‹ Tableau poetique des fetes chretiennesChapitre 45 sur 47 · BAPTISMAUX · texte numérisé non relu

BAPTISMAUX

C'est là que l'on nous apporte tous, c'est pour être amenés là que nous faisons notre première absence d'auprès de notre mère...; c'est pour venir là que la garde ou la nourrice nous a enlevés de notre berceau, avec toutes ces dentelles dont l'orgueil maternel nous a déjà couverts; — c'est pour venir là que notre parrain et notre marraine ont pris ces habits de fête, ces gros bouquets, ces boîtes de dragées, et ces gants blancs...

C'est pour que son fils soit apporté là, que la mère indigente a ôté de dessus elle un des haillons qui la recouvrent sur le peu de paille qu'elle a eue pour accoucher !... Et toute misérable, toute défaillante, elle a souri en voyant que son nouveau-né va être fait chrétien... Et elle a dit au voisin et à la voisine qui ont bien voulu nommer son enfant : Rapportez le-moi vite, que je le réchauffe sur mon sein.

Comme si tous les hommes devaient être heureux, il y a toujours plus ou moins de joie à leur baptême; ce sont les mères qui ont inventé cette joie là!... Ont-elles eu raison? en vérité, je ne sais. Car enfin, de ces fonts baptismaux, tous apprendront-ils à marcher pour aller vers le bonheur?

En voici, petits anges de la terre, qui, encore tout mouillés de l'eau de leur baptême, vont prendre leur volée vers le ciel, et que le vent de la mort ravira à leurs mères comme des fleurs encore humides de la rosée du matin !

Et ceux qui sont destinés à grandir, à vieillir, ne sera-ce que de la féli-

LA DÉDICACE DE L'ÉGLISE. 23l

cité qu'ils trouveront entre la pierre de la sainte piscine et la pierre de la tombe? Parmi ceux-là, n'y en aura-t-il pas qui s'écrieront : « Maudite soit la nuit où j'ai été conçu! Maudit soit le jour où je suis né! » Pourquoi la vie a-t-elle été donnée à celui qui est dans l'amertume du cœur?

La religion qui ne trompe pas, elle, fait entendre à ceux qui apportent un enfant aux eaux du baptême, qu'il y aura pour le chrétien de l'amertume dans la vie : dès son premier jour, elle lui met du sel sur les lèvres, comme pour lui faire pressentir que tout ne sera pas douceur dans l'avenir ; elle lui montre encore qu'il lui faudra de la force dans le chemin qu'il va avoir à parcourir, et pour cela, elle lui donne l'onction d'huile et de saint-chrême, qui fortifie... Une autre fois, le chrétien recevra encore cette onction; aujourd'hui c'est à l'arrivée, demain ce sera au départ.

Oh ! vous voyez bien, il y a beaucoup à réfléchir devant des fonts baptismaux! C'est la première borne milliaire du chemin, bon ou mauvais, qui s'allongera devant nous.

Pas loin de la piscine sacrée, voici la chapelle des saints anges. C'est là où les enfants qui ont atteint l'âge de raison viennent apprendre le catéchisme. C'est sur ces bancs de bois que s'asseient et les riches et les pauvres; c'est là la première école de la bonne et vraie égalité, de l'égalité chrétienne.. . Pour que la terre ne fût pas attristée, déchirée par les divisions et les haines, pour qu'elle ne fût pas souillée par les vices, pour qu'elle ne fût pas arrosée de larmes et de sang, il ne faudrait qu'une chose : c'est que les hommes se souvinssent toujours du petit livre qui leur a été enseigné sur ces bancs.

C'est tout à côté de cette chapelle, où le prêtre a appris aux enfants leurs devoirs, qu'il va s'asseoir pour écouter l'aveu de leurs fautes.

Voici le confessionnal.

Je ne puis passer outre sans me souvenir de la paix qu'on y trouve, sans regretter l'innocence qu'on s'y fait. Que d'hommes, tout courbés sous le poids de l'or, tout vêtus de pourpre, ont cherché par toute la terre un peu de paix pour leur cœur, et qui n'ont pu en trouver que là!

La fortune leur avait jeté à pleines mains tous ses dons, le monde tous ses honneurs ; le hasard leur avait départi la force et la santé ; et cependant la vie leur était lourde ; ils la portaient comme un fardeau ; ils sont venus s'agenouiller là, et en fouillant dans leur mémoire, dans les replis de leur âme, en relevant ce qui était caché comme un crocodile au fond du puits des Apulaches, ils ont obtenu à l'instant ce que leurs recherches à travers toutes les régions de la terre n'avaient pu leur faire avoir, le premier, le plus enviable des biens, le calme de la conscience!

