement subit, instantané, irrévocable. Oh! alors ses frayeurs devenaient de déchirantes angoisses! Il n'avait plus de repos '... Ses jours étaient sans distraction, ses nuits sans sommeil, ses pensées sans espérances; il dépérissait à vue d'œil, et lui aussi penchait vers la tombe, vers la tombe de son frère, qu'il devait partager comme un lit de famille.

On lui ordonna de voyager; mais lui se disait : Je n'aurai pas le temps d'aller loin, je mourrai dans une hôtellerie, soigné par des mercenaires étrangers..., et quand j'aurai fermé mes yeux, on sera obligé de chercher dans mes papiers le nom du voyageur qui vient de s'arrêter pour toujours, et qui n'a plus besoin que d'un gîte au cimetière.

Ses amis se joignirent à son médecin, et le jeune Ecossais vint sur le continent. Je me trouvai sur le même vaisseau que lui, et bientôt nous eûmes lié conversation ensemble, et bien des points de contact nous lièrent.

Quand nous fûmes débarqués, nous logeâmes dans le même hôtel; au bout de quelques jours, il me révéla ce qui avait répandu tant de tristesse sur ses jeunes années, la mort de son frère, et ses inquiétudes sur les destinées éternelles d'un être tant aimé!... Ah! me dit-il un jour des morts, par amour pour mon frère je vais adopter votre rite!... Oh! quand je pourrai prier pour mon frère, je respirerai, je vivrai pour demander chaque jour du bonheur dans le ciel pour celui que j'ai tant chéri sur la terre'... Votre culte fait que l'on peut encore s'entr'aider après la mort; vos prières ôtent au sépulcre son terrible silence. Vous, vous conversez encore avec ceux qui sont partis de la vie ; vous, vous avez connu la faiblesse humaine, cette faiblesse qui n'est pas le crime, mais qui n'est pas la pureté: et entre les limites du ciel et de l'enfer, Dieu vous a révélé un lieu d'expiation. Mon frère y est peut-être ; je me fais catholique pour l'en délivrer, pour me consoler ici-bas, me soulager de ce poids qui m'oppresse; ce poids, je ne l'aurai plus quand je pourrai prier.

La prière, c est la respiration de l'âme, surtout près des tombeaux ; là, les choses de la mort, la terre tombant sur le cercueil, le marbre scellé pesant sur le trépassé, les vers, la corruption venant, malgré tous nos efforts, malgré les châsses de bois de chêne et de plomb, dévorer le peu qui nous reste de nos proches et de nos amis ; toutes ces choses briseraient

le cœur. Mais la prière soulève ces poids écrasants de dessus nos âmes, et les fait respirer.

La prière est comme une rosée qui reverdit le bonheur et qui rend plus douce la prospérité.

La prière est comme une blanche aurore qui se lève sur nos chagrins pour en dissiper les ténèbres et pour faire voir le ciel aux yeux noyés de larmes.

Aussi la religion l'a mêlée à toutes ses fêtes, et dans l'année chrétienne elle monte sans cesse vers Dieu avec les mérites des bonnes œuvres et la fumée de l'encens.

Les plus humbles et les plus pauvres venaient les premiers. (P. 175.)

La dédicace de l'Église

Du moment que les hommes ont eu la pensée d'élever des temples au Roi du ciel, ils ont dû vouloir consacrer ces demeures, destinées à recevoir sous les voûtes celui qui s'assied sur les nuées. Avant que Dieu daignât descendre sur un autel d'or et de marbre, il a fallu que le marbre et l'or fussent mieux que la matière; pour les purifier et santifier, la religion fut tout d'abord invoquée; elle seule, par sa consécration, était capable d'agrandir assez nos églises pour que le Tout-Puissant, créateur de l'univers, pût y faire sa résidence.

Quand elle met sa main sur le front de l'enfant qui vient de naître, quand elle verse l'eau du baptême sur sa tête, elle le purifie de la souillure originelle.

Quand l'homme est prêt à quitter la vie, elle lui donne l'huile des mourants, et l'âme chrétienne qui va partir est consacrée pour les régions d'outre-tombe.

Eh bien! aussi, quand elle touche la pierre de nos temples avec son saintchrême, elle la rend assez sainte pour que la sainteté même puisse s'y asseoir.

Esprit éternel, immense, incompréhensible, Dieu ne peut, à bien parler, que demeurer en lui-même; lui seul est son lieu, son monde, son trône, son temple. Je suis dans mon Père, et mon Père est en moi, disait Jésus-Christ. Les hommes auraient donc pu se contenter de ce beau temple que l'Eternel s'était bâti lui même, l'univers; pour autel, les globes lumineux qui brillent au firmament; pour étendue, l'infini. Mais la pensée humaine se serait égarée dans les espaces sans bornes, et Dieu, se mesurant à notre faiblesse, a bien voulu venir habiter les maisons que nous lui avons bâties.

