BOU-SAADA
Le défaut de terres labourables s'est opposé au progrès de notre établissement de Bou-Saada, qui n'est en réalité qu'une station militaire importante se rattachant au cordon de défense du Tell. Vraisemblablement son avenir restera limité à ce rôle protecteur tant que les plaines, dont on pourrait peut-être tirer parti aux alentours, n'auront pas tenté les agriculteurs.
Le commerce plus ou moins lucratif qu'entretient l'approvisionnement d'une garnison de cinq cents hommes, facilite la vie à une douzaine de marchands européens, poussés par le vague espoir de s'enrichir.
Il y a peu de temps encore, un voyageur, un touriste, trouvaient là un gîte. Madame Prud'hon leur ouvrait la porte de son auberge. Elle leur installait un lit dans le modeste rez-dechaussée, ombragé d'une treille, qu'on voit aujourd'hui se déla-
brer faute d'entretien, et dont les chambres vides n'hébergent plus que des familles de tarentes et de scorpions.
Mais l'aventureuse madame Prud'hon a porté ailleurs ses espérances et son hôtellerie. 11 faut donc, en posant le pied sur cette terre lointaine, — à moins de dormir à la belle étoile ou d'accepter le lit offert dans l'hôpital aux étrangers sans domicile, — se mettre en quête d'un logis.
Par bonheur, au-dessus de l'arcade de la boutique d'un Juif, un appartement reste libre. Les fenêtres donnent sur la place, regardent le fort, ses quinconces, tout un quartier de la ville et la cime des collines bornant l'horizon au nord.
On me garantit la solidité d'un balcon qui a l'air de tenir par miracle. On promet de remettre en état les persiennes descellées, de reblanchir à neuf les murs anciennement barbouillés de chaux, et de lessiver à grande eau un carrelage en faïence quelque peu négligé. Enfin la femme du propriétaire, qui se présente à moi vêtue ainsi qu'une reine de Saba, surchargée de la tête aux pieds d'ornements massifs jouant sur ses membres comme les pièces détachées d'une armure, m'affirme que le tirage de la cheminée est irréprochable.
Bien entendu, pas un meuble dans tout cela. Je pourrai toutefois prendre possession de cette demeure, assez plaisante après tout, grâce à l'urbanité du commandant supérieur, qui m'offre le mobilier indispensable. 11 n'entend pas non plus qu'en un pays où il est difficile de se procurer des vivres, j'aie souci de me nourrir ailleurs qu'à sa table. Chevaux, cavaliers d'escorte, sont mis à ma disposition-, Lucien, soldat du 126e de
Bou-Saada.
ligne, est affecté à mon service, tandis que le jeune Taïeb, qui baragouine quelques mots de français, me suit déjà comme un page dans toutes mes pérégrinations.
Me voilà donc tiré d'embarras, n'ayant plus devant moi qu'une riante perspective de lendemains dont la sérénité n'est pas menacée.
LE 1er J AN VI ER
LE Ier JANVIER
Ce petit Taïeb qui m'est donné pour interprète est un garçon de treize ans, aux yeux noirs ombragés de longs cils, au teint d'ivoire vert; de complexion délicate, distingué de manières, avec une démarche de jeune paon et un air de supériorité qui me fait pouffer de rire. 11 commande aux gens. Il faut que de gré ou de force plusieurs gamins de son âge marchent à sa suite. A l'un il donne à porter mon pliant, à l'autre un parasol, à celui-là le chevalet ou la boite à peindre dont je commence à me servir.
Le seigneur Taïeb est orphelin. Un brave et solide cavalier des bureaux arabes Ta recueilli. Le soir, il rentre chez son père adoptif. A ma porte dès le lever du jour, il y attend mes ordres.
Ce matin , en chaussettes de cuir brodé, tout parfumé de patchouli, il s'est précipité sur ma main et l'a baisée, en accompagnant son bonjour habituel d'un petit compliment où reviennent ces formules : « Dieu te donne la joie! Dieu prolonge ta vie! Tu es mon seigneur! Tu es mon père! »
Puis il a résumé ses vœux en une phrase prononcée ainsi : « Ton fils Taïeb ti souate oune bounne année. »
Sur les lèvres du jeune Arabe, ces mots consacrés sonnent bizarrement à mon oreille. Us me rappelleraient au besoin que nous passons d'une année révolue dans une autre. Ce banal anniversaire avertit les hommes qu'une étape nouvelle commence pour eux, avec d'autres mirages à poursuivre, avec d'autres escarpements à gravir. Et chacun se recueille ou s'agite un moment avant de se remettre en route.
Le petit mouvement de ce jour de fête a pour moi l'avantage de mettre en lumière les éléments mélangés de la population de Bou-Saada.
De la place au fort vont et viennent les autorités du cru. Civils en chapeaux de soie, officiers en tenue d'ordonnance, chefs indigènes : agas, caïds et scheiks, drapés dans leurs burnous d'investiture, chacun est reçu selon son rang par le commandant du cercle. Et les factionnaires laissent entrer dans la cour du fort une populace en guenilles, toute la misère du ksar, à qui l'on distribue militairement l'obole, tandis qu'en face, parmi le défilé des puissances locales, les visages frais et les sourires de circonstance se congratulent réciproquement.
Près de là, au faubourg commerçant, se pavanent, tout endi-
Le i er janvier.
manches, des boutiquiers juifs devenus, par une loi récente, nos frères et nos égaux. Déjà ils abandonnent la défroque de leurs aïeux pour singer nos modes européennes. Quels changements dans la condition de ces hommes autrefois si misérables!
Les bienfaits qui découlent pour eux de notre conquête effacent peu à peu le souvenir de l'état de servitude dans lequel ils avaient vécu jusqu'alors. On sait que, relégués dans des quartiers infects, il leur était interdit de prendre des musulmanes pour épouses, de passer devant une mosquée, de se vêtir de couleurs claires, de porter des armes, de monter à cheval.
Aujourd'hui les Arabes s'indignent de nous voir élever au-dessus d'eux une race qu'ils méprisent. Ils nous reprochent cette condescendance comme une injustice, et il est naturel que leur orgueil en soit outragé. Ils ignorent que, dans nos sociétés policées, les Juifs sont considérés à l'égal des autres citoyens, pendant qu'à Bou-Saada les enfants d'Israël, n'ayant jamais quitté la limite des déserts, gardent les allures rampantes des peuples longtemps opprimés.
Encore sous la surprise des libertés nouvelles, ils osent à peine en jouir ouvertement, comme si leur prudence hésitait à les croire durables.
Cependant certains d'entre eux commencent à lever le iront sous les regards dédaigneux de leurs anciens dominateurs. « Notre tour est venu, semblent-ils leur dire. Après tant de siècles d'avilissement, nous redevenons libres. Vous serez bientôt à nos pieds. »
Le fait est qu'avec les procédés usuraires dont les Juifs con-
servent l'habitude en ce pays., la ruine des Arabes peut aller bon train. En attendant, nos affranchis ne dédaignent point de boire à l'excès d'un mauvais alcool de figues qu'ils savent fabriquer. Plus d'un chancelle le long des murs, poursuivi des moqueries de la marmaille musulmane.
Ailleurs, dans les quartiers arabes, rien ne dérange le calme accoutumé, rien ne rappelle notre « jour de Fan », si ce n'est parfois quelque bambin qui s'accroche à moi et, la main tendue pour recevoir des sous ou des dragées, me crie d'une voix flùtée :
« Boune année, Sidi, boune année! »