De par le monde, il y a encore de jeunes et de vieux esprits forts qui vont sourire des pensées que m'inspire la vue d'un confessionnal. Armés à la Voltaire ou à la Jean-Jacques, ils vont me lancer les traits acérés du ridicule, et les vieilles redites de l'impiété... Mais, dans leur injustice, ils ne me rappelleront pas tout ce que Jean-Jacques et Voltaire ont dit sur la confession.

Rousseau s'écrie quelque part : « Que de restitutions, que de réparations ne fait-elle pas faire chez les catholiques! »

Voltaire dit à son tour : « La confession est une chose très excellente,

un frein au crime, inventé dans l'antiquité la plus reculée : on se confessait dans la célébration de tous les anciens mystères ; nous avons sanctifié cette sage coutume : elle est très bonne pour engager les cœurs ulcérés de haine à pardonner.

Ce que nous préférons aux paroles de nos philosophes pour faire aimer la confession, c'est notre expérience à tous ; souvenons-nous du bonheur que le prêtre nous a donné quand il nous a dit : Mon enfant, allez en paix et ne péchez plus !.. . Oh! dans ce peu de mots, il y avait plus de paix que dans tous les discours des hommes.

« Sans la confession, dit Chateaubriand, sans cette institution salutaire, le coupable tomberait dans le désespoir. Dans quel sein déchargerait-il le poids de son cœur? Serait-ce dans celui d'un ami? Eh! qui peut compter sur l'amitié des hommes? Prendra-t-il les déserts pour confidents? Les déserts retentissent toujours, pour le crime, du bruit de ces trompettes que le parricide Néron croyait ouïr autour du tombeau de sa mère.

» Quand la nature et les hommes sont impitoyables, il est bien touchant de trouver un Dieu prêt à pardonner; il n'appartient qu'à la religion chrétienne d'avoir fait deux sœurs de l'innocence et du repentir. »

O vous, jeunes gens qui lirez les lignes que j'écris aujourd'hui pour vous, je ne sais quels succès, quelles joies, quels bonheurs vous sont réservés dans le monde.

Je .ne sais si votre amabilité, vos talents, vous feront briller bien plus que tous vos compagnons.

Je ne sais si votre savoir doit vous placer plus haut que tous vos émules ; je ne sais si les arts, la science ou le génie vous gardent de leurs couronnes.

Mais je sais une chose : c'est que, si un de ces bonheurs ou si tous ces bonheurs ensemble vous sont réservés, le jour où vous serez tout entourés d'hommages, tout étourdis de louanges, tout enivrés d'encens, tout palpitants de gloire, ce jour-là vous serez moins heureux que l'homme qui, après avoir été coupable et bourrelé de remords, se relève du confessionnal!... Oh! alors il trouverait des anges sur la route, et pourrait leur dire : Anges, ie suis votre frère.

Mais en nous éloignant de la porte de l'église, nous avons oublié ce qui est placé dans la tribune du porche : les orgues.

On a beau vieillir, on n'oublie pas les puissants, les saisissants accords des orgues que l'on a entendus dans son enfance, alors que notre mère nous conduisait aux grandes solennités ou de Pâques ou de Noël...

Oh! que j'aime mieux les sons graves, aériens, majestueux des orgues, que tous les orchestres que la musique moderne amène maintenant dans nos églises!... Ces musiciens avec leurs violons, leurs basses, leurs contrebasses, leurs clarinettes et leurs trombones, me font rêver l'Opéra; les orgues seules me font rêver le ciel !

Lequel d'entre nous n'a senti tout son cœur inondé de suaves et ineffables délices, alors qu'après l'Hosanna du Sanctus, les voix fortes des chantres venant à cesser, au milieu des nuages d'encens, au milieu du silence qui précède I'Elévation, l'orgue s'est mis à chanter son hymne, à soupirer avec ses notes les plus douces, les plus célestes, un O salutaris hoslia?

En vérité, l'homme qui resterait sans émotion à pareil moment, à semblable harmonie, je n'envierais pas son amitié!

Maintenant, me voici en face de la chaire : il y a encore là bien des pensées qui nous viennent.

Connaissez-vous de plus belle tribune que celle-là ?

En connaissez-vous une d'où l'on parle de plus haut ?

Une où l'on soit plus en droit de faire retentir les mots de liberté et d'indépendance? une où, comme là, on puisse, sans manquer de respect, donner des enseignements aux peuples et aux rois?