Il était digne de sa bonté de se rabaisser jusqu'à prendre une habitation parmi nous; consentant par son incarnation à devenir notre frère, il a voulu se rapprocher de nous : et, pour mieux entendre nos demandes et pour être plus proche de nos douleurs, il n'a pas eu peur de notre vallée de larmes.

La première habitation que l'Eternel Seigneur eut parmi les hommes, fut le Tabernacle, le saint des saints du désert, cette tente portative, sous laquelle Jéhovah ne dédaignait pas de venir partager, pour ainsi dire, la vie voyageuse de son peuple.

Pour nous mieux assurer que Dieu avait pour agréable cette demeure au milieu d'Israël, nous le voyons lui-même, dans les livres saints, tracer à Moïse toutes les proportions, toutes les dispositions de son tabernacle.

Roi, législateur guide d'un peuple voyageur, Dieu consent à descendre sous la tente, jusqu'au moment où ce peuple aura eonquis l'héritage promis à ses pères. Alors il aura un plus digne sanctuaire, et la montagne de Sion sera signalée par les anges comme le lieu le plus agréable au Seigneur. David, à qui cette révélation sera faite, voudra élever cette somptueuse

demeure; mais cette gloire ira à son fils, et tous les siècles rediront la magnificence de ce temple, la merveille des hommes.

Tout ce que la nature a de plus précieux est employé à cette vaste construction, par son étendue, ses péristyles et ses parvis, semblable à une ville. La pierre et le marbre, le cèdre et l'ivoire, le porphyre et le jaspe, l'argent et l'or, se touchent, se portent, se mêlent, s'unissent, s'entr'aident pour sa décoration; ce n'est pas le ciel, mais c'est ce qu'il y a de plus beau sous le ciel.

Quand Salomon eut achevé son œuvre, quand rien ne manqua plus à la beauté du temple, le roi d'Israël, plein de confiance dans le Seigneur, assembla les douze tribus pour la solennelle dédicace de la maison du Seigneur.

Pour rendre cette cérémonie plus auguste, le fils de David choisit le huitième jour du septième mois de l'année sainte, qui était le premier de Vannée civile, et qui correspond à notre mois d'octobre.

La dédicace dura sept jours, et quand ces sept journées de saintes réjouissances furent passées, la fête des tabernacles commença, de manière que tout Israël demeura à Jérusalem et dans les campagnes environnantes pendant quinze jours. Jamais le Seigneur n'avait répandu tant de joie, tant de gloire, tant de bonheur sur son peuple.

Depuis le 8 jusqu'au 22 du septième mois, Salomon fit venir près de lui tous les anciens, tous les princes des tribus, pour conférer avec eux du cérémonial de la sainte journée.

Les prêtres et les lévites portèrent dans le temple tous les présents, toutes les richesses que le roi David avait destinés à l'embellissement de la demeure de Dieu. Parmi ces objets consacrés se voyaient l'armure et l'épée de Goliath et la fronde du berger; et lorsque tous les vases, tous les ornements nécessaires aux sacrifices furent placés près des autels ; quand les piscines et la mer d'airain furent remplies d'eau pour les ablutions des sacrificateurs; lorsque les parfums, J'encens, la myrrhe, l'aloès, le cinnamome, furent déposés à côté de l'autel à treillage d'or ; quand les victimes furent amenées sur les dalles que leur sang devait rougir ; quand l'immense multitude fut rangée sur les marches de marbre et sous les portiques, alors entra l'arche d'alliance, le trône de l'Éternel.

Et à mesure que l'arche, respectueusement portée par les prêtres, avançait sous les voûtes étincelantes d'or, les victimes tombaient immolées.

Vingt-deux mille bœufs, cent vingt mille moutons, ou hosties pacifiques, furent offerts en sacrifice.

L'arche étant parvenue au milieu de l'encens et des holocaustes jusqu'au Saint des saints, tout à coup une nuée lumineuse emplit tout l'espace du temple; cette nuée était si rayonnante de la gloire du ciel, que les yeux des hommes ne pouvaient en supporter l'éclat miraculeux. Salomon se prosterna la face contre terre, et tout son peuple l'imita. Les prêtres eux-mêmes, éblouis de tant de splendeur, furent obligés de suspendre les sacrifices. Alors, au milieu du grand et religieux silence qui régnait dans le temple, Salomon, se relevant et se tournant vers le sanctuaire, pria Dieu à haute voix, le suppliant d'avoir pour agréable la maison qu'il lui avait bâtie, de la bénir, et d'exaucer les prières qui s'en élèveraient.

Après cette prière, le jeune roi, le plus beau, le plus sage entre

tous les hommes couronnés, étendit les mains sur son peuple et le bénit.

Dans la nuit qui suivit cette magnifique dédicace, le Seigneur apparut en songe à Salomon, et lui dit :

(( Fils de David, j'ai exaucé ta prière, et j'ai choisi le temple que tu m'as bâti pour en faire ma maison de sacrifice ; mes yeux seront ouverts et mes oreilles attentives à la prière de celui qui m'invoquera en ce lieu... »

Ces paroles, que le Seigneur Dieu d'Israël a fait entendre à Salomon, nous pourrions les sculpter, les graver sur toutes les portes de nos églises, dont le temple de Jérusalem n'était, en quelque sorte, que le péristyle.