Démosthène à Athènes, Cicéron à Rome, n'ont pu avoir, n'ont pas eu à leur usage les puissantes paroles qui appartiennent, dans nos églises, au dernier curé de campagne.

Et du haut de cette chaire, à nos Chrysostômes de village, à nos Bossuets champêtres, il ne faut pas, pour toucher et remuer fortement la multitude qui les écoute, il ne faut pas de grands événements, des catastrophes, coups de foudre du destin; eh! mon Dieu, non! l'Evangile à la main, ils font trembler le riche et espérer le pauvre, exaltent l'humilité etterrassent l'orgueil!

J'ai entendu des hommes d'Etat, à leur tribune de marbre, agiter des questions de vie et de mort pour les empires ; sans doute leur éloquence était saisissante alors...; mais, en vérité, il lui manquait ce qui ne manque pas à l'éloquence sacrée.

Un ministre parle à une nation :

Le prêtre parle à toutes les nations.

Un ministre s'occupe des intérêts d'un moment :

Le prêtre se voue aux intérêts de l'éternité

Un ministre s'appuie du nom du roi ;

Le prêtre s'appuie du nom de Dieu.

De cette chaire, dont le dôme, surmonté de la croix, est porté par deux anges, que de consolations sont découlées !...

Que de fois la misère, la douleur, la souffrance, auront été attentives autour de cette sainte tribune ! Que de fois elles auront senti l'espérance leur venir comme la rosée qui fait reverdir les plantes desséchées.. , alors que le vieux curé, avec ses cheveux blancs, leur aura répété : « Mes enfants, mes chers enfants, j'ai été jeune, et me voilà vieux; mais, en vérité, je vous le dis, je n'ai pas encore vu le juste abandonné ni délaissé du Seigneur.. » En face de la chaire, cette petite chapelle plus ornée que les autres, et dont les murs noircis d'encens sont couverts d'un grand nombre de peintures d'ex-voto, c'est celle de Notre-Dame de Bon-Secours... Oh! combien de lampes et de cierges brûlent devant son autel ! Que de bouquets blancs brillants de paillettes, de boules de verre et de nœuds d'argent, déposés aux pieds de la statue! Que de chapelets avec leurs médailles bénites, que de scapulaires appendus aux deux colonnes qui encadrent ces tableaux, où l'on voit un frêle navire battu des vagues, frappé de la foudre..., et miraculeusement sauvé par Marie, Etoile des mers, apparaissant radieuse sur les nuées, et calmant la tempête par un sourire d'elle et de son divin Fils!

Certes, les fidèles vont s'agenouiller devant le maître-autel, qui reluit de marbre et de dorures, et qui a, de chaque côté de son tabernacle, deux

beaux anges adorateurs, mais ses degrés sont moins usés par la prière que ceux de l'autel de Notre-Dame de Bon-Secours; car nous nous sentons si peu de chose en face de la grandeur de Dieu, que nous éprouvons le besoin de chercher un intermédiaire plus rapproché de notre faiblesse. Les femmes surtout viennent prier la Vierge ; on dirait qu'elles craignent la majesté du Tout-Puissant, et qu'elles aiment mieux s'adresser à une mère ; dans leur simplicité, une mère leur semble devoir mieux les comprendre ; aussi elles viennent en foule à l'autel de Marie !

Tout près de cet autel, on a placé un tronc pour les malheureux. Soyez tranquille, celui-là ne chômera ni de liards, ni de sous, ni même de pièces blanches! Comme à cette chapelle on vient demander beaucoup, on donne beaucoup; comme on dit à la Consolatrice des affligés : secourez-moi, on secourt les autres

L'aumône et la prière sont deux sœurs qui se tiennent par la main... Voilà que nous avons parcouru la longueur de l'église..., nous voici presque sous la lampe qui ne s'éteint jamais; lampe sacrée que je me suis pris quelquefois à envier ! En effet, sainte destinée que la sienne ! Allumée devant l'autel, elle brûle devant l'autel ; les vents du dehors ne tourmentent point sa flamme; on dirait une âme loin du souffle des passions...

Cette lampe est un symbole de l'amour de Dieu pour les hommes ; elle veille toujours; comme une étoile tombée du firmament, elle brille dans la nuit pour redire la bonté de Jésus-Christ, pendant que ses sœurs, restées dans les plaines d'azur, racontent la puissance du Très-Haut!...

Souvent, quand je voyage la nuit, et qu'en passant dans un village je viens à apercevoir à travers les vitraux de l'église, la lueur de la lampe du sanctuaire, je me dis : les hommes peuvent dormir, la religion veille.

Et c'est vrai : que la nuit soit sans lune et sans étoiles, que les vents et l'orage grondent dans l'obscurité, que la neige tombe sur le noir des ténèbres, que le givre glace les étangs et fasse craquer la terre du chemin; si un malade meurt, si un impie se convertit, si un adolescent s'en va d'auprès de sa mère, c'est proche de l'église, à la porte du curé, que l'on vient frapper d'abord. Et puis, à la lueur de cette lampe dont nous parlions tout à l'heure, le prêtre monte à l'autel, et y prend, pour le moribond qui le demande, le pain de la vie.

Dans les pays protestants, quand on passe la nuit devant un temple. ., tout y est noir, rien n'éclaire les fenêtres. On voit que là, la maison de Dieu n'est point, comme chez les catholiques, un lieu habité.

Cette porte, toute sculptée et tout ornée de moulures gothiques, conduit à la sacristie... C'est là qu'est le trésor de l'église, son calice, son saint ciboire, son ostensoir de vermeil, ses chapes d'étoffes de Lyon, à grands bouquets et à franges d'or; sa croix d'argent, ses encensoirs, ses bannières et son dais de velours rouge, dais que nous aimons tant à voir à la Fête- Dieu balancer ses panaches au-dessus des têtes de la foule.

C'est aussi dans la sacristie que se signent et les baptêmes et les mariages. Autrefois on avait établi ainsi les choses; on avait voulu que la religion fût vraiment comme une mère, et qu'elle prît part à tous les événements de la famille...

Cette balustrade qui sépare le sanctuaire de la nef, et à laquelle est attachée une nappe de fin lin, c'est la table sainte ; c'est là que les chrétiens s'agenouillent au divin banquet; c'est là que les anges qui veillent sur nous nous envient : car le grand mystère ne s'est point opéré pour eux.

Là, que d'émotions, que de souvenirs vous viennent en foule! Et ce grand jour de la première communion, ce jour où l'on devrait mourir tout de suite pour être reçu par les esprits célestes, et la mémoire de notre mère que nous avons vue, prosternée sur cette marche de pierre, priant pour ses enfants!... Toutes ces réminiscences montent au cœur et le font battre vivement; l'esprit, se reportant en arrière, évoque les années écoulées... Oh! que de calme, que de paix dans les années de foi, d'innocence et de ferveur! Et depuis que nous nous sommes échappés de dessous l'aile du Seigneur, depuis que nous avons repoussé le souvenir de la première communion, comme pensée gênante, qui pourra compter les inquiétudes qui ont, ainsi que des glaives acérés, transpercé nos âmes?

Pour cette grande journée de la première communion, que de soins, que de peines le vieux curé a pris dans la chapelle du catéchisme! que de sainte ténacité il lui a fallu pour faire entrer dans les mobiles intelligences des enfants les hautes et graves vérités de la religion !... Et puis, quand la fin des travaux est arrivée, quand les jeunes chrétiens ont été jugés dignes, et par leur pureté et par leur instruction, de venir s'agenouiller à la table où le pain des forts est donné..., alors les prêtres de la paroisse ont eu un autre soin : c'a été de solliciter la charité des fidèles, pour que les enfants des pauvres ne fussent pas vêtus des haillons de la misère au plus grand jour de leur vie.

Dans nos campagnes bretonnes, chaque enfant porte à la procession de la première communion un drapeau de mousseline ou de percale blanche, et rien n'est plus pittoresque à voir à travers la verdure des champs que tous ces étendards déployés et flottant à la brise...

Dans le sanctuaire, pour qui ces deux prie-Dieu avec ces deux coussins et cette espèce de pompe? Un vieux couple, après cinquante ans d'union, va venir célébrer la cinquantaine devant l'autel du Dieu d'Abraham et de Jacob. Habitants de la paroisse, tous deux ont été baptisés sous les voûtes de l'église que nous explorons ; tous deux, beaux de jeunesse, y ont été mariés il y a un demi-siècle ; maintenant, tous deux, chargés de vertus et d'années, reviennent au même Dieu, Dieu d'Isaac et de Rachel, lui dire : « Seigneur, bénissez-nous encore une fois ! »

Pensant à ces deux vieux époux, moi, je prie, et je dis : « O vous, mon Dieu, qui ne voulez pas que l'on désunisse ce que vous avez uni, accordezleur encore quelques années de bonheur, mais appelez-les à vous le même jour, ne séparez pas ce qui a été si longtemps uni! »