Sans doute, cette merveille des merveilles, ce chef-d'œuvre de Hyram et du plus savant et du plus habile de tous les rois, était digne des regards de Dieu. Mais la plus modeste de nos églises doit être plus chère à l'Eternel que le temple de Sion. Dans nos sanctuaires, il y a plus que l'arche d'alliance, il y a le Fils de Dieu lui-même, l'objet des éternelles complaisances du Père, assis au plus haut des cieux.

Dans nos églises, tout est digne de méditation, rien n'y doit être indifférent au chrétien; de tous les objets muets qui décorent leur intérieur, il s'élève une voix pour ceux qui savent réfléchir.

Cette corde qui pend sous le porche, c'est le conducteur avec lequel la main indifférente du sacristain ou du sonneur répand la joie ou la tristesse dans la contrée; avec elle il va réveiller, jusque dans les hauteurs de la tour ou de la flèche, la cloche qui sommeillait silencieuse.

Alors, d'après l'impulsion qu'elle reçoit, elle élève sa voix sonore; tantôt lente et vibrant par trois fois, au milieu des lueurs naissantes du crépuscule, elle sonne I'Angelus..., et cette première voix de la terre, ce premier soupir après le repos de la nuit, dit à ceux qui ont dormi sous des tentures de soie, et à celui qui a couché sur la dure : « Voici le jour qui commence, élève ton àme à Dieu! »

Et quand la lumière s'éteint, quand les ombres descendent du ciel, elle dit encore : « Voici venir l'heure du repos, voici venir la nuit avec toutes ses étoiles; homme fatigué, réjouis-toi, et bénis celui que tu as prié ce matin. »

A solis ortu usque ad occasnm, laudabiîe nomen Domini.

Cette cloche, donnée à la paroisse par ses anciens seigneurs, est toute couverte d'armoiries et de noms titrés. Cette cloche est très noble et très bénite, baptisée comme un chrétien.

Haut et puissant seigneur a été son parrain ; haute et puissante dame a été sa marraine ; et quand une pauvre femme vient de mettre au jour un pauvre enfant, la cloche sonne joyeuse, pour dire les transports ineffables de la mère, pour dire à tous : Un enfant nous est né.

Et quand le vieillard n'a plus que de lentes pulsations, quand sa vie s'en va seconde par seconde, la cloche n'a plus que de lents tintements, comme les soupirs entrecoupés de l'agonisant.

La religion mêle ainsi sa voix d'airain à toutes nos émotions, à toutes nos joies, à toutes nos prières, à toutes nos alarmes, à toutes nos douleurs ; elle chante sur nos berceaux, crie dans les dangers, dans les incendies, dans les inondations, et gémit quand nous allons mourir.

La cloche est aimée de toute la paroisse; les fidèles sont fiers et

23û FÊTES CHRÉTIENNES.

orgueilleux de sa taille et des sons pleins qu'elle jette au loin ; et puis elle leur est chère, parce qu'elle a annoncé tous les événements de leurs familles ; c'est pour eux comme une vieille amie qui sait tout ce qui les concerne ; ils l'aiment tant dans les campagnes, qu'ils lui croient la puissance de chasser ces démons qui errent la nuit parmi les nuages, et de détourner le tonnerre quand il menace leurs maisons et leurs granges. Oh ! je suis comme ces simples paysans, j'aime ma cloche natale, ma mère l'a aimée avant moi!... Et vous, habitants des grandes cités, n'aimez-vous pas ces belles et majestueuses volées, ces sonneries harmonieuses, qui, dans vos solennités, semblent des voix du ciel pour vous appeller aux autels de Dieu?

Sans doute, c'est une idée touchante que celle qu'ont eue les Turcs de faire monter sur leurs minarets de jeunes enfants; c'est une bonne idée que d'emprunter la voix de l'innocence pour faire venir à la prière... Mais ces petites voix doivent être mesquines dans l'espace; j'aime mieux nos cloches avec leurs sons sublimes.

Tout à côté, attaché à un des piliers du porche,

Voici le Bénitier; l'homme qui marche aujourd'hui dans toute la force de l'âge et de la santé y trempe le doigt et se signe d'eau bénite. — Quand il sera étendu sur son lit de mort, le prêtre l'en aspergera pour laver les souillures de sa vie, pour éloigner de son chevet les esprits malfaisants... Et quand, un peu plus tard, il sera gisant dans son cercueil et descendu dans sa fosse, un peu de cette eau, qu'il prend aujourd'hui sans y trop penser, tombera sur lui avec les larmes de ses enfants et de ses proches !

Mémento, homo, quia pulvis es!

Et cette piscine de pierre, placée devant ce tableau de saint Jean répandant l'eau du Jourdain sur la tête du Christ, ce sont les FONTS

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