Dans un coin obscur, non loin de la sacristie, est relégué le matériel de la mort; le catafalque qui sert aux morts opulents, et le cercueil commun qui porte à la fosse le malheureux dont les enfants sont si pauvres, qu'ils n'ont pu acheter quatre mauvaises planches de sapin pour leur défunt père !... Oh ! que cette misère de la tombe me fait mal ! et qu'il y a loin des pensées qui me serrent le cœur maintenant, à celles que j'avais tout à l'heure! mais

je ne les repousse pas ; elles sont venues à la fin de mon exploration, comme la mort au bout delà vie... C'est dans l'ordre... J'ai parcouru toute l'église que l'on dédie à Dieu, et l'on a pu voir combien tout ce qui s'y trouve était digne d'être consacré par la religion. Rien de ce que je viens de passer en revue n'est inutile; tout y rappelle des souvenirs graves, tout y donne des enseignements sérieux ; la vie du chrétien tout entière est là, entre la piscine des fonts baptismaux et la chapelle des trépassés.

Le catholicisme a donc bien fait de rendre saintes toutes ces choses qui avoisinent l'autel de Dieu, et qui lient ensemble tous les jours de l'homme. « Avant de réunir ses enfants dans le ciel, dit un pieux écrivain, Dieu veut les ressembler ici-Uas dans des temples. Une impression secrète et naturelle de vénération, que chacun porte au fond de son cœur pour la Divinité, a introduit chez tous les peuples, même parmi ceux qui avaient oublié le Dieu vivant et véritable, l'usage de consacrer les temples, de séparer ces édifices de l'usage commun et vulgaire, pour les dédier spécialement à la majesté suprême, pour lui en approprier la possession de la manière la plus solennelle. Dans tous les lieux et dans tous les temps, on a regardé comme des sacrilèges et des impies ceux qui profanaient ces lieux consacrés à la Divinité.

« Il n'est plus nécessaire, comme jadis, ajoute le même auteur, d'aller chercher au loin l'unique temple où Dieu voulait recevoir les sacrifices et le culte public de son peuple ; le juif éloigné de Jérusalem ne pouvait, souvent, que par de longs voyages se procurer la consolation de paraître à longs intervalles devant l'autel de son Dieu; nous, au contraire, enfants de la promesse, peuple privilégié, nous trouvons partout la maison de prière. » Et j'ajoute que les catholiques, à cet égard, sont bien plus heureux que les protestants. Je me souviens qu'en commençant les explorations des monuments de Londres, j'allai d'abord à la royale église de Westminster, et j'y fus vivement choqué de la coutume qui y était établie : sous un des porches nous trouvâmes, mes parents et moi, ce qui, certes, n'existait pas autrefois, alors que le culte catholique en faisait une maison d'espérance et de prière ouverte à tous ceux qui ont besoin de prier et à' espérer. Là, à la porte, étaient installés, à un bureau, des gardiens pour percevoir un schelling par personne, sans cela on n'entre pas sous les voûtes saintes. Nos domestiques, qui n'avaient pu entrer avec nous, furent refusés; n'entendant pas l'anglais, ils n'y comprenaient rien : car, avec leurs idées catholiques, ils ne pouvaient concevoir que l'on payât pour entrer dans une église.

Je me figure un infortuné qu'un grand malheur vient de frapper; s'il veut aller porter sa peine aux pieds de Dieu, il faudra donc qu'il paie pour aller prier... Mais s'il est pauvre, s'il va demander à celui qui donne la pâture aux petits des oiseaux, du pain pour ses enfants, il ne sera donc pas admis dans le temple protestant, si l'heure de l'office est passée! Il y a dans cette police des églises quelque chose de dur, de sec et d'anti-chrétien . . Ah ! combien notre religion entend mieux les intérêts de l'homme ! combien elle connaît mieux son cœur! . Elle laisse toujours ouverte la maison de prière, parce qu'elle sait que les hommes ont toujours besoin de prier; la mère laisse toujours ses enfants venir à elle.

Nos églises s'ouvrent avec le jour, et ne se ferment qu'à la nuit ; le matin, le pauvre ouvrier peut y venir demander à Dieu la force dont il a besoin pour gagner, à la sueur de son front, son pain quotidien. Et le soir, quand il a fini sa tâche, il vient se reposer dans la paix du sanctuaire.

« Celui qui aime le temple du Seigneur et qui y vient méditer la loi, dit l'Ecriture, ressemble à un arbre placé par la main de la nature sur le bord d'un ruisseau; son feuillage est toujours frais, le soleil le féconde sans le dessécher, ses fleurs ne se fanent pas, et ses fruits sont pleins de saveur ; la rosée du ciel ne tombe sur lui que pour nourrir ses racines et entretenir sa verdure toujours fraîche : ainsi prospère le juste sur la terre; il fleurit comme le palmier dans la maison de Dieu ! »

Le jour de la Dédicace, l'Eglise chante dans ses offices :

« Que ce lieu est terrible, que ce lieu est saint! C'est ici la maison de Dieu et la porte du ciel !

« Le Seigneur, roi des cieux, est véritablement dans ce lieu-ci.

« Que vos tabernacles sont aimables, ô Seigneur des armées!

« Mon âme languit et se consume du désir d'entrer dans la maison du Seigneur.

« Dieu, qui écoutes les anges dans le ciel, sois attentif à la prière des hommes qui viendront t'implorer ici. »

Puis, àl'épître, on lit cette vision :

« En ces jours-là, je vis la ville sainte, la nouvelle Jérusalem, qui, venant de Dieu, descendait du ciel, assise sur des nuages; elle était parée comme une épouse pour son époux... Et j'entendis une grande voix qui disait :

« Voici le tabernacle de Dieu avec les hommes, et il demeurera avec eux, et ils seront son peuple ; Dieu essuiera toutes les larmes de leurs yeux, et la mort ne sera plus. Les pleurs, les cris et les travaux cesseront, parce que ce qui a précédé sera passé ; et celui qui était assis sur le trône, dit : Je m'en vais faire toutes choses nouvelles. »

Voici l'évangile qui commande le respect dans le lieu saint :

« En ce temps-là, Jésus étant entré dans Jérusalem, toute la ville fut émue, et chacun demandait : Quel est celui-ci?

« Le peuple disait : C'est Jésus le prophète, Jésus de Nazareth en Galilée.

« Jésus entra dans le temple de Dieu, et en. chassa tous ceux qui y vendaient et qui y achetaient ; il renversa les tables des changeurs et les sièges de ceux qui vendaient des pigeons, et il leur dit :

<c II est écrit : « Ma maison sera appelée la maison de prière, » et vous en avez fait une caverne de voleurs. En même temps, des aveugles et des boiteux vinrent à lui dans le temple, et il les guérit.

ce Mais les princes des prêtres et les docteurs de la loi, voyant les miracles qu'il avait faits, et les enfants qui criaient dans le temple : Hosannah au fils de David! en furent indignés, et ils lui dirent : Entendez-vous ce que crient ces enfants ?

ce Oui, leur répondit Jésus, c'est de la bouche des enfants et de ceux qui sont à la mamelle que vous avez tiré la louange la plus parfaite. Et, les laissant, il sortit de la ville et alla à Béthanie. »

L'Immaculée-Conception

Nous sommes entrés dans l'Avent, c'est-à-dire dans cette sainte et heureuse avenue à l'extrémité de laquelle le regard réjoui du fidèle aperçoit Bethléem, et l'étable, et la crèche, et l'Enfant-Dieu, et Marie et Joseph, et les anges, et les bergers, et les mages venus d'Orient.

Les prêtres, les diacres, les sous-diacres, les choristes, les autels même ont revêtu leurs ornements violets. Cette couleur va bien alors aux pensées de la foi, aux sentiments chrétiens. Le violet est un demi-deuil; or, dans la tristesse de l'Eglise il y a toujours de la joie, parce qu'il y a toujours de l'espérance. Le violet sied bien à l'Avent, comme il sied bien au carême; il sied bien à l'Avent, placé entre l'année qui fuit et l'année qui arrive, entre les fautes du passé et les bénédictions qu'apporte l'avenir. Le violet sied bien à l'Avent, dont les quatre semaines figurent les quatre mille ans de ténèbres et de révélations, de crimes et d'espérances qui suivirent la chute d'Adam et qui précédèrent la venue du grand libérateur. Derrière, l'iniquité ; mais devant, le salut; derrière, les ombres; mais devant, un jour plein, un jour brillant de tout l'éclat du soleil éternel.

Rien n'est brusqué dans la nature; rien n'est brusqué non plus dans la religion, cette nature, ou si l'on veut ce règne des intelligences. Tout a sa transition ménagée, douce et amie de l'œil.

Avant l'apparition, avant le lever éclatant du géant des cieux visibles, nous avons un crépuscule qui n'est ni la nuit ni le jour, ni l'ombre ni la lumière, mais qui dispose à celle-ci.

Avant Noël, avant cette fête où nous avons vu paraître celui qui vient d'en haut, répandre ses feux divins sur les hommes assis dans la mort, nous avons à saluer, nous avons à célébrer l'heureux moment où commença l'ère de la rédemption, le premier jour que fit le Ciel pour la délivrance de la terre et pour l'allégresse des hommes.

Oh ! de même que l'instant où le malade passe de la douleur à la santé, |où le prisonnier passe du cachot à la liberté et même seulement à l'espoir de la liberté, est pour ces êtres souffrants un instant mille fois béni, de même devait être cher et précieux aux fidèles l'instant où fut formée dans le sein de sa mère la tige de Jessé destinée à porter le salut d'Israël.

Et voilà, pour l'incrédule comme pour le croyant, l'explication la plus simple et la plus naturelle de la fête du 8 décembre.

Job, dans son désespoir, s'écriait : « Malheur à la nuit où il a été dit : Un homme vient d'être conçu! » Et nous, enfants de Dieu, frères du Christ, fils par adoption de Marie, ne devons-nous pas nous écrier, dans un sentiment

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bien contraire : « Bénie et à jamais bénie l'heure où une mère a été donnée aux hommes, une protectrice à la terre et une reine au ciel ! »

Après avoir lu et étudié tout ce qui a été écrit sur l'institution de la fête de Y Immaculée-Conception, on demeure convaincu que c'est en Orient qu'elle a commencé. Elle y était d'obligation dans le onzième siècle.

Mais alors cette contrée favorisée du Ciel était l'Orient au moral comme au physique, dans l'ordre de la foi, de la science, de la piété comme dans celui de la nature. Que de flots de lumière ne répand-il pas sur toute l'Eglise catholique!

Maintenant, que l'Orient est pâle ! comme ses feux sont éteints ! comme ses rayons sont brisés ! Que sont devenus ses Origéne, ses Basile, ses Grégoire, ses Athanase? Que sont devenus tous ces astres qui peuplaient le ciel de l'Eglise? Comment en un plomb vil V or pur s'est-il changé? Ah! c'est qu'il a été écrit : « Je transporterai d'un point à l'autre, d'une contrée à une autre, le flambeau de la vérité. La région qu'éclairait une grande lumière sera plongée dans les ténèbres, et celle qui était enveloppée d'une nuit épaisse resplendira d'un vif éclat. »

En Occident, la fête de l'Immaculée Conception fut, selon Baronius et Benoît XIV, instituée d'abord en Angleterre, par Anselme, archevêque de Cantorbéry, l'an n5o. D'autres prétendent qu'il faut attribuer l'origine de cette solennité à l'Eglise de Naples, qui l'aurait célébrée dès le neuvième siècle. Enfin des écrivains normands assurent que c'est à l'abbaye du Bec, dans la riche et verte Neustrie, que cette fête a pris naissance, tandis que l'Eglise de Lyon en revendique l'honneur. Il y a dans l'institution de cette solennité tant de sagesse et de convenance, que chaque peuple de la chrétienté croit avoir été le premier à célébrer cette belle fête. Nous avons vu de nos jours un archevêque selon le cœur de Dieu, Mgr de Quélen, archevêque de Paris, pour mettre cette solennité catholique à l'abri des changements et des tracasseries du pouvoir temporel, fixer, avec l'agrément de la cour de Rome, sa célébration au second dimanche de l'Avent.

Agir ainsi, c'était continuer la pensée de Renoulf d'Humblières, l'un de ses plus saints prédécesseurs, qui, vers la fin du treizième siècle, avait institué cette fête dans le diocèse de Paris.

Fidèle aux traditions de son Eglise, le grand archevêque que nous avons vu monter au ciel, des ruines de son palais, comme Louis XVI y est monté par les degrés de l'échafaud, ce prélat fort et invincible, dont le caractère et la vie reflètent sous tant de rapports le caractère et la vie de saint Jean Chrysostôme et de saint Ambroise de Milan, Louis-Hyacinthe de Quélen, le Borromée et le Belzunce du choléra, a attaché aussi son nom, et cela par plus d'un acte, à la pieuse croyance de l'immaculée conception; car peu avant sa mort, autorisé en cela par le chef de l'Eglise, il ajouta aux litanies de la très sainte Vierge, l'invocation qui consacre et salue la conception sans tache, Virgo sine labe concepta!

Ah ! puisse ce pontife des mauvais jours être maintenant près du trône de celle dont la pureté et la beauté ravissent les immortels.

De l'autre côté des monts pyrénéens, l'Espagne était mise depuis longtemps par ses puissants monarques sous la protection de la Vierge imma-

culée : rois, princes, chevaliers, reines, princesses et peuple voulaient avoir pour protectrice auprès de Dieu une Vierge sans tache.

Il y a peu d'années, n'avons-nous pas vu un descendant de saint Ferdinand placer son armée sous l'étendard bénit de Notre-Dame des Douleurs? Ah! que la Vierge divine qui apaise les tempêtes de l'Océan jette un regard de pitié sur cette malheureuse Espagne, qui se tord, qui se consume, qui se dévore dans de sanglantes convulsions ! Du haut des nuages, qu'elle se penche vers ceux qui pleurent, qu'elle verse sur les plaies et les blessures le baume qui guérit, qu'elle prenne les exilés par la main et qu'elle daigne les reconduire au pays natal !

Parmi toutes les créatures appelées du néant par la voix puissante de Dieu, qu'il soit reconnu par toutes les nations de la terre qu'il y en a une, une seule, qni dès le matin de son premier jour, dès l'aurore de sa vie, dès le commencement de ses voies et dès le premier moment de sa merveilleuse existence, a toujours été sans tache, sans souillure, pure comme le lis, blanche comme la neige, toujours, toujours immaculée!

Oui, la femme unique et choisie de toute éternité qui devait concourir avec Dieu même â notre rédemption, la fille par excellence de Dieu le Père, la mère bien-aimée du Verbe fait chair, l'épouse mystique du Saint-Esprit devait recevoir la grâce en même temps que l'être, la sainteté avec la vie. Celle dont il avait été prédit et annoncé dès l'origine qu'elle écraserait sous son pied xainqueur la tête du serpent ne devait pas être mordue même au talon par la dent venimeuse de ce reptile maudit; elle ne devait pas être flétrie même dans sa conception par l'haleine empestée de celui qui fut homicide dès le principe.

Et telle est la prérogative que l'Eglise honore en ce jour dans la Vierge bénie entre toutes les femmes.

Suivant le sentiment commun, Marie fut conçue sans péché Aurore du soleil de justice, toujours elle fut sans ombre et sans le plus léger nuage; arche de la nouvelle alliance, Marie eut toujours devant Dieu l'éclat de l'or le plus pur ; rose mystique, lis des vallées, jamais le venin du serpent ne lui imprima de souillure, et de toutes les créatures, la Sainte Vierge est la seule, comme le dit saint Augustin, à laquelle on ne doive point penser quand il est question de péché.

Ce qui est pur, ce qui est sans souillure et sans tache a toujours éveillé le sentiment poétique que Dieu a laissé tomber du ciel dans quelques âmes privilégiées; aussi les louanges, les vers, les hymnes en l'honneur de la Reine des vierges datent de loin,

En 1070, on ne se contenta pas, en Normandie, de célébrer la fête dont il s'agit'; il s'y établit encore plusieurs associations particulières en l'honneur de la Conception.

La plus connue comme la plus célèbre fut érigée dans la paroisse de Saint-Jean, à Rouen. Jean de Bayeux, archevêque de cette ville, la confirma. En i486, il se forma dans la même Eglise une nouvelle société qui s'incorpora à la première. Les associés conçurent le projet d'une espèce d'académie où l'on couronnerait les poètes qui auraient composé les meilleures pièces sur la pureté de la conception de la Sainte Vierge. Alors plu-

Que le bon Dieu vous bénisse, répétaient tous ces malheureux. (P. ,90.)

l'immaculée-conception. 243

sieurs gens de lettres entrèrent clans la compagnie pour l'aider de leurs lumières et juger les poésies qui lui seraient soumises et présentées. Les assemblées où se faisait le couronnement se tinrent près de trente ans dans l'église de Saint-Jean. Mais elle se trouva trop petite pour contenir tous ceux qui s'y rendaient ce jour-là. On chercha en i5i5 un emplacement plus vaste et plus commode; on choisit le cloître des Carmes que l'on agrandit pour cet effet. Le nouveau bâtiment prit le nom de Palinod, qu'il porte encore aujourdhui. Palinod, ou chant réitéré, vient du refrain qu'on employait dans les chants royaux et dans les ballades. C'était aussi une des dénominations de la société littéraire qui venait de se fixer en ce lieu. Elle prenait encore le nom de Puy, à cause de la tribune où se lisaient les pièces couronnées et celles qui avaient approché du prix. Cet exemple fut suivi par l'Université de Caen, qui eut aussi un Pcq de Palinods, formé en tout sur le modèle de celui de Rouen. Ces deux académies furent longtemps les seules qu'il y eût en Normandie et même dans le royaume, si Ton en excepte celle des Jeux floraux de Toulouse. Ce sujet plein de poésie religieuse a souvent bien inspiré les poètes. Ecoutons M. Charles Brugnot.

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